‹ Le theatre de VoltaireChapitre 121 sur 161 · DOUZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DOUZIEME LEÇON

DANS LHS PKÉFACES DE VOLTAIRE

Plusieurs des Préfaces de Voltaire, ai-je dit, semblent donner d'avance la monnaie delà iViacede Cromtvel - le démontres aujourd'hui. 11 s'agit

des i de l'Enfant prodigué, de Nanina, de

VÉco — enfin . de Sooroto el dl - Guèbres)

pièces dont nous n'avons pas encore parié, mais dont nous parlerons plus tard .

Je ue peux vous taire œtte démonstration par des assertions générales abstraites : je ne vois qu'un seul moyen, c'est de citer. Vous nie permettrez donc de ue vous faire, ou peu s'en faut, qu'un chapelet de citations alternées, de Voltaire et de Vietur Hugo. Elles sont d'ailleurs très intéressantes et très curieuses en elles-mêmes ; et la démonstra-

tion résultera du rapprochement des unes avec les autres. C'est le cœur même de mon sujet .

Dans la Préface de l'Enfant prodigue Ma pièce. donnée sans nom d'auteur, est de 1736 ; la Préface, de 1738), l'auteur signale « la nécessité d'avoir des choses nouvelles . Si l'on avait toujours mis sur le théâtre tragique la grandeur romaine, dit-il, à la fin on s'en serait rebuté ; si les héros ne parlaient jamais que de tendresse , on serait affadi . » — La première rie ces deux phrases vise les imitateurs dégénérés de Corneille; la second'', ceux de Racine. — 11 s'agit donc de chercher d'autres sujets et d'autres voies. Bref, le disciple de Boileau, l'élève du Père Porée, oubliant les vieilles théories et les traditions classiques si longtemps maintenues et défendues par lui contre Houdard de La Motte , en vient à déclarer que n tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux » *, et non seulement tous les genres, mais même le mélange des genres. — Diderot, Sedaine , Beaumar-

1. Phrase qu'on cite parfois comme un vers attribué par quelques-uns à Boileau. et qui n'est , comme on voit, qu'une ligne de prose de Voltaire dans cette Préface .

chais appliqueront et développeront cette théorie, que Victor Hugo reprendra a grand orchestre dans sa célèbre Préface. Voici comment s'exprime Voltaire dans celle de l'Enfant prodigue: • Si la comédie doit être la représentation des mœurs, cette pi^ce semble être assez de ce caractère. < »n y voit un mélange de sérieux et de plaisanterie . de comique et de touchant . C'est ainsi que la vie des hommes est bigarrée . Souvent même une seule aventure produit tous ces contrastes. Rien n'est si commun qu'une maison dans laquelle un père gronde, une fille occupée de sa passion pleure, le fils se moque des deux , et quelques parents prennent différemment part à la scène. On raille très souvent dans une chambre de ce qui attendrit dans la chambre voisine ; et la même personne a quelquefois ri et pleuré de la même chose dans le même quart d'heure. — Une dame très respectable1, étant un jour au chevet d'une de ses filles 2 qui était en danger de mort , entourée de toute sa famille, s'écriait en fondant eu larmes : i Mon Dieu, rendez-la-moi, et prenez tous mes autres enfants! » Un homme qui avait épousé une autre de ses filles s'approcha d'elle , et , la tirant par la manche : « Madame , dit -il , les gendres en sont-ils ? o Le sang- froid et le comique avec lequel il prononça ces paroles fit un tel effet sur cette dame affligée,

Page 1