LA MOUT DE SÉNKQUK
La première fui apportée par un des chiliarques de la ûoUe de Misène, Volusius Proculus ; le voyant indisposé contre Néron, qui ne l'avait point assez payé, à son gré, de la partqu'ii avait prise fi l'attentat contre Agrippine, une afTrauchie, une courtisane, Epicharis, avait essayé de le gagnera la conjuration ; il la dénonça. Epicharis fut arrêtée et confrontée avec le délateur ; mais, comme elle avait lu à Proculus les noms des conjurés, et comme Proculus ne pouvait citer aucun témoin de ce qu'il avançait, son accusation tomba ; cependant Epicharis fut retenue en prison. Celte alerte décida les conjurés à se hâler, el tout fut fixé pour le jour consacré à Gérés.
Par malheur, les allures, les paroles, les préparatifs du sénateur Scévinus semblèrent suspects à l'un de ses affranchis, Milichus, qui vinl faire pari à l'empereur de ses soupçons, dans Tespoir d'une énorme récompense, qu'il obtint en effet avec le surnom de Soter, c'est-à-dire : sauveur. Mis en présence deMilichus, Scévinus se défendit avec énergie el habileté, et cette seconde accusation serait tombée peut-être comme la première, si Milichus n'avait conseillé de faire arrêter un ami de son maître, Natalis, et de demander séparément à Natalis et à Scévinus de quoi ils s'étaient entretenus la veille. Tous deux font des réponses différentes ; on les menace de la question ; moins courageux qu'Epicharis, à qui les tortures ne peuvent arracher aucun aveu, ils confessent tout el nomment leurs complices. Ce fut le signal des supplices ; ils furent prompts el terribles.
Natalis avait prononcé le nom de Sénèque, peut-être pour adoucir envers lui-même le ressentiment de Néron, qui haïssait son ancien précepteur et qui, désireux de s'emparer de ses immenses richesses, avait déjà tenté de l'empoisnnner. Cette accusation vague suffit au tyran, qui envoya aussilùt à Sénèque l'ordre de mourir. Le philosophe reçut sans se troubler le message de l'empereur, autorisa, par crainte des outrages de Néron» sa femme, Pauline, à mourir avec lui, se fit couper les veines des bras, des jambes cl des jarrets, et, la mort étant lente à venir, entra dans un bain chaud et répandit de l'eau sur les esclaves qui l'entouraient, en disant : « J'offre cette libation à Jupiter libérateur ». Quant à Pauline, Néron, qui n'avait contre elle aucune animosité particulière, avait ordonné qu'on arrêtât son sang et qu'on l'empêchât de mourir.
Ces événements détachés et sans lien entre eux, pour en faire une tragédie savamment ci imposée comme sa Man'amne, entièrement conduite par la passion du principal personnage, il eût sufli à Tristan soit d'associer Sénèque à la conjuration de Pison,
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soit de faire susciter cette conjuration par les agents provocateurs de Poppée, désireuse de perdre le philosophe trop riche, dont elle convoite les biens. Le poète ne l'a pas fait, sans doute par un scrupule exagéré, par une superstition de la vérité historique. Il s'est coQlenté de découper en tranches l'histoire de Tacite, comme eût fait un Shakespeare, et de la porter toute crue et toute saignante sur le théâtre, avec les seules modifications que lui imposaient les nécessités de la scène et le petit nombre des artistes deVIllustre Théâtre. Il en résulte que la conjuration de Pison et la mort de Sénèque, prévue et redoutée dès le premier acte, forment deux actions distinctes, et que, à la fin du 4« acte, quand, sur la scène, depuis deux actes envahie par les conjurés, Poppée s'écrie :
Et Sénèque en ce lieu se doit-il oublier ?
le spectateur s'avise tout à coup qu'il avait, en effet, complètement oublié le philosophe. Ajoutez que, sans détruire la pièce, on en pouvait retrancher le rùle d"Epicharis, le plus beau. Evidemment ^rî7rtnnicu5 est une tragédie beaucoup mieux faite que La Mort de Sénèque.
Il est évident aussi que Tristan n'a pu respecter qu'aux dépens delà vraisemblance les fameuses unités de temps et de lieu. Les événements qui se pressent dans sa tragédie, d'une après-midi à l'autre, sont aussi nombreux que ceux qui remplissent Le Cid ; et c'est une idée quelque peu singulière qu'ont les conjurés de venir conspirer dans les jardins de Mécènes, auprès du palais même de Néron, où Sénèque a son appartement, comme au Louvre les ofTiciers de la maison de nos rois.
Mais ces défauts sont rachetés dans La Mort de Sénèque par des qualités originales et rares, et vous n'y ferez même plus attention, quand vous admirerez l'entente de la scène, le dessin net et ferme des caractères esquissés d'une main très sûre et la vérité d'un dialogue tel que vous n'en avez jamais entendu dans aucune tragédie classique.
Bien qu'il n'ait pas eu le temps de faire sa pièce plus courte, Tristan, fort habile homme de théâtre, y sait très adroitement poser une scène et la conduire, en éliminer tout ce qui ne tend pas au but, tenir le spectateur constamment en haleine, soutenir et graduer l'intérêt, piquera la fin des actes la curiosité impatiente par de courtes scènes, brusques et inattendues, qui changent la situation. A ce dernier point de vue particulièrement, La Mort de Sénèque est fort amusante et fait songer déjà au procédé de nos feuilletonistes modernes : « Et, derrière la vitre, Adolphine,
« L.V MOKl- DK SÉNÈOUE » '^B-
pàle d'eiïroi, vil apparaîli e une main, qui portail par les cheveux une lêl'3 sanglmle !!! Quelle était celle main ? Quelle était celte tête ? » [La suiti' nu prochain numéro.)
Mais beaucoup plus que ce qui n'est, en somme, que du métier, ce qui est franchemenl admirable ddus La Mort de Sénrque, c'estia connaissance de lame humaine, c'est l'art avec lequel le poète sail, par quelques traits bien choisis, marquer une physionomie, tracer un caraclère, créer un être bien vivant, que l'on senl vrai, et dont la personnalité demeure gravée dans la mémoire.
Celle vérité, il la doit précisément à ce qu'il a vu le passé à travers un présent qui se trouvait lui ressembler quelque peu, à ce fait qu'il a peint, sans même s'en rendre compte, moins des Romains que ses propres contemporains, qu'il avait observés en philosophe, c'est-à-dire en courtisan désabusé, et qu'il connaissait très bien.
Les traits de la belle Poppée, qui, par l'adultère et par un double divorce, s'est élevée jusqu'au trAne, il lesvoit d'après ceux de Gabrielle d'Eslrées, la belle Gabrielle, qu'il n'a pas connue personnellement, c'est vrai, parce qu'elle a été empoisonnée trop tôt, mais dont il a vu souvent l'image, ayant grandi avec ses trois enfants au Louvre, dans celle singulière et orientale nursery, où, sans y entendre malice, le bon Henri IV élevait en commun tous ses enfants, ceux de la reine avec ceux de Gabrielle d'Eslrées, de la duchesse d'Enlragues, de la comtesse de Moret, el ca;terarum. Les débauches de Néron lui rappellent les escapades nocturnes de Monsieur, son maître, qui, avec son conseil de vauriennerie, s'amusait à courir les tripots sous une méchante casaque de rôdeur, à brûler les auvents des savetiers el à voler les manteaux des bons bourgeois attardés sur le Pont- Neuf. La lâcheté des courtisans se dénonçant les uns les autres pour essayer de sauver leurs têtes menacées, que de lois il en a été témoin 1 Monsieur lui-même n'a-t-il point passé sa vie à se révolter contre le roi Louis XIII, son frère, puis, pour obtenir son pardon, à abandonner à la colère royale sa mère, sa femme, ses amis, ses serviteurs, dont quelques-uns périrent sur l'échafaud ? L'impérieuse et intrigante Agrippine, assassinée par l'ordre de l'empereur son fils, fait songer naturellement Tristan à cette reine de France, pour laquelle il a rimé lui-même jadis, à cette intrigante et impérieuse Marie de Médicis, morte dans l'exil où l'a maintenue le roi son fils. Dans celle garde allemande de Néron, dans ces Germains qui le protègent contre son peuple, dont ils ne savent pas la langue, il retrouve celte garde suisse, toujours fidèle à nos rois, dont est colonel son ami le comte de
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la Châlre-Nançay, et qui ne parlait que ce baragouin prétendu français qu'elle parle dans M. de Pourceaugnac. La brutalité sans frein des gens de mer, qui débarquent avides des grossiers plaisirs dont ils sont depuis longtemps sevrés, Tristan Ta pu constater de ses propres yeux, dans les voyages en Ecosse et en Norvège où l'a entraîné sa jeunesse aventureuse, comme au siège de La Rochelle, où il a suivi Monsieur, Le vertueux philosophe Sénèque, il se le représente d'après ce bon et vénérable Scévole de Sainte-Marthe, si savant et si tendre pour les siens, que l'admiration de son siècle avait nommé le grand Scévole, et dont, jeune homme, le poète avait été secrétaire à Loudun. Le juste mécontentement de ceux qui se voient refuser la récompense de leurs loyaux services et sont sacrifiés à des hommes notoirement tarés et infâmes, mais c'est le sentiment qui remplit la vie du malheureux Tristan lui-même, c'est la plainte qui se fait entendre partout dans sa correspondance comme dans ses poésies lyriques. Et qui haïssait les usuriers plus que lui, joueur incorrigible et qui perdait toujours? C'est, n'en doutez pas, Mesdames et Messieurs, cette vision toute moderne et toute personnelle de l'histoire romaine qui donne une si singulière vie « la tragédie de Tristan, et qui lui a permis d'y peindre d'après nature une si amusante et si variée galerie de portraits, d'autant plus intéressants que les caractères ne sont pas présentés sous forme de dissertations et d'analyses, comme dans tant de tragédies remplies de bavardages, mais en action et en développement.
Le Néron de La Mort de Sénrqve n'est plus le monstre naissant que vous verrez dans Britannicus. Il a pris l'habitude du crime. L'élève du stoïcien Sénèque est maintenant un épicurien grec, qui veut réaliser sur la terre le règne d'Epicure, mais avec une férocité toute romaine pour assurer et défendre ses plaisirs; c'est un histrion tyran, dont l'orgueil confine à la folie et qui crie aux spectateurs, auxquels il daigne faire entendre sa voix impériale : « Des applaudissements ou la mort! » C'est un sadique, à qui il faut du sang pour assaisonner et relever ses débauches ; c'est l'abominable incendiaire qui a brûlé Rome entière, 'pour jouir du spectacle et pour se faire ensuite plus commodément construire par trente mille condamnés, à côté des jardins de Mécènes, la fameuse Maison dorée ; c'est le forcené qui va tuer d'un coup de pied dans le ventre Sabine Poppée sur le point d'être mère. Mais ce qui domine par-dessus tout en lui, et Tristan nous le montre d'un bout à l'autre de sa Iragé lie, c'est la lâcheté. Néron n'est si cruel que parce qu'il a peur, peur de tout et de tous, peur de son ancien précepteur, dont la vertu lui inspire un respeclinvolontaire,