HORACE WALPOLE A SAINT-CTR
blis par Madame de Maintenon ne s'opposaient pas à ce qu'on suivît d'un peu loin la mode dans les habillements des Demoiselles.
Il est à remarquer que Ton ne fit point jouer la tragédie devant Horace Walpole et que môme on ne lui montra pas la salle de spectacle, tandis qu'il visita en détail toutes les autres parties de la maison. C'est que Walpole était étranger, protestant, ami des philosophes, auteur de romans dont l'Eglise interdisait la lecture; c'est, enfin, qu'il avait une réputation des plus mondaines. On ne jugea pas à propos de lui faire passer en revue, sur la scène, tout le charmant personnel de la tragédie. Mais on fit chanter pour lui dans les classes les chœurs d'Athalie, et quelques jeunes filles jouèrent sous ses yeux les proverbes de Madame de Maintenon. Cela pouvait lui donner encore une assez agréable idée du talent dramatique des Demoiselles. Voici sa lettre, datée du n septembre 1169 et adressée à son ami Georges Montagu :
« J'avais obtenu, dit-il, de Tévêque de Chartres la permission de visiter Saint-Cyr; madame du Deffand, qui ne laisse échapper aucune occasion de m'être agréable, avait écrit à TAbbesse pour la prier de me faire voir tout ce qu'il y avait de eu-
rieux en cet endroit; la permission de Tévêque portait qu'on devait m'admettre ainsi que M. de Grave et les dames de ma compagnie ; je priai TAbbesse de me rendre cette permission pour la déposer dans mes archives de Strawsberry; elle y consentit volontiers. Toutes les portes s'ou' vrirent devant nous; la première chose que je désirais voir était l'appartement de Madame de Maintenon : il se compose, au rez-de-chaussée, de deux petites pièces, d'une bibliothèque et d'une très-petite chambre à coucher, la même dans laquelle le Gzar la vit et où elle mourut; on a ôté le lit, et maintenant la chambre est tapissée de mauvais portraits de la famille royale. On ne peut s'empêcher de remarquer la simplicité de l'ameublement et l'extrême propreté qui règne partout* . Un grand appartement qui se trouve au-dessus, composé de cinq pièces, et destiné par Louis XIV à Madame de Maintenon, sert maintenant d'inflr^ merie' ; il est rempli de lits à rideaux blancs fort
* On conserve à la préfecture de Versailles, dans la salle de la bibliothèque des Archives départementales, quatre chaises provenant du mobilier de Madame de Maintenon aue décrit ici Walpole. Ces chaises sont cannées et peintes en blanc avec un filet t)leu. Il existe encore à l'Ecole militaire, dans l'appartement du Général, quelques meubles, restaurés et entretenus avec soin, qui ont appartenu, dit-on, à la fondatrice de Saint-Cvr.
* C est aujourd'hui l'appartement du général commandant r Ecole militaire.
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propres et orné de tous les passages de TEcriture qui pouvaient donner à entendre que la fondatrice était reine. L'heure des vêpres étant venue, on nous conduisit à la chapelle, et je fus placé dans la tribune de Madame de Maintenon ; les pensionnaires, dont chaque classe est conduite par une Dame, viennent deux à deux prendre leurs sièges et chantent tout le service. Les jeunes filles, au nombre de deux cent cinquante, sont vêtues de noir, avec de petits tabliers pareils, qui sont, ainsi que leurs corsets, noués avec des rubans bleus, jaunes, verts ou rouges, selon les classes; celles qui sont à leur tête ont, pour marque distinctive, des nœuds de diverses couleurs. Leurs cheveux sont frisés et poudrés. Elles ont pour coiffure une espèce de bonnet rond, avec des fraises blanches et de grandes collerettes ; enfin leur costume est très-élégant' . Les religieuses sont tout habillées de noir avec des voiles de crêpe pendants, des mouchoirs d'un blanc mat, des bandeaux et des robes à longue queue. La chapelle est simple, mais fort jolie; au milieu du chœur, sous une dalle repose la fondatrice. Madame de
* Les papiers de Saint-Cyr nous apprennent que la reine Marie Leckziiiska, à l'occasion des représentations de 1756, fit porter aux Demoiselles des manchettes de cour.
Cambis, Tune des religieuses qui sont au nombre d'environ quarante, est belle comme une madone* . L'Abbesse n'a qu'une croix d'or, plus grande et plus riche, qui la distingue des autres; son appartement consiste en deux pièces fort petites. Nous vîmes là jusqu'à vingt portraits de Madame de Maintenon. Le portrait en pied au manteau royal, dont je possède une copie, est le plus souvent répété; mais il en est un autre dans lequel on la représente vêtue de noir, avec une grande coiffure en dentelles, un bandeau et une robe traînante; elle est assise dans un fauteuil de velours cramoisi ; entre ses genoux se trouve sa nièce, madame de Noailles, encore enfant; dans le lointain on découvre une vue de Saint-Cyr. On nous montra quelques riches reliquaires; ensuite nous fûmes conduits dans les salles de chaque classe. Dans la première on ordonna aux Demoiselles qui jouaient aux échecs de nous chanter les chœurs d'Aihalie; dans la seconde on leur fit exécuter des menuets et des danses de campagne, tandis qu'une religieuse, un peu moins habile que sainte Cécile, jouait du violon. Dans les autres elles répétèrent les proverbes ou dialogues qu'avait écrits
^ Elle était actrice en 1756, et jouait dans Athalie le rôle de Joas.