‹ Le theatre de VoltaireChapitre 119 sur 161 · Acte II , scène v · texte numérisé non relu

Acte II , scène v

anonyme , les Politiques de café ; mais aucune n'a le moindre rapport avec le Café, ou l'Écossaise *.

On affirme que les rôles de Lindane , de Freeport et de Fabrice . avaient été fournis à Voltaire par une aventure arrivée à mademoiselle de Livrv . qui , après avoir été sa maîtresse , devint la marquise de Gouvernet et à laquelle il adressa l'Épître des Tu et des Vous.

L'Écossaise fut traduite en anglais par Colman, pour un théâtre de Londres, sous ce titre: le .Marchand anglais . Colman corrigea les fautes de couleur locale. « Voltaire a beau se flatter, dit Leasing . de connaître à fond les mœurs anglaises , il les a faussées plus d'une fois , notamment en faisant demeurer sa Lindane dans un café2. Colman la fait loger chez une brave bourgeoise qui tient des chambres meublées : cette hôtesse est , pour une jeune femme belle et seule , une amie et une bienfaitrice plus convenable que l'hôtelier Fabrice . Colman a cherché aussi à donner plus de vigueur aux caractères , pour les accommoder au goût anglais .

1. Gustave Desnoiresterre- . Voltaire et la société au xvai' siècle. — L'édition Beuchot ne donne pour titre que : l'Ecossaisse. — J.-B. Rousseau avait fait jouer en 1694 , le Ca'é, comédie en un acte , en prose . qui n'eut pas de succès.

2. Voltaire parait avoir imité le Café de Goldoni . Un personnage de cette pièce , don Marzio , [eut lui avoir servi a composer la figure de Frelon. Mais ce don Marzio n'est qu'un méchant drôle sans profession ; Voltaire en a fait un folliculaire , ou « écrivain de feuilles» : car le mot folliculaire n'était pas encore inventé .

D'autre part , il a modifié lady Alton : elle n'est plus seulement une furie jalouse ; elle pose pour la femme de génie, bas -bleu, patronne des gens de lettres. Le traducteur a voulu par là rendre plus vraisemblable la liaison de cette dame avec le folliculaire , — qu'il nomme Spatter . — Freeport se meut dans une sphère d'action plus large : il s'intéresse au père de Lindane avec autant de chaleur qu'à Lindane elle-même ; ce que lord Falbridge (le fils de Murray) fait, dans la pièce française, pour obtenir la grâce du père de Lindane, c'est Freeport qui le fait dans la pièce anglaise : et c'est lui seul qui conduit tout à un heureux dénouement1. »

Lorsque Voltaire fit imprimer de nouveau l'Écossaise , à Paris cette fois , il la dédia au comte de Lauraguais , saisissant cette occasion de le remercier hautement d'avoir , par sa munificence , débarrassé la scène française des banquettes et des spectateurs qui l'encombraient des deux côtés . « Vous savez , Monsieur , vous qui , dans votre première jeunesse , avez voyagé pour vous instruire, vous savez que presque chaque peuple a ses hommes de génie , qu'il préfère à ceux de ses voisins... Ce qu'on pouvait reprocher à la scène française était le manque d'action et d'appareil . Les tragédies étaient souvent de longues conversations en cinq actes . Comment ha-

i. Leasing, Dramaturgie de Hambourg, 8« série , traduction de Suckau , revue par Grouslé; avec Introduction d Alfred Mézières.

sarder ces spectacles pompeux, ces tableaux frappants , ces actions grandes et terribles , qui . bien ménagées , sont un des plus grands ressorts de la tragédie ? comment apporter le corps de César sanglant sur la scène ? comment faire descendre une reine éperdue dans le tombeau de son époux , et l'en faire sortir mourante de la main de son fils 1, au milieu d'une foule qui cache et le tombeau et le fils et la mère , et qui énerve la terreur du spectacle par le contraste du ridicule - ? C'est de ce défaut monstrueux que vos seuls bienfaits ont purgé -!a scène : et , quand il se trouvera des génies qui sau ront allier la pompe d'un appareil nécessaire et la vivacité d'une action également terrible et vraisemblable , à la force des pensées et surtout à la belle et naturelle poésie , sans laquelle l'art dramatique n'est rien , ce sera vous , Monsieur , que la postérité devra remercier. »

11 y avait longtemps que Voltaire réclamait contre cet usage ridicule de rétrécir la scène par des bancs encombrés de spectateurs ; mais les comédiens faisaient la sourde oreille, parce que , louant ces places très cher aux gens du bel air , ils en tiraient un bon profit . Le comte de Lauraguais , généreusement , donna la somme nécessaire pour les indemniser '.

Page 1