Grimm, Correspondance littéraire, 15 septembre
Mais cela même achève de le perdre aux yeux des ombrageux républicains de Syracuse : à la nouvelle de cet exploit , l'un d'eux s'écrie :
Plus de retour pour lui ! l'esclave des Césars Ne doit rien posséder dans une république.
Son rival politique. Orbassan, non seulement hérite de ses biens, mais il est sur le point d'obtenir la main de sa fiancée, Aménaïde. forcée d'obéir à l'ordre d'un père.
Sa mère et elle , pendant les guerres intestines qui désolaient Syracuse , réfugiées aussi à la Cour de Byzance, y ont rencontré Tancrède. La similitude de leur sort les a rapprochés ; la sympathie, l'amour enfin, a uni la jeune fille au héros, sous les yeux de' la mère, qui à son lit de mort a reçu leurs serments de fiançailles. L'orpheline est revenue à Syracuse auprès de son père, Argire, qui par raison politique veut la marier au chef du parti adverse : elle sera le gage de réconciliation. C'est à ce moment que la pièce commence . Douleur d'Aménaïde, quand le père lui annonce sa résolution ; elle répond avec respect, mais fermeté : son cœur restera fidèle au héros que sa mère lui a permis d'aimer ; si Tancrède est proscrit, il a encore des partisans dans Syracuse; ses exploits, s'ils lui ont fait des envieux, lui ont gagné aussi de nouveaux amis. Elle supplie son père de lui accorder du moins
quelque temps pour réfléchir.
Apprenant, sur ces entrefaites, que l'exilé est revenu secrètement à Messine (qui appartient aux empereurs grecs , comme Palerme et Agrigente aux Sarrazins) , elle lui écrit pour hâter son retour à Syracuse. C'est le nœud de l'intrigue, nœud assez faible, quoique fort embrouillé. Comme dans Zaïre, et comme dans Bajazet, tout roule sur le malentendu d'un billet . Celui d'Aménaïde ne porte aucune adresse, puisque T.mcrède est obligé de se cacher. Ce billet est intercepté non loin du camp des Sarrazins qui assiègent Syracwse : et, comme leur chef autrefois à Byzance a connu Aménaïde, et, l'ayant aimée lui aussi . avait fait demander sa main à son père, on croit que le billet lui est destiné : et alors le conseil donné par ce billet, de pénétrer clandestinement dans Syracuse, étant supposé s'adresser à l'ennemi delà patrie, au Sarrazin, est un crime de haute trahison, passible de la peine capitale, sans distinction d'âge ni de sexe. Aménaïde es* donc condamnée à la mort. Son père lui-même, nouveau Brutus, ae contredit point au jugement, et d'ailleurs ressayerait en vain.
Seulement un antique usage, celui de la Chevalerie (ici nous entrons au cœur du sujet), permet à tout chevalier d'en appeler par les armes au Jugement de Dieu en faveur d'une femme condamnée à périr, et de combattre pour elle en champ clos.
Orbassan, le fiancé imposé à Aménaïde, — et qui
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a le tort d'accepter non seulement sa main, mais les biens du proscrit, — estime qu'il est do son devoir' de s'offrir à elle pour champion. Elle refuse, et lui déclare qu'elle ne veut de lui ni pour époux ni pour chevalier. On la conduit en prison, et on dresse l'échafaud *.
Voilà les deux premiers actes: le drame est p A la vérité, c'est sur des fondements peu solides. Cependant l'intérêt est excité. Tancrède n'a encore paru : l'auteur, avec habileté , l'ail désirer l'arrivée du héros, qui parait pour la première fois au commencement du troisième acte. Cette entrée fut d'un grand effet. On voit arriver un chevalier inconnu , « suiii de deux écuyers , qui portent son écu et sa lance » ; i\ regarde autour de lui avec émotion ; puis, d'une voix basse et vibrante :
A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère! Qu'avec ravissement je revois ce séjour ,
Ces murs qui ui'out vu naître, et dont je suis banni !
Que mon nom soit caché, puisqu'on le persécute; Peut-être en d'autres lieux il est célèbre assez. Que l'on suspende ici mes chiffres effacés : Aux fureurs des partis qu'ils ne soient plus en butte ; Que mes armes sans faste , emblème des douleurs , Telles que je les porte au milieu des batailles ,
!. Nous retrouverons cet échafaud à la cantonade dans Marion de Lorme et dans Marie Ttidor. Mais ici, dans Tancrède , c'est pour une femme qu'on le dre: se .
Ce simple bouclier , ce casque sans couleurs *, Soient attachés sans pompe à ces tristes murailles.
Les écuyers suspendent ses armes, aux places vides, au milieu des autres trophées .
Conservez ma devise , elle est chère à mon cœur ; Elle a dans les combats soutenu ma vaillance ; Elle a conduit mes pas et fait mon espérance ; Les ii. ii- en sont sacrés, c'est l'Amour et l'Honneur! Lorsque les chevaliers descendront dans la place3, Vous direz qu'un guerrier , qui veut être inconnu, Pour les suivre au combat dans leurs murs est venu, Et qu'à les imiter il borne son audace.
Vous imaginez sans peine combien ces vers harmonieux . pleins des sentiments les plus nobles, l'amour de la patrie, la mélancolie de l'exil, et tous s mvenirs de !; Chevalerie, durenl émouvoir et charmer le public français. Par une innovation hardie h heureuse, ces rimes croisées, ôtant la monotonie des alexandrins, donnaient aux vers une allure nouvelle, une har nie demi - lyrique .
Et puis :ouleurs «l'un moyen à,-'' quelque
peu idéalisé, le poète philosophe va mêler des idées libérales, démocratiques, rejoignant peut-être je ne commenl les sentiments rhevaleresques et féodaux. Entre -croisemenl très romantique, surcroît étonnant de complexité, comme dans ces tapis d'Orient donl les couleurs hardiment contrac- ! ont des dissonances pleines d'harmonie.