‹ Le theatre de VoltaireChapitre 129 sur 161 · Le Kain · texte numérisé non relu

Le Kain

l'acteur le temps de se reposer ; elles recommencèrent quand il eut repris :

il s'en présentera , non pas pour votre tille ; Elle est loin d'y prétendre et de le mériter ; Mais pour l'honneur sacré de sa noble famille, Pour vous, pour votre gloire et pour votre vertu.

On s'aperçut que cette restriction . accordée au ressentiment de la fierté humiliée qui voulait désavouer l'amour, en était encore un nouvel aveu; et que Tancrède, quoiqu'il en dît, n'allait combattre que pour Aménaïde. — 11 fallait, pour achever ce grand tableau dramatique, qu'elle-même parût, charîle chaînes et marchant au supplice. — Et Tancrède est là. Klle ne le voit pas encore; elle est loin même de pouvoir penser qu'il soil témoin de cet horrible spectacle. Les paroles qu'elle adresse à ses juges, aux citoyens, à son père, semblenl annoncer qu'avant de mourir elle va révéler du moins une partie de la vérité et repousser loin d'elle l'injurieux soupçon d'une intelligence avec le chef sarrazin. .Mais tout à coup elle aperçoit Tancrède à côté de son père, et tombe évanouie. Ce saisissement n'est point arrangé pour le besoin du poète; il est commandé par la nature. Elle n'a que le temps de dire d'une voix faible et étouffée : Est-ce lui ? ... Je me meurs . Tancrède, prévenu 1 comme il doit l'être, se persuade qu'elle n'a pu résister à la confusion que doit lui

i. La croyant coupable d'une double trahison.

3i2 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

inspirer la vue subite d'un homme envers qui elle est si coupable J . »

Ah! ma seule présence Est pour i'lle un reproche. ..Il n'importe !.. Arrêtez, Ministres delà mort, s^pendez la vengeance! Arrêtez, cilovens!.. . J'entreprends si défense, Je suis sou chevalier. Ce père infortuné. Prêt à mourir comme elle , et non moins condamn , Daigne avouer mon bras propice à tlnnoeence. Que la seule valeur rende ici des arrêts : Des dignes chevaliers c'est le plus beau partage. Q ne l'on ouvre la lice à l'honneur, au courage; Que les juges du camp fassent tous les apprêts. Toi, superbe Orbassan, c'est toi que je délie ; Viens mourir de mes mains, ou m'arrai-her la vie. Tes exploits et ton nom ne sont pas sans éclat ; Tu commandes ici, je veux t'en croire digne : Je jette devant toi le gage du combat. L'oses-tu relever.'

Pour la premier» fois, on voyait sur la scène les usages de l'ancienne Chevalerie. « Ce n'est pas là ce qui était difficile : nous avons vu. depuis, le môme spectacle à l'Opéra, et beaucoup plus complet pour les yeux ; mais il était beau de faire de cet appareil si neuf une action éminemment tragique... Et combien le jeu de l'acteur y ajoutait! On se souvient encore de l'impression qu'il faisait lorsque, Orbassan lui demandant son nom, il répondait hautement :

Pour mon nom , je le tais et tel est mon dessein ; 1. La Harpe, Cours de Littérature , lre partie.

et que, s'approchanl ensuite de lui, il lui disait à voix basse et les dents serrées par la fureur:

Mais je te l'apprendrai les armer- à la main . Marchons .

A son regard, à son geste, à son accent, Orbassan était déjà mort1. »

Voltaire, dan- cette scène éclatante et dans tout ce troisième acte, si pathétique «l'abord, si théâtral ensuite, s'étail élevé si haut, qu'il lui étail bien difficile de se maintenir au même poinl dans le r delà pièce. Au commencement du quatrième acte, on voil revenir Tancrède, au son d'une marche guerrière : il a tué Orbassan. Il va maintenant, à sa place, défendre Syracuse contre les Maures, [ci se succèdenl des péripéties un peu minces et trop légèrement bâties. Premièrement il met l'ennemi en déroute; secondement un messager vient dire que le Sarrazin a fait un retour offensif, et que le vainqueur est serré de près; troisièmement un autre m ssager annonce que Tancrède va reparaître triomphant; quatrièmement un autre nous apprend qu'il a triomphé en effet, mais qu'il est blessé mortellement. La vie n'étant {tour lui qu'un supplice depuis la double trahison dont on accuse Aménaïde il a cherché la mort et l'a trouvée. Du champ de bataille, il lui écrit avec son sang; petite

Page 1