‹ Le theatre de VoltaireChapitre 123 sur 161 · Dans Amphitryon · texte numérisé non relu

Dans Amphitryon

et cependant c'est la nature pure.... Le caractère de Frelon est si lâche et si odieux, que nous avons voulu épargner aux lecteurs la vue trop fréquente de ce personnage, plus dégoûtant que comique1. Nous convenons qu'il est dans la nature: car, dans les grandes villes, où la presse jouit de quelque liberté, on trouve toujours quelques-uns de ces misérables qui se font un revenu de leur impudence.... Ni cet état ni ce caractèrene paraissent dignes du théâtre en France; mais li' pinceau anglais ne dédaigne rien : il se plaît quelquefois à tracer des objets dont la bassesse peut révolter quelques autres Dations. 11 n'importe aux A il- 1 lis que le sujet soit bas . pourvu qu'il soit vrai. Il- disenl que la comédie étend ses droits sur tous les caractères el sur toutes 1rs conditions; que tout ce i|ui esl dans la nature doit être peinl . »

Voilà Dieu non seulement la théorie romantique de la Préface de Cromwell, mais encore l.i théorie naturaliste, qui s'y trouvait aussi contenue. Quoique Victor Hugo lui-même, dans la suite, ait déclaré excessive- les .ipplications que l'on a faites de celle-ci, toujours est-il que toutes deux ensemble existaient bien réellement dans ce passage de sa Préface : « La poésie née du christianisme , la poésie de notre temps est donc le drame; le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison

1. Cela dorme lieu de conjecturer qu'il n'avait pas beaucoup réussi à la représentation , quoi qu'en dise Grimm.

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toute naturelle de deux types, le sublime el legrotesque, qui se croisenl dans le drame , comme ils se croisent dans la vie el dans la création . Car la poésie vraie, la poésie complète, esl dans l'harmonie des contraires. Puis, il esl temps de le dire hautemenl . el c'esl ici surtout que les exceptions confirmeraienl la règle, toul ce qui esl dans la Nature est dans l'Art .

Dan- la Préface de Socraie, attribuée à M. Fatema, Hollandais, Voltaire, sous le masque cette fois, reprend el développe encore la théorie du mélange des genres, qu'il 'lit même, non sans raison , avoir été appliquée dès les poèmes homériques. Tout à l'heure il appelail ['Iliade à la rescousse; maintenant il va invoquer l'Odyssée. Mais voyons comment il s'avance.

^près avoir dit que ce drame de Socrate fut esquissé par Addison, qui en légua le manuscrit à son élève Thomson, il ajoute que celui-ci l'écrivit on prose, scène par scène, et que deux de ses amis lui conseillèrent de suivre « la méthode de Shakspeare, d'introduire des personnages du peuple dans la tragédie ; de peindre Xantippe , femme de Socrate , telle qu'elle était en effet , une bourgeoise

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acariâtre, grondant son mari e! l'aimant * : de mettre sur la scène tout l'Aréopage; et de taire, en un mot, de cette pièce une de ces représentations naïves de la vie humaine, un de ces tableaux où l'on peint toutes les conditions. — Celle entreprise, poursuit-il , n'e-t pas sans difficulté : et . quoique le sublime coûtinu soit d'un genre infiniment supérieur2, ce mélange du pathétique et du familier a son mérite. On peut comparer ce genre à l'Odyssée, et l'autre à l'Iliade... »

Voilà , par la plume de Voltaire , ma réponse à ceux qui s'étonnent que je fasse remonter le romantisme jusqu'à Homère. Oui, l'Odyssée est très romantique. Mais l'Iliade elle-même n'est pas d'un sublime continu, témoin les épisodes de Thersite, de Vulcain (rappelé , il y a un instant , par Voltaire lui-même), qui excitent le rire et des hommes et des Dieux.

1 » «- 1 1 * — un post-scriptum de cette Préface , l'auteur lève à demi son masque :

« Nota bene . Il y a eu des gens assez bêtes pour

réfuter les vérités palpables qui sont dans cette Pré-

. Ils prétendent que M. Fatema n'a pu écrire

elle Préface enl7oo, parce qu'il était mort en 13184.

... M. Théodore de Banville vient de faire jouer, en décembre 1885, à la Comédie- Française, Socrafe et sa femme.

2. Pascal a dit : a L'éloquence continue ennuie. » Il en pourrait élre de même du « sublime continu » dans l'œuvre dramatique, surtout devant un très nombreux public, comme celui de nos grands théâtres d'aujourd'hui.

Quand cela serait, voilà une plaisuite raison! M;n- le l'ait e>t qu'il est décédé en 17oT.

Mciiimniiuii- . enfin . la IV l'ace des Huèbres, dans laqucllr. revenant a une idée déjà mise en avant et appliquée par Corneille, Voltaire dit : Poui miens parvenir à jeter dans les esprits les semi de ce- vertus oécessaires à toute société, on a choisi des personnages dans L'ordre commun. On n'a pas craint de hasarder sur la scène un jardinier, une jeune fille qui a prêté la main aux travaux ru-tiques de son père; des officiers, dont l'un cuinmande dans une petite place frontière, el dont l'autre est lieutenant dans la compagnie de son frère ; enfin , un des acteurs est un simple soldat. I>- tels personnages , qui se rapprochent plus de la nature, et la simplicité de style qui leur convient, ont paru devoir faire plus d'impression , et mieux concourir au hut proposé , que des princes amoureux et des princesses passionnées... Deux simples officiers, pleins d'honneur e de générosité, veulent arracher une fille innocente à la fureur de quelques prêtres païens ... »

11 y aurait beaucoup à dire sur a prétendue simplicité de style de ces personnages populaires. Quant

à l'idée de les présenter sur le théâtre comme personnages principaux , Corneille , s'il vous en sou vient , dans la préface ou Épitre dédicatoire de Don Sanche à M. de Zuylichem, avait, d'après certaines pièces antiques ou imitées de l'antiquité , proposé celle innovation, de mettre en scène des personnages autres que les princes, et de mêler le ton familier à l'héroïque. N'est-il pas permis, disait -il, de choisir des personnages moins élevés ? « Je ne comprends point ce qui défend de descendre plus bas, quand il se rencontre des actions qui le méritent ; et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des filles de Scôdase ! , qui n'était qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne de Ja scène que l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort par Oreste sur sa propre mère. »

Voltaire reprend donc pour son compte cette idée de Corneille . Et Diderot abondera dans le môme sens , en ses Entretiens sur le Fils naturel et sur le Père de Famille , qui , à vrai dire , sont les premiers grands manifestes du romantisme et du réalisme modernes . Lessing s'en inspirera dans sa Dramaturgie , et le déclarera loyalement

A ce propos , observons que Lessing , quelle que soit son admiration pour Shakspeare, n'en a pas

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