Correspondance littéraire, Ier ociobre
cela eût fait l'effet d'uni- profanation, et on ne l'eût certes pas permis.
Ce drame de Tancrède est plein d'une flamme qui étonne chez un auteur de soixante-sii ans.
On y trouve aussi cependant la mélancolie de cet . en des accents très personnels que je vaû sayer d'indiqué] .
Qfue fait, volontairement ou n< m . chaque poète, chaque ail i- 1.- ? Il peint d'abord ce qu'il a sous les yeux. Puis, en s'y mêlant, il se peint hii-méme; il exprime ce qu'il a dans l'imagination et dans le cœuj itiments intimes, ses aspirations. C'est
ce que l'ait l'auteur de Tancrède. Si l'on y regarde d'un peu plus près et si l'on dégage de la fable dramatique les éléments personnels, qu'est-ce que Tancrède? c'esl l'exilé. Et qu'est-ce que Voltaire? aussi l'exilé, et qui combat pour la justice, en dissimulant ses tristesses. Et quel est son désir secret, inavoué? c'esl de rentrer un jour dans sa patrie. Déjà, dans lettre, Lusignan disait (et Volalors n'était encore qu'à Cirey, à demi exilé seulement) :
Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre 1
Depuis, ;1 .1 bâlé le fhospitaJélè dm Roi de Prusse, amer souvenir; échappé à gvand'peine, il a erré longtemps. Son rêve, comme a rai de Tanerède, esl et revoir un jour sa patrie, et d'y revenir triomphant. Ce rêve se réalisera exmm, mais dix-huit années seulemenl api pièce, — dix-huit an-
nées après l'âge de soixante-six ans! — el Veltaire, lui aussi, comme Tanerède, ne rentrera vainqueur que pour mourir dans son triomphe.
Doulez-vous que l'idée du retoui à Paris fû pensée constante, intime ? J'en trouve ici même une preuve. Il dédie la pièce à madame de Pompadour, espérant par sa protection toute-puissante faire lever l'interdit qui le tient hors de France, sur la limite de son p I - S peur de lui et le dé-
teste. Le poète a beau le flatter, L'appeler Trajan, à la -uilr d'un opéra composa i \\<\ - pour Le célébrer; il a beau écrire le Siècle de Louis Al . somme suite et comme pendant au Siècle de Louis XIV: il n'arrive point à ses fins. L'exil dura fcoul le temps que le Roi vécut. Voltaire ne nul rentrer que^ousLouis XVI, et encore pour un court voyage seulement, el en alléguant pour .prétexte la nécessité de surveiller les répétitions d'Irène. — Cependaiist /' Epitre dédicatoire à madame de Pompadour est datée « de Fernej en Bourgogne »\ et ain?i, au momenl même où il tache d'obtenir qu'on ferme les yeux s'il risque un retour l'urtif. il fait semblant , par fierté ou par adresse, de ne passe croire exilé.
Non seulement dans l'inspiration générale, mais plus d'une fois dans les pensées particulières , on entend Voltaire lui-même s'exprimer par la bouche de Tancrède; par exemple, lorsque celui-ci dit à son compagnon d'armes :
Écoute, je connais l'envie et l'imposture. Eh ! quel cœur généreux échappe à leur injure ? Proscrit dès mon berceau, nouni dans le malheur, Moi, toujours éprouvé, moi qui suis mon ouvrage, Qui, d'États en États, ai porté mon courage, Qui partout de l'envie ai senti la fureur ; Depuis que je suis né, j'ai vu la calomnie Exhaler les venins de sa bouche impunie, Chez les républicains comme à la cour des rois.
De l'esprit de parti je sais quelle est la rage...
Et ailleurs, dans Mérope, était-ce Égisthe seul, ou Voltaire avec lui, qui prononçait les paroles suivantes, si pleines de tristesse?
Eh quoi ! toui les malheurs aux humnins réservés , Faut- il, si jeune encor, les avoir éprouvés? Les ravages, l'exil, la mort, l'ignominie Dès ma première aurore ont assiégé ma vie. De déserts en déserts errant, persécuté, J'ai langui dans l'opprobre et dans l'obscurité : Le Ciel sait cependant si, parmi tant d'injures, Jai permis à ma voix d'éclater en murmures: Malgré l'ambition qui dévorait mon cœur, J'embrassai les vertus qu'exigeait mon malheur...
Dans tous ces vers l'auteur, ou plutôt l'homme, parlait avec son cœur par la voix de son héros. Mais,
par celle de Tancrède plus que par aucune autre. N'est-ce pas lui qui tout à l'heure criait du fond de ses trente ans d'exil , subis pour la libre pensée :
A tous les cœurs bien nés que la pairie est chère ! Et, dans un autre endroit :
Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie.
Oui, dans cette pièce plus qu'en aucune autre, on entend vibrer la note profonde , faite de souvenirs , de deuils, de souffrances, de regrets, d'espoir obstiné. Parmi beaucoup de vers négligés, où le poète, pressé de suivre son inspiration, ne s'arrêtait pas au détail, il y en a qui ont coulé de son âme, ou jailli de son cœur foulé par l'infortune : c'est le vin le plus pur de la poésie. De tels vers nous font voir la plaie cachée, la mélancolie secrète, à laquelle il n'échappait que par le travail et la lutte constante pour la justice.
La forme et le costume de la Chevalerie, en poétisant ne font que voiler à demi cette intime personnalité du fond, et y ajouter un charme, une grâce. Si la couleur du moyen âge est aujourd'hui un peu fanée, elle était, en 1760, fraîche et nouvelle. « Je ne saurais trop recommander, dit une note de l'Épître dédicatoire, qu'on cherche à mettre sur notre scène quelques parties de notre histoire de France . On m'a dit que les noms des anciennes maisons qu'on re-
trouve dans Zaïre, dans le Duc de Foix (Adélaïde ), dans Tancrède , ont fait plaisir à la nation . C'est encore peut-être un nouvel aiguillon de gloire pour ceux qui descendent de ces races illustres . Il me semble qu'après avoir fait paraître tant de héros étrangers sur la scène, il nous manquait d'y montrer les nôtres . J'ai eu le bonheur de peindre le grand, l'aimable Henri IV, dans un poème qui ne déplaît pas aux bons citoyens . Un temps viendra que quelque génie plus heureux l'introduira sur la scène avec plus de majesté l. »
Naturellement l'auteur de Tancrède ne manque pas, dans cette pièce, de faire l'éloge des Français , par la bouche d'Aménaïde . Comme la confidente de celle-ci essaye de lui persuader qu'on n'a condamné Tancrède que pour la forme, pour obéir à la loi, mais qu'on lui fera grâce, et à elle aussi, elle lui répond :
J'adore, tu le suis, un héros intrépide; Comme lui je dois l'être .
1. Nous avons vu, dans Ja leçon sur les Comédies, cidessus, p. 278 et 279, que Voltaire lui-même, en 1767, mit Henri IV sur la scène, dans une pièce mixte en trois actes, en vers, intitulée Chariot ou la Comtesse de Givry . — Charles Collé, chansonnier et auteur dramatique, donna, en 1774, à la Comédie-Française la Partie de chasse de Henri IV, en trois actes, en prose, qui depuis près de dix ans (par conséquent avant la pièce de Voltaire) était jouée sur les théâtres de société. Ce tableau était nouveau sur notre scène. Collé avait emprunté l'idée principale à une pièce de Dodsley, le Roi et le Meunier de Mansfield, — que Sedaine avait imitée aussi dans le Roi et le Fermier, en 1762. — La pièce de Collé se joue encore de temps en teini>s.