MADAME DE SÉVIONÉ A SAINT-CYR
voua en demandera la permission ; mais elle ne partira pas sitôt ; elle est ici pour quelques affaires. ..Madame de Coulanges vous avenue de la maréchale d'Estrées. Elle lui dit, Ja voyant se taire sur les louanges û'Estiier: Il faut que madame la maréchale a il renonce à louer jamais rien, puisqu'elle ne loue pas celle pièce. La maréchale est enragée contre madame de Coulanges »
Le ton de cette lettre montre bien que toutes les difficultés ont enfin disparu, même l'embarras de l'équipage. Madame de Sévigné ira non-seulement à Saint-Cyr, mais encore à son château des
nomie pendant quelques mois. La duchesse de Chaulnes, en l'emmenant avec elle, lui épargnera les frais du voyage.
Dans la lettre suivante, du vendredi 18 février, madame île Sévigné reprend et développe la jolie historiette de la maréchale d'Estrées. Son voyage à Saint-Cyr, sans cesse ajourné, est lixé enlin au lendemain samedi,
" Madame de Coulanges, écrit-elle, est revenue de Saint-Cyr: elle y a été tout-à-fait Lie» reçue,
' Lttlres, VIII, 472.
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et assise auprès de Madame de Ma intenon, et disant choses et louanges nouvelles. Elle y retourne
demain avec moi; nous attendons la réponse, car la presse est devenue si extrême, que fe ne croi-
rai y aller que Quand je serai parue. Je vous ai mandé le discours de madame de Coulanges à la maréchale d'Estrées ; la scène se passa chez M. de Croissy: la compagnie lit un éclat de rire qui déconcerta la maréchale et donna courage à madame de Coulantes, qui dit tout bas à M. de Charost: « Songez qu'elle n'ajamais voulu louer madame de Orignal) non plus qu'Est lier.... » La maréchale s'est plainte doucement du reproche tVEslher et que c'étoit pour lui faire une affaire. Madame de Coulanges est cependant une ingrate, car jamais la maréchale ne lui a arraché les yeux. »
Cette anecdote montre une l'ois de plus l'importance qu'avaient les représentations <YEstficr aux yeux des gens de la Cour et des gens du inonde. Ne pas admirer, ne pas applaudir, c'était, à en croire la maréchale d'Estrées, risquer de se l'aire une affaire. C'était tout au moins donner une mauvaise opinion de son goût et de son esprit.
Citons pour finir, bien qu'elle soit un peu
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longue, la jolie lettre dans laquelle madame de Névigné raconte son voyage à Saint-Cyr.
« Nous y allâmes samedi, écrit-elle, madame de Coulanges, madame de Bagnols, l'abbé Tétu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées. Un Officier dit à madame de Coulanges que Madame de Maintenon lui faisoit garder un siège auprès d'elle: vous voyez quel honneur. Pour vous, madame, me dit-il, vous pouvez choisir. Je me mis avec madame de Bagnols au second liane derrière les duchesses. Le maréchal de Bellelbnds vint se mettre, par choix, a mon côté droit, et devant, c'ét oient ■mesdames d'Auvergne, de Coislin, de Sully. Nous écoutâmes, le maréchal et moi. cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui iiYtoient peut-être pas sous les l'ontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est une chose qui n'est pas aisée â représenter, et qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport de la musique, des vers, îles chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien. Les nlles qui l'ont des rois et des personnages sont laites exprès : on est. attentif et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une
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si aimable pièce; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette fidélité de l'Histoire sainte donne du respect; tous les chants convenables aux paroles qui sont tirées des Psaumes ou de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d'une beauté! qu'on ne soutient pas sans larmes: la mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en lus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au Roi combien il étoit content, et qu'il étoit auprès d'une
dame qui étoit bien digne d'avoir vu Esihér. Le
Rui vint vers nos places, et après avoir tourné, il s'adressa à moi et me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Moi, sans in 'étonner, je répondis: Sire, je suis channée; ce que je sens est au-dessus des paroles. Le Roi mu dit: Racine a bien de Cesprit. Je lui dis: Sire, il en a beaucoup; mois, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent dans le sujet comme si elles n'avoienl jamais fait autre chose. Il me dit: Ah! pour cela, ilest vrai. Et puis, sa Majesté s'en alla et me laissa l'objet de l'envie.
«Comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, il eut quelque plaisir de voir mes sincères
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admirations sans bruit et sans éclat. Monsieur le Prince, Madame la Princesse me vinrent dire un met; Madame de Maintenon un éclair: elle s'en alle.it avec le Roi. Je répondis à tout, car j'étois en fortune. Nous revînmes le soir aux flambeaux. Je soupai chez madame île Coulantes à qui le Roi avoit parlé aussi avec un air d'être chez lui qui lui âounoit une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le Chevalier; je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachoter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes; il en lut content, et voila, qui est lait; je suis assurée qu'il ne m'a point trouvé dans la suite ni une sotte vanité, ni un transport de bourgeoise... Ce samedi même, après cette belle Esther, le Roi apprit la mort de la jeune reine d'Kspayne, en deux jours, par de grands vomissements: cela sent bien le fayot. Le Roi le dit à Monsieur le lendemain, qui étoit hier. La douleur fut vive. Madame crioit les hauts eris; le Uoi en sortit tout en larmes ' . »
Cette mort suspendît les représentations d'A'.s-
tlwr, qui bientât d'ailleurs eussent été interrompues parle carême. Cependant, pour occuper
1 Lttirts, vin, m.
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les chanteuses et pour distraire le Roi, on pria Racine de composer quelques cantiques tirés de l'Ecriture, dont l'organiste Ni vers lit la musique, et qui furent exécutés plusieurs fois: le vA et la reine d'Angleterre vinrent les entendre. Cette année encore, les Demoiselles récitèrent devant Louis XIV une ode de mademoiselle Deshoulières, récemment couronnée par l'Académie française « Sur le .soin que le Roi prend de l'éducation de la noblesse dans les places et à Saint- Cyr. » Les vers en sont d'une banalité et d'une médiocrité telles, qu'il n'est pas possible d'en citer un seul. Une cantate à la louange de Madame de Main tenon , œuvre d'un auteur inconnu et digne de l'être, ne l'ut également chantée qu'une seule fois.
Cela n'enipéeba pas Louis XIV de revenir trèssouvent à Saint-Cyr. même avant la réouverture du théâtre. Les dames de Saint-Louis disent qu'il visitait les classes, voyait la communauté, allait dans les jardins et donnait partout, beaucoup de marques de bonté. Les Demoiselles le suivaient ou se tenaient à son passage pour avoir l'honneur rie le voir. « Dans ces occasions, et pour lui marquer leur attachement et leur ceconnoissance, elles se mettoient à chanter d'elles-mêmes.
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BQiame Rar un mouvement subit, des chants à .sa louange. »
Un jour, par exemple, mademoiselle de Beaulieu entonna de sa belle voix les vers suivants d'un chœur de Quinault que toutes les Demoiselles (le sa classe continuèrent :
Qu'il règne, OB he ; rus, iju'îl triomphe toujours, Qu'avec lui soient toujours lu paix et la victoire! Que le cours Je ses ans dure autant iguc le cours
De la Seine et de la Loire !
Qu'il règne et héros, uu il triomphe toujours !
Qu'il vive autant que su gloire ".
Enfin, dès le eosuseneement de l'année suivante, ltiWl, on reprit Esther. L'empressement et la curiosité' des courtisans s'étaient un peu refroidis. La pièce avait paru imprimée; et l'on sait que de tout temps l'impression fut le grand écaeil des auteurs, surtout après un succès de représentation ou de lecture : « C'est une requête civile contre l'approbation publique, » disait le duc de La Feuillade, dont madame de Serigné rapporte le mot. — Pour des chefs-d'œuvre comme le CiU 00 Esther, une telle deTaveur dure peu; mais les mauvais auteurs ne s'en relèvent
^ ' Manuscrit ciuS par M. Lavallée. — Voyez .lans 1rs œuvres et oui avait ifH représenté à Fontainebleau devant le Hoi Te
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jamais, témoin le pauvre Chapelain, i[iti ne doit
dont il jouit encore dans notre histoire littéraire.
Cependant madame de Sévipné elle-même, malgré son poiit si juste et si sûr, se sentit un moment ébranlée. « L'impression a l'ait sou effet ordinaire, écrit-elle à madame de Grignan gui avait lu, paralt-il, Kslhcv sans beaucoup d'enthousiasme; pour moi, je ne réponds que de l'agrément du spectacle qui ne peut pas Otre contesté. » Et dans la lettre suivante, elle ajoute avec cette complaisance qu'on lui connaît pour tes opinions de sa Mlle : - Vous dites des merveilles sur Estlicr: il est vrai qu'il falloit dos personnes innocentes pour chanter les malheurs de Sion; la Champineslé vous auroit l'ait mal au cusur. C'est cette convenance qui cliarmoit dans cette pièce. Racine aura peine à faire quelque chose d'aussi agréable* car il n'y a plus d'histoire comme celle-là. GVtoit un hasard et un assortiment' de toutes choses qui ne se retrouvera peutêtre jamais... Racine, dit-elle en Unissant, a pourtant bien de l'esprit, il faut espérer. »
Le poëte, en ell'et, n'avait pas dit son dernier mot; il lui restait encore à l'aire le chef-d'œuvre des chefs-d'o! livre. : Athalie.
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Mais il .serait injuste île ne pas entendre jusqu'au bout madame de Sévigné. Tout à l'heure, elle a parlé un peu contre sa conscience, elle a dit plus qu'elle ni 1 pensait ; elle n'a pas ose" protester contre le jugement de sa savante tille: mais la réflexion venant, elle s'est ensuite promptement ravisée.
» Pour Esther. écrit-elle le 23 mars, je ne vous reprends point du tout les louantes que je lui ai d'abord données : je serai toute ma vie charmée de l'agrément et de la nouveauté du spectacle; j'en suis ravie; j'y trouve mille choses si justes, si bien placées, si importantes à dire à un roi , que j'enf.rois avec un sentiment extraordinaire dans le plaisir de pouvoir dire en se divertissant et en chantant des vérités si solides; j'étois touchée de toutes ces différentes beautés; aussi, je suis bien loin de changer de sentiment... Je l'ai lue encore avec plaisir, et les critiques sont déboutés. »
Pendant l'hiver de 16'J0, il y eut sept représentations à Saint-Cyr. — Dangeau, devenu trèslaconique, mentionne sans commentaire celles du jeudi 5, du mardi 10 et du lundi 23 janvier. « Le Roi di.ua à son petit couvert et alla à Saint-Cyr où l'on joua la tragédie d'Esther. »
lOi Î.K THEATRE DK SAINT-CYR
Voilà tout. Nous ne savons rien ni du spectacle ni des spertateurs.
Pourtant, la représentation du jeudi 19 fut marquée par un accident (pie Dangeau n'a pu passer sous silence. La reine d'Angleterre, se, mutant de Saint-Germain à Saint-Cyr, versa en carrosse. Le cocher qui la conduisait avait appartenu à Cromwell, et cette particularité donna lieu, comme on pense, à bien des conjectures.
Enfin, le lundi :ift janvier, Dangeau nous apprend oue te Dauphin, après avoir couru li> loup toute la matinée avec Madame 1 . quitta la chasse de bonne heure afin de pouvoir accompagner te Koi à Saint-Cyr. — Quant à la terrible Palatine que l'étiquette ennuyait! et qui était allée voir Esiher une fois pour toutes, l'année précédente, elle continua seule à battre les bois.
Dangeau ne parie pas de deux représentations qui, d'après M. Lavallée, auraient été données encore le 3 et le 10 février suivant. Les Mémoires des Dames ne citent pas davantage ces dates; ils disent seulement :
« Le carnaval île cette année se passa à peu prés comme la précédente, en représentations
la Palatine,
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MADAME r>E SÉV1GNK A SAINT-CYR 1 0"i
de la (raidie d?J&sther. Le Roi y vint plusieurs fois, et y prit tant do plaisir, qu'il dit à M. Racine de faire une autre pièce sur quelque sujet semblable pour l'année d'après celle-là. •>
Racine se mit immédiatement à l'œuvre et composa Alhalir.
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