BOILEAU ET SON TEMPS
En blâmant ses écrits, ai-je, d'un style affreux, Distillé sur sa vie un venin dangereux ? Ma Muse en l'attaquant, ctiaritable et discrète, Sait de l'tiomme d'honneur distinguer le poète.
Boileau asthmatique, quinleux.est devenu d'humeur revêche. Ce qui le peut excuser, c'est que Perrault, de son côté, est allé beaucoup trop loin. Il traitait Boileau de « vieux pédant» ou de « simple Vadius ». S'il avait osé, il lui aurait appliqué les injures qu'échangent les deux pédants dans les Femmes savantes : cuistre et rimeur de balle. Il feignit de ne trouver aucun mérite aux Epîtres, au Lutrin et à l'Art poétique. Cette querelle justifie en somme le mot d'Horace : gcnus irritabile vatum. k la Satire X, Perrault répondait par une Apologie des femmes en 2S0vers, avec une préface injurieuse, où il se posait en défenseur des bonnes mœurs et de l'honnêteté publique. C'était aller bien loin, et, devant la tournure que prit cette querelle, nous nous prenons à songer à la lutte héroï-comique du trésorier et du chantre.
En 1694, un octogénaire exilé crut devoir intervenir. Antoine Arnauld, le grand lutteur, l'ami de Pascal et de Nicole, écrivit de Bruxelles une lettre adressée à Perrault. Cette lettre devait être portée à Paris par un ami, communiquée d'abord à Boileau et remise ensuite à Perrault. Bol leau lut la lettre, en prit copie et s'empressa de remercier Arnauld ; mais le destinataire ne reçut pas cette missive, où, malgré ses 65 ans, il était traité presque comme un jeune homme, qui devait du respect à l'auteur de VArt poétique, pourtant moins âgé que lui.
Boileau rentra en lui-même et pria Racine de faire à Perraul des propositions de paix ; là-dessus, embrassade et réconciliation. Après la mort d'Arnauld, Boileau, en 1700, écrivit à Perrault une grande lettre très élogieuse, mais perfide et cachant habilement les épines sous les roses. Malgré certaines concessions, il maintenait l'essentiel de sa thèse et conservait la plus gi'ande partie du terrain.
Ainsi finit la première querelle des Anciens et des Modernes, trois ans avant la mort de Perrault. Ce fut le dernier grand combat où parut le satirique. Il ne nous reste plus guère, maintenant, qu'à étudier sa correspondance, et c'est ce que nous ferons la prochaine fois.
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« LA MORT DE SÉNKQtE » "^Z^
peint sous l'Empire ou sous Louis-Philippe ? Eh ! bien, Mesdames et Messieurs, il en est de même en hlléralure. De la Rome impériale, il y eut. au xvn^ siècle, deux visions littéraires successives, très distinctes : la vision Louis XIII et la vision Louis XIV.
C'est hi même époque, le même milieu, les mêmes mœurs, plutôt mauvaises, que peignent la vieille tragédie d3 Tristan, dont la plupart d'entre vous vont aujourd'hui faire la découverte, et la savante Iragédie de Racine, dont vous admirerez une fois de plus dans trois semaines les délicates beautés. Ue toutes deux Néron est le principal personnage, et les rôles opposés quejouent auprès de lui, chez Racine, son gouverneur Burrhus et le perfide Narcisse ressemblent à ceux que vous allez voir jouer, chez Tristan, par son précepteur Sénèqne et surtout par la perfide Sabine Poppée. Il est, d'autre part, évidt^nl que Racine s'est, en écrivant Brilannicus, souvenu du Sénrque de Tristan, comme, en écrivant Andromaque, il .s'était souvenu de sa Mariamne et surtout de son Osman, comme, en écrivant Iphigénic, il se souviendra de sa Folie du Sage. Vingt détails le prouvent : mêmes arguments pour décider au crime Néron, qui a, dans le fond de son âme perverse, conservé une crainte respectueuse, ici de son précepteur, et là de sa mère; mêmes caresses hypocrites du tyran ici à Sénèqueet lààl'altière Agrippine ; parti également tiré par les deux poètes de la statue d'Auguste, fondateur de l'empire; au 5' acte, mêmes imprécations vengeresses contre Néron, ici d'Epicharis et là d'Agrippine ; après le crime enfin, dans les deux ouvrages, même trouble de Néron, devant le délire duquel chacun s'enfuit épouvanté.
Mais, en dt^pit de cette ressemblance dansla conception du principal personnage et de quelques détails communs, rien de plus différent que les deux tragédies par l'esprit, par la couleur et par le ton : l'une, fiévreusement écrite au lendemain de la mort de L(iuisXllI,est farouche et violente, brutale et grossière, comme la première moitié du xvii^ sii'cle, qui venait de voir s'éteindre, dans une convulsion suprême, les sanguinaires et fratricides guerres de religion et tomber les têtes de la noblesse rebelle sous la hache implacable de Richelieu ; l'autre, lentement rimée quelques années après la mort du doux Mazarin, alors que brille de tout son éclat le jeune astre de Louis le Grand, est, malgré l'horreur du sujet, discrète, mesurée et polie, à l'image de la société cultivée et raffinée devant laquelle elle devait paraître.
Ces deux grandes toiles, à la fois jumelles et aussi dissemblables qu'une eau-forle impitoyablement réaliste de Callot et une élégante et pompeuse allégorie de Lebrun, il a paru amusant à M. le directeur de lOdéon de les rapprocher, pour les présenter
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à votre curiosité en une sorte de diptyque, et de cette ingénieuse idée je suis certain que le remercieront, à la fin de cette matinée, vos applaudissements... Vous le voulez faire tout de suite : je vous en remercie pour lui.
Dans quelles circonstances, Mesdames et Messieurs, est née, et comment s'est produite au jour cette belle, mais, pour des esprits nourris des classiques, un peu étrange Mort de Sénèque^ dont j'ai, moi, à vous entretenir ?
En quittant l'Odéon, si vous prenez, pour regagner la rive droite, la rue Mazarine, vers la fin de cette rue, à gauche, vous trouverez une maison, dans laquelle est scellée une plaque de marbre. Sur l'emplacement de cette maison, alors tout à l'extrémité de Paris, près de la porte de Nesle, s'élevait, en 1643, un Jeu de Paume, dit des Métayers. Il fut loué par une jeune comédienne, qui venait de réunir une troupe sous le nom d'Jllustre Théâtre et qui avait formé ce rêve audacieux : établir, en face de l'Hôtel de Bourgogne et du théâtre de Mondory, une troisième scène à Paris. Combien nous sommes loin de ce temps-là ! Cette directrice s'appelait Madeleine Béjart, et de sa troupe faisait partie un débutant, nommé Poquelin, qui devait bientôtprendre le pseudonyme, qu'il a rendu assez connu, de Molière. Pour attirer le public à l'Illustre Théâtre, il fallait qu'un auteur en renom consentît de lui donner une tragédie.
Or, Madeleine Béjart avait une jeune tante, comédienne comme elle, Marie Courtin, qui s'était mariée au chevalier de L'IIermite, frère cadet du poète Tristan L'Hermite, l'auteur de celte célèbre tragédie deMariamne qui avait balancé, en 1636, le succès du Cid , que Louis XIV devait faire maintenir au répertoire jusqu'en ITOi, et que j'ai eu l'honneur de présenter, il ya quatorze ans déjà, au public de ces matinées odéoniennes (l).
Si Ton sollicitait vite une pièce nouvelle de ce génie inégal, mais facile, et pour qui rimer n'était qu'un jeu? J.-B. L'Hermite fut dépêché à son frère, et Tristan acquiesça à ce qu'on lui demantlait : ne fallait-il pas encourager la nouvelle troupe, qui promettait de joindre ses efforts à ceux de la troupe de Mondory pour substituer à la déclamation emphatique et chantante en usage à 1 Hôtel de Bourgogne cette diction naturelle, aisée et familière, que
(1) Sur tous ces personnages, très curieux, voir les ouvrages que nous avons publiés: à lalibrairieAlph. Picard, Un Précurseur de Racine, Tristan L'Hermite, à la Société Française d'Imprimerie et de Librairie, Hommes et Mœurs au XVIh siècte {Un mari d'actrice et le Ma'iage de Molière) et Devant te rideau [La Mariamne et te décor à compartiments) ; enfin, en la Maison des Poètes, Postface à t'édition des œuvres dramatiques de Tristan L'Hermite.
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« LA MORT DE SKNÈQUE » "ÎQL
loue grandement, comme plus émouvante, saint Vincent de Paul, dont lelémoignage est ici quelque peu inattendu ? car vous pensez bien que le vertueux prêtre ne fréquentait pas les tripots comiques.
Mais quel sujet traiterait Tristan ?
Chez son confrère, le poète Scudéry, il avait admiré un tableau du jeune peintre Lebrun, qui représentait la mort de Sénèque : dans la baignoire, dont l'eau se rougit du sang qui coule de ses veines ouvertes, le philosophe sexagénaire est en train de dicter à ses secrétaires un dernier discours, ce discours que Tacite eut entre les mains, qui s'était perdu depuis, et que venait de refaire adroitement, pour le dédier au cardinal de Richelieu, un avocat au Parlement de Provence, père du fameux prédicateur Mascaron. Pourquoi cette mort stoïque, par laquelle Sénèque s'était visiblement eflorcé de s'égaler à Socrate, ne fournirait-elle pas à Tristan le sujet de tragédie qu'il cherchait ? Pourquoi, après avoir mis à la scène la folie toute spéciale d'un sage, n'y meltrait-il pas la mort d'un sage ? Depuis la Renaissance, Sénèque étaitchez nous très populaire : on avait multiplié les éditions et les traductions de ses œuvres, et Ton trouvait dans toutes les bibliothèques des recueils de ses sentences et de ses proverbes ; Hector en trouvera encore un dans celle du joueur de Regnard. Par son seul litre, une Mort de Sénrque devait donc allécher le public de 1644. La conspiration de Pison contre Néron, forcément incorporée à l'action principale, puisqu'elle a servi de prétexte à la condamnation de Sénèque, permettrait de présenter aux spectateurs tous les artistes de ['Illustre Théâtre. Enfin le rôle à effet, celui d'Epicharis, montrerait sous toutes ses faces le talent souple et varié de la jeune directrice, à la fois comédienne spirituelle et tragédienne émouvante. Tristan prit son Tacite. Il ne le referma plus, et, quelques semaines après, il portait à Madeleine Béjarl reconnaissante sa Mort deSén^-que.
Rien qu'on y sente partout la hâte de l'improvisation, le succès en fut si vif, que Monsieur, frère du feu roi Louis XIII, autorisa aussitôt la troupe de V Illustre Théâtre à se parer du titre de Comédiens de S. A. R., et que, plusieurs années après, sansavoir jamais vu jouer Madeleine, Tallemant des Réaux la déclarera encore la meilleure actrice de toutes, sur le seul souvenir de l'impression produite par elle dans la scène terrifiante du dernier acte où Epicharis est amenée sur une civière devant le tyran, les membres brisés parla torture et toute sanglante, mais indomptée et indomptable. J'imagine que le rôle du jeune poète Lucain, qui soupire à l'oreille d'Epicharis les seuls mots d'amour que vous entendrez dans la pièce, dut être confié au débutant Poquelin,
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attiré à Vlllustrc Théâtre sans doute par une inconleslable vocation, mais aussi par l'amour que lui avait inspiré la belle comédienne aux cheveux roux.
Depuis 1644, plus de deux siècles et demi ont passé. Lesgoùls et les mœurs se sont transformés, et je crains que le sujet de La Mort de Sénèqiie ne soit plus aussi actuel. Jamais nos lycéens ne m'on t demandé de leur faire donner en prix les œuvres du philosophe latin, et je crois que leurs mères lisent plus volontiers celles de Maeterlinck. D'autre part, l'histoire romaine nous est, il faut l'avouer, beaucoup moins familière qu'à nos pères ; et cela d'ailleurs est tout simple, les programmes d'histoire s'étant, par la force même des choses, beaucoup étendus et modernisés. Pour que vous compreniez donc bien des détails, à peine indiqués par le poète, qui savait devoir être compris à demi-mot par son public, pour que vous puissiez saisir au vol bien des allusions rapides, dont l'abondance même donne au dialogue tant de vérité et de naturel, il me paraît à propos de vous résumer, avant de vous parler de la pièce même, les chapitres de l'historien Tacite, que Tristan a suivis pas à pas et dont sa tragédie est comme une amusante illustration.
Sans parler des autres victimes immolées â sa crainte et à sa cupidité, Néron avait déjà fait tuer son frère Britannicus, sa mère Agrippine, son gouverneur Buirhus. Deux nouveaux crimes portèrent au comble l'horreur qu'il inspirait: d'abord il répudia et fit mettre à mort sa femme Octavie, pour épouser et tranquilli.-er l'odieuse Poppée ; puis, par une fantaisie cruelle d'artiste avide de sensations rares, il livra Rome entière aux flammes dévastatrices, tandis que lui-même, une lyre à la main, chantait des vers sur l'incendie de Troie. Rappelez-vous le beau poème de Victor Hugo : Un Chant de fête de Néron, et un tableau supérieurement réglé de Quo vadis ?
Une conspiration se forma, dans laquelle s'étaient jetés un nombre considérable de sénateurs, de chevaliers, de soldats, de femmes même. Ils reconnaissaient pour chef Pison, une sorte de duc de Beaufort, de roi des Halles, qui devait sa popularité plus encore à sa belle mine qu'à son éloquence, à sa générosité et à ses dehors de vertu. Il est problable que Sénèque ne fut pas, comme son neveu Lucain, affîlié au complot, mais qu'il connut le dessein desconjurés. La difficulté de parvenir jusqu'à l'empereur, qui sortait larement et toujours entouré de sa garde de Germains, relarda trop longtemps l'exécution de l'entreprise, et les délations, que rendait inévitables la multitude des conjurés, finirent par se produire.