La Harpe, Cours de littérature
invention romanesque, mais rachetée par un beau cri d'Aménaïde : « Eh bien , mon père ? » qui enleva toute la salle encore une fois .
Ce billet au sang marque toute une époque ; ce sont de ces petites choses qui contribuent non moins que les grandes à caraclériser le tour d'esprit d'un temps , les modes de l'imagination , qui , comme toutes les autres, semblent un peu ridicules quand elles sont passées . D'une manière analogue , dans Hernani, au quatrième acte , le texte donne l'indication suivante : « Tous les conjurés s'asseyent en demi -cercle sur des tombeaux. Le premier conjuré passe tour à tour devant tous , et chacun allume à sa torche une cire qu'il tient à la main . Puis le premier conjuré va s'asseoir en silence sur une tombe au centre du cercle et plus haute que les autres . » Estce qu'une telle indication ne sent pas son vicomte (1 Arlincourt et son Anne Radcliffe? J'ignore si elle fut suivie exactement pendant la première période des représentations du drame; moi, je n'ai jamais vu les conjurés s'asseoir sur des tombeaux ni hauts ni bas ; on avait donc supprimé ces détails passés de mode; ainsi que le sous-titre : ou l'Honneur castillan. — Cela nous fait voir, dans Victor Hugo comme dans Voltaire, que nul écrivain, si grand qu'il soit, ne peut échapper aux modes de son temps.
Des soldats rapportent Tancrède expirant. 11 apprend alors , mais trop tard , que la lettre d'Aménaïde, preuve d'amour et non de trahison , était pour
lui et non pour le chef sarrazin : c'était lui Tancrède, son cher proscrit, qu'elle priait de pénétrer secrètement dans Syracuse. 11 meurt donc du moins détrompé. Aménaïde se jette sur son corps, maudit ceux qui ont causé sa perte, et meurt avec lui , comme Juliette avec Roméo.
Grimm, poussant plus loin que Voltaire le romantisme, exprime un regret singulier : « Un poète qui aurait exposé Tancrède mourant aux yeux d'un peuple dont le goût serait grc ad et Trai , n'aurait pas manqué, pour peindre ce moment touchant et terrible dans toute sa vérité, d'y mettre les cérémonies de la religion chrétienne . Nous aurions vu le héros, expirant au milieu de la place publique, recevoir les sacrements de l'Église, et partager ainsi, en vrai chevalier, les derniers moments de sa vie entre sa dévotion et sa tendresse. Je sais que nous sommes bien éloignés d'oser de pareilles choses1... »
Ceux qui fournissaient des notes à Chateaubriand pour le Génie du Christianisme auraient dû lui donner ce passage de Grimm. Cette fusée d'imagination eût allumé la sienne, qui eût tiré de là quelques phrases de plus. La vérité est que la scène souhaitée par Grimm eût été possible tout au plus sur le théâtre espagnol, habitué aux autos sacramen taies ; mais en France, au temps de Voltaire,