‹ Le Théâtre de Tristan l'HermiteChapitre 5 sur 7 · LA MORT DE SÉNKQUË TT · texte numérisé non relu

LA MORT DE SÉNKQUË TT

testament, commande à son affranchi Miliclius de préparer ce qu'il faut pour bander des blessures. Il fait si bien que Milichus, séduit par l'appât des récompenses, le dénonce. Changement à vue. C'est le coup d'épingle qui dégonfle un ballon. Voilà notre sénateur éperdu, repentant, contrit, qui se jette au.K genou.v du tyran et de Poppée, qui, connaissant à fond Escobar et ses cas de conscience, refuse, à cause du serment qu'il a prêté, de donner verbalement les noms de ses complices, mais en livre une liste écrite, et s'efforce d'arracher d'autres noms, qu'il ignore, à Epicharis, qui ne veut pas se déshonorer :

Va, de quoi sert l'honneur quand on n'est plus au monde ?

Contraste tout à fait plaisant entre les deux Scévinus, et que j'allais dire très méridional ; il est plus équitable de dire très humain.

Sans tomber aussi bas, le beau Pison ne se montre pas non plus à la hauteur des espérances que sa naissance et ses qualités avaient fait concevoir et du rôle que lui avaient donné les circonstances. Sans doute il s'élève avec une éloquente indignation contre la pensée qu'il pourrait laisser tuer dans sapropre maison le tyran devenu son hôte ; mais celte indignation emphatique semble bien cacher une appréhension secrète. Affolé par l'arrestalion d'Epicharis et de Scévinus, Pison perd aussitôt la tète ; il se pâme ; il gémit douloureusement :

Oh ! que ceux qui sont morts sont heureux aujourd'hui !

Incapable de prendre une résolution prompte et énergique, n'ayant gardé sa présence d'esprit que pour voir le danger des différents partis que lui suggère Rufus, il ne lui reste que le courage des lâches: il se tue. Son excuse est dans sa passion pour sa femme, dans sa tendresse pour son fils : peut-être son suicide apaisera-t-il le tyran ; à tout le moins Néron laissera le choix de sa mort à Arrie. Pison est assurément un excellent époux ; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires à un chef de conjurés. Nous en trouvons quelques-unes dans Fenius Rufus, préfet du prétoire, un des deux colonels, comme dit Tristan, des dix mille prétoriens qui veillaient sur l'empereur ; l'autre était l'infâme Tigellin, l'ignoble accusateur d'Octavie, qui ne joue, dansAa Mort df. Sénrque, qu'un r(>le muet. Dans la conspiration, dont il fait la force, Rufus apporte la prudence, le sang-froid et la décision qui manquent à ses complices. Il les met en garde contre les périls inutiles; mais il donne à Pison les conseils audacieux qui

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peuvent encore tout sauver. Dès qu'il voit la partie perdue, il prend hardiment sa place aux côtés de l'empereur, saisit au coUei et secoue Scévinus dénoncé devant lui, tout en lui faisant des signes d'intelligence, et tente ainsi de sauver sa propre tête. Homme d'action et d'énergie, Kufus demeurerait pour nous le héros de la conjuration, si la grande figure d'Epicharis n'éclipsait pas tout ce qui l'entoure.

C'est une bien singulière héroïne que celle-ci, surtout si l'on songe qu'à la même époque, pour mettre sur le théâtre saint Polyeucte et sainte Théodore, Corneille leur croyait devoir attribuer une origine royale. Epicharis est une lille inconnue, une esclave affranchie, qui a pris comme nom de guerre un nom grec signifiant « gracieuse », une courtisane, que sa profession a conduite à Misène, où elle a des relations parmi les officiers de la flotte. Ce personnage si nouveau et si hardi, Tristan l'a posé et peint avec une entière franchise. Sans doute, Epicharis fait comprendre au galant Lucain que l'amour de la liberté publique lui a refait une virginité, et elle eût mérité mieux que l'Emilie de Cinna d'être appelée par Balzac « la possédée du démon de la république », elle que vous entendrez, les membres brisés par la torture et menacée du même sort tragique que Rufus et Pison, s'écrier dans un vers admirable :

Comme eux Brutus est mort, mais son nom ne l'est pas.

Mais, jamais, Tristan n'a oublié que son héroïne, que sa «généreuse amazone », n'était pourtant qu'une courtisane. Courtisane vous la verrez dans les deux scènes les plus originales d'une pièce qui en compte beaucoup, courtisane quand elle essaie d'abord d'apaiser par ses regards prometteurs, puis quand elle tourne en ridicule Procule, son délateur, courtisane aussi jusque dans son héroïsme, quand elle accable de ses outrages plébéiens le lyran et Poppée. Rôle unique, je crois, par ses deux laces si différentes, dans tout notre théâtre tragique.

Et quelle belle opposition il forme avec la pure et touchante figure de Pauline, la femme de Sénèque ! Comme la femme d'Aman, Zarès, dans VEsther de Racine, Pauline ne fait que traverser le théâtre, au dernier acte, sans que rien ail préparé son entrée, sans même que son nom ail encore été prononcé, et il a pourtant suffi de cette scène si courte, mais si pathétique, oii la jeune femme, sans phrases, comme si elle accomplissait le plus simple des devoirs, supplie son vieux mari de la laisser mourir avec lui, pour que le P. Lemoyne ait donné place à Pauline dans sa Gale-

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