LA MORT DE SÉNÈQUE » ^3S
peur de l'opinion publique, peur des conjurés, peur des dieux, peur surtout de ses crimes ; et celte peur salutaire l'empêcherait peut-être de commettre le dernier en condamnant Sénèque, si ne l'y poussait l'odieuse Poppée, plus scélérate encore que lui, et moins lâche.
D'autant plus dangereuse, celle-ci, qu'elle est toute beauté, grâce, séduction et esprit. D'une très haute naissance et d'une richesse en rapport avec son rang, « celle-ci rien ne lui manquait, dit Tacite, sinon une âme honnête ». La sienne était celle d'une courtisane. L'astucieuse coquette, qui ne se laissait jamais voir qu'à demi voilée pour éveiller la curiosité des regards et qui, pour entretenir la blancheur de sa peau, ne prenait que des bains de lait d'ânesse, entendait bien faire servir sa beauté à sa fortune. Mariée au chevalier Rufus Crispinus, et mère d'un fils, elle séduisit Othon, parce qu'il était le favori de l'empereur, et divorça pour l'épouser, avec l'intention secrète de passer par un second divorce des bras du favori dans ceux de l'empereur luimême, devenu son troisième mari. Le meurtre d'Octavie l'a délivrée d'une rivale, et, quand le rideau se lève, Néron l'invite à s'en réjouir et à pousser avec lui ce cri de « Talasie », qui retentissait aux noces patriciennes. Mais l'impératrice — oh ! quelle figure inoubliable a dessinée là Tristan I — demeure sombre et préoccupée. Elle se souvient du jour où le peuple soulevé a renversé ses statues, et elle trouve l'empereur trop indulgent pour les coupables et pour ceux qui les encouragent tout bas, un Pison, dangereux par sa popularité, et ce Sénèque, dont le silence improbateur est un crime. Et celui-ci est si riche I Que de fantaisies on se pourrait permettre avec ses incalculables biens, si on le condamnait, pour en hériter I Et, après avoir excité habilement la crainte et la rapacité de Néron, avec un art infernal, elle s'efforce de di>siper ses scrupules par ses calomnies envenimées et savantes ; elle appelle à son secours, en llomaine fière de sa fécondité, sa maternité prochaine, que déjà fête tout l'Empire; et, si la peur seule du blâme public retient Néron, ne peut-on agir dans l'ombre, discrètement ? Pour les pareils de Sénèque ne vient-il pas
des poisons d'Orient Dont la douce rigueur fait mourir en riant ?
Dès cette exposition admirable, le caractère est posé magistralement par le poète, et, jusqu'à la fin de la tragédie, il restera constant. Inaccessible à tout sentiment humain, Poppée demeurera la conseillère sanglante et le mauvais démon du tyran ; nous
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la verrons, lanlôt injurier et menacer les accusés, tantôt, gardant aux lèvres un sourire cruel, se jouer d'eux comme le chat de la souris ; toujours, même dans les plus grands transports de sa colère contre les conjurés, elle conservera assez de présence d'esprit pour poursuivre son but principal, la mort du riche Sénèque : et, dans la dernière scène, joyeuse du crime qui lui vaut une immense fortune, elle coupera encore de railleries froides et féroces le beau récit de la mort du philosophe, que Néron écoute en silence, envahi par des remords que ne connaîtra jamais une Poppée.
Tels maîtres, tels valets. C'est un personnage vraiment digne de ceux de son ami Callot qu'a dans le délateur Procule campé piltoresquement Tristan L'Hermite. Ce meurtrier d'Agrippine est un loup de mer rude et grossier, naïf et lubrique, qui fait, en matelot, une de ces cours brutales, où le geste supplée au manque d'éloquence, et qui, souffleté, bafoué, furieux, se venge lâchement d'une femme qu'il a désirée, par la délation, Procule ne paraît que dans deux scènes ; mais ce petit portrait, très haut en couleur, est un des plus amusants de la galerie.
Et pourtant les conjurés sont bien vivants, eux aussi, avec leurs vains emportements, leur indécision, leur pusillanimité ! Ils ne savent que parler, ils ne savent pas agir.
Brute et Gassie encor vivent dans leurs neveux,
dit fièrement Lucain à son oncle ; mais, surpris par la nouvelle des aveux de Scévinus, alors qu'il est aux côtés du chef de la conjuration, sans courage, sans compassion, sans même respect humain, il se hâtera de fuir un voisinage^si compromettant, et, pour s'épargner l'horreur de la question, il dénoncera lâchement tous ses amis. Encore, dans son admiration pour les vers du brillant et éloquent poète la(in, Tristan n'a-t-il pas voulu étaler toute l'infamie de Lucain, qui dénonça jusqu'à sa propre mère. Scévinus ne vaut pas mieux. Pourquoi ce sénateur, usé par la débauche et qui semblait uniquement soucieux d'échapper à des créanciers trop pressants, qui avait même sollicité et reçu des bienfaits de Néron, est-il entré dans la conjuration ? Il est grisé par le noble mot de liberté et par le grand souvenir de Brulus-; il s'est cru, lui aussi, un héros. Pauvre Scévinus ! C'est Tartarin sénateur romain. Toute son audace n'est qu'en paroles et en gestes. 11 réclame l'honneur de frapper publiquement le tyran ; ilbrandit le poignard qu'il a enlevé du temple de la Fortune pour le salut de l'Italie ; plein de lui-même et incapable de rien faire avec simplicité, il donne à ses amis un repas somptueux, écrit son
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