‹ Le theatre de VoltaireChapitre 118 sur 161 · Correspondance littéraire. l,r octobre · texte numérisé non relu

Correspondance littéraire. l,r octobre

3. La veiL'e delà première représentation, l'auteur avait lancé une petit brochure intitulée : Requête de Jérôme Carré aux Parisiens , dans laquelle il parodiait le style de Fréron. Cela commençait ainsi : « Messieurs , je suis forcé par l'illustre 31. Fréron de m'exposertis- à-visde vous... » Etc. — Et, plus

Il est à propos de rappeler, non comme circonstance atténuante mais comme explication , que Fréron , dans les premières feuilles ou livraisons de l'Année littéraire, avait commencé par faire l'éloge, de l'auteur de la Herwiade ; dans les suivantes , à dater de 1 7o8 , il s'était mis à le critiquer ; et il avait fini par l'attaquer dans presque toutes. — Mais son crime irrémissible avait été de dévoiler plusieurs des emprunts littéraires de Voltaire. Celui-ci perdit patience et se laissa emporter jusqu'à composer cette pièce . Il la fit paraître d'abord à Genève, sous le faux nom de Londres ; puis la fit jouer, i li ux mois après, à Paris, auTliéàlre-Fr.-iiiçais. C'était le 2n jariHet 1760.

La police exigea seulement qu'à la représentation, l'on changeât le nom de Frelon. On le remplaça par celui de Wasp , qui en anglais est le même que guêpe en français.

De même que Socrate avait assisté impassible à

loin : « J'espère que M. Fréron sera confondu 'ii-n-vis des honnêtes gens... » — Cette mauvaise façon de parler agaçait Voltaire . Aujourd'hui en n'y regarde pas de si près : vis-à-vis de se dit et s'imprime tous les jours; et tant d'autres choses aussi peu correctes : en outre de, — il n'y a pas que. — faire sa connaissance; — sans compter les mots pris à contre-sens : émérite, mièvrerie, truculent, compcndicnscmenl , qui finissent par passer e.i ange avec des significations nouvelles, inconnues avant notre siècle; — et nonobstant pris adverbialement; et mal de mort pour maie mort, etc. Les dictionnaires à la fin sont forcés (^enregistrer toutes ces fautes, comme beaucoup d'autres qui précédemment se sont ini|>osees. Voltaire luttait pour la 1 mgue ; à présent on a renoncé à la lutte .

LES CMMÉDIf - 295

la comédie des Nuées où Aristophane l'insultait, Fréron assista à celle de l'Écossaise. Dès avant la représentation, ayant acheté la pièce imprimée, il en avait publié tin compte rendu, qui sceupail quaranle-qualre pages sur les soixante-douze de la livraison l.

Cette comédie fut jouer, les un- disent fois, les autres, treize : ;i-^ez grand - - pour le temps. On y voit, d'une paît, lord Moni proscrit, en fuite, et dont la tête est mi-.' à prix; de l'autre, sa fille errante aussi . cachée à Londres. C'est elle qui est l'héroïne du drame, sous le taux nom de Lindane. Réduite a l'indigence, uni- noble et fière; protégée par une fidèle suivante contre les indignes obse--iem- d'un pamphlétaire qui vit de calomnie-, de dénonciations , elle aime le fils de lord .Murray. ennemi politique de -on père. Quoique lord Murray soit la cause de lewrexil et de leur ruine, « le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas ». Découverte par une rivale jalouse, lady Alton, sur les indications de Wasp. elle est arrêtée dans l'hotel-café où elle se cachait.

Un hasard bien singulier y a fait venir aussi son père. Wasp le dénonce également. Le père, après treize années seulement de séparation , se retrouve devant sa fille sans la reconnaître . On dira qu'elle a pu changer en grandissant , de cinq ans à dix-huit .

l.LA nnée littéraire , tome V, p. 2U9 et suivantes.

29b' LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

Mais, autre invraisemblance encore plus forte , elle ne reconnaît pas non plus son père. A-t-il donc tant changé aussi ? Enfin la reconnaissance se fait , au moyen d'un portrait de la mère que le père montre à la fille. La mère est morte depuis quelques années. Lord Monrose apprend à sa fille qu'il n'est venu à Londres que dans le dessein de tuer le fils de Murray. Or, le jeune Murray, — qui ne paraît pour la première fois dans la pièce qu'au quatrième acte, scène n . et ne se trouve pour la première fois en présence de Lindane qu'au cinquième acte, scène m, — ayant appris le danger qui menace celle qu'il aime, a couru chez le premier ministre pour la sauver. Lindane demande grâce pour Murray à son père, pendant que Murray demande grâce pour eux au ministre et l'obtient. Le père est bien forcé de pardonner aussi . et d'accorder la main de sa fille au fils (Je son ancien ennemi. Murray, se jetant aux genoux de Lindane : « Puisse l'amour du fils réparer les torts du père ! »

Tel est ce drame, que Grimm appelle une pièce « d'un nouveau genre plus simple et plus vrai que celui de notre comédie ordinaire » l. Nous parlerons

1. Grimm écrit . le 5 soûl suivant : « La pièce de l'Écossaise vient d'être jouée sur le théâtre delà Comédie- Française. Elle a en le plus grand succès, et -cela est d'autant plus singulier que, tout le monde sachant la pièce par cœur , il semblait qu'elle ne dut pas faire l'effet d'une pièce nouvelle. Voilà l'é-

du genre lui - même plus tard; mais la pièce en est un bien faible spécimen et un assez triste échantillon. L'action est vide et traînante; le dialogue taux, d'un bout à l'autre : presque jamais les personnages ne disent ce qu'ils devraient dire ; tous sont empha- I itencieux : Lindane au>-i bien que les

autiv-.

Voltaire a commis la même faute dans !a peinture de Frelon que dans celle de Mahomet. Grimm, qui n'est passuspecl «le malveillance envers le philosophe de Ferney, ne peut s'empêcher de la signaler :

« Frelon n'est i,u'un fripon subalterne, qui ne l'ail et ne dit rien qui vaille... Si l'on voulait introduire unfripondanscettepitVc.il fallait lui donner une autre physionomie, en faire un fourbe profond, simulant la franchise etl'honnéteté, s'insinuant adroitement auprès de Lindane, surprenant son secret, la trahissanl auprès de lady Alton et auprès de Murray ; faux à tous les trois à la fois. Mais M. de Voltaire a voulu calquer son Frelon sur M. Fréron,- faiseur de feuilles et diseur d'injures, et cela lui a fait gâter son tableau . On voit , dans cette comédie , et en général dans tous les ouvrages plaisants de M. de Voltaire, qu'il n'a jamais connu la différence du ridicule qu'on se donne à soi-même, et du ridicule

poque d'un nouveau genre plus simple et plus vrji que celui de notre comédie ordinaire. Le rôle de Friport (Freeport) a lait grande fortune ; le dénouement a reçu les plus grands applaudissements. »

qu'on reçoit des autres . Voici comment il fait parler Frelon lisant la gazette : — « Que de nouvelles affligeantes !... Des grâces répandues sur plus de vingt personnes !... aucune sur moi !... Cent guinées de gratification à un bas officier, parce qu'il a fait son devoir! le beau mérite!... Une (pension à l'inventeur d'une machine, qui ne sert qu'à soulager des ouvriers !... Une à un pilote !... Des places à des gens de lettres !... et à moi, rien !... Encore? encore?... et à moi , rien !... Cependant je rends service à l'État ; j'écris plus do feuilles que personne ; jetais enchérir le papier, ...et à moi, rien!... Je voudrais me venger de tous ceux à qui on croit du mérite. Je gagne déjà quelque chose à dire du mal ; si je peux parvenir à en faire, ma fortune ee1 faite. J'ai loué des sots, j'ai dénigré les talents, à peine y a-t-il l.i de quoi «ivre ; ce n'est pas àmédire, c'est à nuire qu'on fait fortune . » — De bonne foi, jamais personne 6*est- il p;irlé à soi -même aussi bêtement? Y a-t-ti] li une seule de ces finesses avec lesquelles la méchanceté et l'envie sauvent si bien se défigurer le. mérite des choses et des personnes ? — Pour faire >rtir toute la fausseté de ce discours, il n'y a qu'à le mettre en dialogue. C'est en faisant tenir à un autre. ;i Fabrice (l'hôtelier) par exemple , la plupart des propos que Frelon se tient à lui-même, qu'on sentira combien ils sont déplacés et faux dans la bouche de celui-ci . Faisons -en l'essai :

il > « : c , m l' i » 1 1 : s 29S

Fi'.éui.n , lisant la gmette, et Fabrice, balayant

sa boutique.

Frelon : Que de nouvelles affligeantes '.... Des grâces répandues sot plus de vingl p • !... aucune sur moi !... Cent guinées de gratification à un bas officier '. ...

Fabrice : l'urce qu'il a fait sou devoir : le beau mérite !

Frelon : Une pension à l'inventeur d'une machine...

Fabrice : Qui ne serl qu'à soulag ivriers!

Frelon : Dne à un pilote !... Des places à des gens de lettres !...

Fabrice : Voilà, en effet, des hommes bien utiles ! i moi, rien !

Fabrice- : Cependant vous serve/. l'Étal : vous écrivez plu> de feuilles que personne; vous faites enchérir le papier...

Frelon: Et à moi, rien!... Encore ! ?...

Et à moi, rien ! Oh ! je me vengerai !

Fabrice : De tous ceux à qui l'on croit du mérite? sera fort bien l'ait, monsieur Frelon ; mais écoutez- moi. Vous gagnez déjà quelque chose à dire du mal ; si vous pouvez parvenir à en faire , votre fortune est faite. Vous avez loué des sots, dénigré les talents ; mais à peine y a-t-il là de quoi vivre. Ce n'est pas à médire, c'est à nuire qu'on fait fortune ...

Si cette ironie est si forte dans la bouche de Fa-

brice qu'on conçoive à peine qu'elle puisse être supportée par Frelon , comment Frelon peut-il s'en faire à lui-même un propos sérieux ? Un tel persiflage n'est supportable que dans ces feuilles satiriques dont le mérite consiste dans la gaieté et dans la saillie. Fréron, en produisant ses titres pour succéder au Père Berthier au Journal de Trévoux, peut dire : « Messieurs, je suis plus ignorant, plus impudent, plus menteur que jamais; » le Père Croust peut donner la bénédiction avec le mot : Pax Christi, coquins ! c'est le ton de l'ouvrage : la fausseté qui règne dans ces discours ajoute à la plaisanterie ; mais la comédie veut d'autres propos ; elle exige surtout une vérité sans laquelle

il n'est pas possible de plaire aux gens de goût

Lady Alton n'est qu'une extravagante, moulée d'après madame de Croupillac et autres personnages moitié burlesques, moitié fantastiques, toujours faux... l. » Rejoignez ces réflexions de Grimm à celles de Ducis que j'ai citées d'abord , sur l'inaptitude de Voltaire à la comédie ; les unes et les autres expliquent très bien pourquoi il faisait fausse route.

Mais ce qui est pire que la mauvaise pièce , c'est la mauvaise action. L'Écossaise est une tache dans la vie de Voltaire . Fréron y est peint des couleurs les plus noires , comme un impudent coquin , menteur , calomniateur dénonciateur; il y est grossièrement insulté,

1 Correspondance littéraire, 1" juillet 1760.

traité de fripon, de crapaud , de lézard , de couleuvre, d'araignée, de langue de vipère, d'esprit de travers, de cœur de boue , de faquin , de lâche coquin , d'espion , de dogue , etc. La satire poussée à ce point fait plus de tort au satirique qu'à sa victime. Et nous sommes obligé? de dire que le calomniateur , ici , n'est pas Fréron .

En outre , Voltaire , élève des jésuites et si flatteur à leur égard lorsqu'il a besoin d'eux, se met ici à les injurier également, en rappelant que ce vil Frelon est leur disciple. Au second acte, scène ni, Frelon dit à lady Alton : «Madame, je vous conseille de faire usage de tout ce que vous saurez ; et même de ce que vous ne saurez pas . La vérité a besoin de quelques ornements; le mensonge peut être vilain, mais la fiction est belle. Qu'est-ce, après tout, que la vérité ? la conformité à nos idées . Or , ce qu'on dit est toujours conforme à l'idée qu'on a quand on parle ; ainsi il n'y a point proprement de mensonge.» — Et lady Alton lui répond : «Tu me parais subtil : il semble que tu aies étudié à Saint-Omer * . »

Deux caractères , Fabrice et Freeport , font contraste à celui de Frelon , et éclairent le drame , qui autrement serait trop sombre : le premier, « maître Fabrice , tenant un café avec des appartements » , dans

1. « 11 y avait à Saint-Omer un collège de jésuites anglais, très renommé dans toute la Grande-Bretagne. » Note de l'édition de Kehl.

l'un desquels loge Lindane , est un hôtelier désintéressé , délicat , généreux ; le second , Freeport , gros négociant de Londres , brave homme rude et mal élevé , qui a fait fortune et qui s'ennuie : «. On a plus fle peine à s'amuser qu'à s'enrichir 1 : » est un peu misanthrope : « Les hommes , dit - il , ae sont pas bons à grand' chose : fripons ou sots , voilà pour les trois quarts ; et , pour l'autre quart . il se tient chez soi . > Cet ours mal léché est une sorte de bourru bienfaisant, qui empêche la fière Écossaise de mourir de faim . Il y est aidé par maître Fabrice.

Freeport personnifie le commerce;, dont Voltaire avait déjà fait l'éloge dans ses Lettres philosophiques et dans l'Épître dédicatoire de Zaïre à un négociant anglais. Sedaine, avec son grand négociant, le Philosophe sans le savoir (1765), marchera dans la voie ouverte par notre auteur .

Un certain nombre de détails pourraient faire croire à première vue que le drame de l'Écossaise est de provenance anglaise , et que Voltaire l'a seulement adapté , en y mêlant ses rancunes . D'après M . Desnoiresterres , il n'en est rien : il existe plusieurs comédies anglaises intitulées , comme l'a été quelquefois cette pièce : le Café ; Fielding en a fait une ; il y a une farce de Miller portant le même titre ; une troisième de Ward , les Amusements du café; une dernière.

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