‹ Le Théâtre de SaintCyr 16891792 d'après des documents inéditsChapitre 7 sur 64 · PREMIERS ESSAIS · texte numérisé non relu

PREMIERS ESSAIS

soit que les actrices eu eussent été mieux choisies, ou qu'elles commençassent à prendre des airs de la Cour, dont elles ne laissoient pas de voir de temps en temps ce qu'il y avoit de meilleur, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré de Madame de Maintenon. »

On a souvent cité sa lettre à Racine : « Nos petites filles ont joué hier Andromaque, et l'ont jouée si bien, qu'elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces. »

Il n'est pas d'ailleurs étonnant que Racine fût mieux interprété que Corneille. Le génie de Corneille est rude, peu accessible. Le vieux poète ne descend jamais des hauteurs de l'héroïsme et du sublime; ses personnages sont plus grands que nature; il n'y en avait point à la taille de ces toutes jeunes filles. Racine, au contraire, tendre, poli, correct, harmonieux, tout féminin, leur convenait parfaitement. Il ne s'élevait guère au-dessus de cette éloquence nohle et pure, qui est le type de la perfection classique, mais il s'y maintenait et il était facile de l'y suivre ; enfin, il n'avait fait qu'emprunter à la Cour — et Saint-Cyr était presque la Cour — la délicatesse et les élégances de son style.

Mais Madame de Maintenon , comme nous ve-

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rions de le voir, se montra fort alarmée du succès des jeunes actrices. « Elle commença de craindre, disent encore les dames de Saint- Louis, qu'elles n'entrassent trop dans l'esprit des personnages qu'elles roprésentoiont ; que H ne leur fût un piège qui excitât leur goût pour les choses profanes, et ne leur fit perdre celui qu'on tàchoit de leur inspirer pour la piété; que les passions ne laissent pas de se faire sentir dans ces sortes d'ouvrages, d'une façon d'autant plus dangereuse qu'elles y sont représentées sous des couleurs apparentes de vertus, mais vertus païennes, qui ont l'orgueil pour principe, et qui, par conséquent sont Lien plus opposées qu'elle n'avoit pensé à l'esprit de l'Évangile... Ces réflexions lui llreut abandonner son premier projet pour en prendre un plus conforme à ses intentions qui fut d'engager Racine, un des meilleurs poêles qui lut alors, a faire quelques belles pièces dont le sujet seroit pieux, et composé de manière que les Demoiselles y trouvassent autant de plaisir que des instructions propres a leur l'aire goûter la religion et la vertu, n

C'est ainsi, on le sait, que naquit Esther.

Madame de Maintenon avait demandé à Racine

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« s'il ne pourrait pas faire sur quelque sujet âe piété et morale une espèoê âe poème où le

chant lut mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendit la chose plue vive et moins capable irennuyer. La pièce, disait-elle, seroit uniquement pour Saint-Cyr, et ne seroit nullement connue du jmblir. ■• — Il ne fallait pas que l'auteur crût sa réputation intéressée dans cet ouvrage; il importait peu aussi que les régies de la poétique n'y Tussent pas observées, pourvu qu'il esatrflïuât aux vues qu'on avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant.

« Cette lettre, dit madame de Caylus, jeta Racine dans une grande agitation. Il vouloït plaire à Madame de Maintenon ; le refus étoit impossible à un courtisan, et la commission délicate pour un homme qui avoit comme lui une grasacte réputation a soutenir, et gui, s'il avoit renoncé, à travailler pour les comédiens, neveuloit lias du moins détruire l'opinion que ses ouvrages avoifiit donnée de lui. Despréaux, qu'il alla consulter, décida pour la négative; ce n'étoit pas le compte de Racine. Enfin, après un peu de réflexion, il trouva dans le sujet tVEsl/icr ce qu'il l'alloit pour plaire a la Cour. Despréaux

Source gallica.bnf.fr / Eil

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lui-même pu fut enchanté, et l'exhorta à travailler, avec autant fie zèle qu'il en avoit eu pour l'en détourner. »

Pendant que Racine créait pour les jeunes pensionn aires de Saint-Cyr un de ses plus purs chefs-d'œuvre, celles-ci se préparaient par d'excellents exercices à la déclamation et au jeu du théâtre. Madame de Maintenon leur avait composé elle-même des dialogues ou Conversations dont plusieurs eussent à peine été déplacés dans une comédie de Molière. Les sujets en étaient bien choisis et prêtaient tous à d'agréables développements en même temps qu'à des observations utiles.

Madame de Maintenon improvisait facilement ces Conversations, et chaque jour on lui en demandait de nouvelles. Il y en a de charmantes sur le Silence, les Discours populaires, le Jugement 1 l'Habitude, les Répugnances, les Occasions, la Faveur.

Plus d'une l'ois, le Roi , dans ses visites à Saint-Cyr, en lit réciter devant lui, et se montra charmé de la grâce et de l'esprit des Demoiselles. Celles-ci s'enhardirent peu à peu, si bien que, lorsqu'arriva le grand jour de la première représentation d'Est fier, elles montrèrent une

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assurance qui étonna plus que tout le reste leur magnifique auditoire.

Madame de Brinou ne vit pas ce triomphe il'Estfirr, qui lui était dû en partie. Cette amie de Madame de Maintenon, cette fondatrice de la petite école de Montmorency, d'où .sortit Saint- Cyr, avait été comblée d'honneurs et de bienfaits. Le Roi la visitait, la consultait ; les plus grands seigneurs lui faisaient la cour ; Madame de Maintenon elle-même, en obtenant qu'elle fut nommée, malgré les constitutions, supérieure perpétuelle de l'Institut de Saint-Louis, avait pour ainsi (lire abdiqué en sa laveur.

Mais madame de Brinou n'avait pas l'âme, assez forte pour supporter dignement sa haute fortune. Kl lu eut le vertige des parvenus, Son orgueil, son faste, sa dépense excessive, devinrent pour tes Demoiselles un dangereux exemple. Elle se donna un appartement somptueux, se fît une cour d'élèves favorites, devint glorieuse, dédaigneuse, fantasque ; et, lorsque Madame de Maintenon essaya sur le ton de la prière de lui adresser quelques observations, elle les accueillit avec impertinence et n'en tint aucun compte.

Madame du Maintenon se lassa enfin d'une

Source galllca.bnf.fr / Blb

conduite qui devenait compromettante pour la discipline de l'Institut.

" La Maison ne peut être gouvernée, disaitelle, par deux personnes qui pensent si différemment... Que veut-clin? que (lemande-t-elle ? Elle est aussi libre que si elle n'étoit pas religieuse; toute la communauté prévient ses désirs, ses fantaisies même; elle est estimée ■] la Cour, considérée à la ville, consultée par d'habiles gens; elle règne sur la partie la plus maïïieqjeuse et la mieux élevée de la imblesse du royaume; que lui manque-t-il? Je voudrais que madame de Iînimn fut moins éloquente et plus régulière! qu'elle connut moins le monde et mieux les devoirs de son état ; qu'elle lut moins visitée au dehors et plus accessible au dedans; qu'elle usât de (dus de .sévérité à l'égard d'elle-même et de plus d'indulgence a l'égard des autres. Les choses sont au peint que personne n'ose l'aborder. Tout tremble devant elle, et tout devroit l'aimer et l'aimoit autrefois. Écrivez-lui donc fortement... »

Ces lettres s'adressaient à l'abbé Gobelin, dont les avertissements réitérés furent inutiles. Madame de Brinon, se croyant inamovible, n'en lit que plus à sa tête. Alors poussée à bout

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