AMÉNAÏDE
Sa gloire! Qu'il se montre, il deviendra le maître. Un héros qu'on opprime attendrit tous les cœurs ; Il les anime tous quand il vient à paraître.
Les Françaises aimaient à se reconnaître dans cette àme si fière et si tendre ; toutes partageaient sa passion , son indignation , son désespoir .
Madame d'Épinay écrit à une de ses amies les vives impressions qu'elle a reçues de Tancrède : « J'ai pourtant trouvé le secret, au milieu de tous nos maux l, de voir Tancrède et d'y fondre en
1. C'est-à-dire au milieu - des tristesses et des embarras d'affaires que lui causent les désordres de son mari.
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larmes... C'est une nouveauté touchante, qui vous entraîne de douleur et d'applaudissements. Il y a un certain Eh bien, mon père ?... Ah ! ma Jeanne, n<' me dites jamais Eh bien de ce ton-là, si vous ne voulez pas que je meure ! Au reste, si vous avez un amant, dei'aites-vous-en dès demain s'il n'est pas paladin : il n'y a que ces gens-là pour faire honneur aux femmes. Ètes-vous vertueuse? ils J 'apprennent à l'univers; ne l'êtes- vous pas? ils égorgeraient mille hommes plutôt que d'en convenir ; et ils ne boivent ni ne mangent qu'ils n'aient prouvé que vous l'êtes... — Rien n'est comparable à Le Kain, — pas même lui !... On pleurait, on sanglotait... a
De telle sorte que toutes les critiques, si bien fondées qu'elles fussent, disparurent noyées dans les larmes. En vain les mauvais plaisants faisaient remarquer que ce billet sans suscription, sur quoi tout pose, manquait d'adresse; en vain aussi la demande de la main d'Aménaïde par le chef sarrazin , second fondement de l'erreur nécessaire , paraissait étrange , difficile à admettre; à la vérité, cela précédait le commencement de la pièce. En vain encore on objecta qu'Aménaïde tardait beaucoup à protester , à démontrer son innocence, sa loyauté; et le comédien -auteur Riccobini fit une parodie : Quand parlera-t-elle ? On répondit à cette objection qu'Aménaïde, en parlant à Tancrède, en lui disant devant témoins que la lettre
était pour lui , eût dénoncé la présence du proscrit dans Syracuse et fait tomber la tête de son amant . Mais alors il faut supposer que personne ne le reconnaît, ni lorsqu'il fait son entrée avec ses écuyers. et qu'il leur ordonne de suspendre ses chiffres, ni quand il provoque Orbassan , ni dans la lice où il combat contre lui .
Grimm fait observer que, selon l'usage très fréquent alors, il aurait dû, pour n'être pas reconnu, tenir sa visière baissée. — Mais, au théâtre, étaitce possible ? Que devenait cette entrée émouvante, ces regards jetés tout autour de lui par l'exilé retrouvant sa patrie ? La visière baissée, il n'y avait plus d'acteur ; il n'y avait plus de pièce .
Les spectateurs ne s'aperçurent point de ces im possibilités. Quand on pleure au théâtre, on ne se demande pas si l'on a raison de pleurer. Grimm, tout en faisant des critiques fort justes , proclame l'enivrement universel , les transports du public, et ne demande pas mieux que de se laisser entraîner avec tout le monde.
Fréron , si indignement traité six semaines auparavant dans l'Écossaise, assista à la première représentation de Tancréde comme à celle de l'autre pièce. Du moins Voltaire écrit à D'Argental : « On dit que Satan était dans l'amphithéâtre, sous la figure de Fréron , et qu'une larme d'une dame étant tombée sur 3e nez du malheureux y fit psh, psh,
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comme si c'eût été de l'eau bénite. » L'anecdote circule, et nous la retrouvons sous la plume de Diderot, dans une lettre à mademoiselle Voland.
Le rédacteur de l'Année littéraire se montra fort impartial. Cela fait honneur à son caractère autant qu'à son jugement. Après avoir indiqué, comme Grimm, la faiblesse des dessous de la pièce, les inventions romanesques et bizarres sur lesquelles elle est fondée, il ajoute : « Si la vérité m'éclaire dans ces critiques, elle me montre aussi ce qu'on peut dire à l'avantage de cette tragédie: on y trouve du sen- Uinent, de la simplicité, et ce beau naturel des anciens, surtout dans Y Odyssée. Point de bel esprit, point de sentences; on y respire un air de Chevalerie, si l'on peut parler ainsi, qui devient un nouveau genre de spectacle
L'Odyssée est de trop, je crois; mais la dernière phrase est très juste : oui, c'est un nouveau genre de spectacle : on y voit poindre l'aube du drame romantique. Si la peinture du moyen âge a été considérée comme an dos éléments de notre romantisme contemporain, ne se trouve-t-elle pas déjà ici? Ce Jugement de Dieu, cette provocation, ce gantelet jeté pour défi : l'écuyer ramassant sur un signe de son maître le gage de bataille, ne retrouverons-nous pas tout cela dans les drames d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo, dans Henri III, dans les Burgraves6! Tanciède, le héros amoureax
et proscrit, n'est-ce pas déjà Hernani ? Celui-ci représentera . hormis la différence des temps, le même idéal romanesque, un peu assombri seulement de quelques teintes à la Byron, comme Didier dans jiarion Delorme, et comme Antony, et comme d'Anbigny lui-même dans Mademoiselle de Belle- Isle. C'est l'amoureux fatal, un frère de Lara et de Manfred, poursuivi parla Destinée ; en même temps, une variante moderne de l'antique Oreste; car tout se tient, d'un bout à l'autre de la poésie et de l'art, comme dans l'humanité et dans la nature. Partout il y a évolution, plutôt que révolution.
« Zaïre, Adélaïde du Guesclin, Alzire et Tancrède, a dit fort justement M. Henri Blaze de Bury, sont des drames romantiques dans le goût du xvme siècle. » Du reste, si Tancrède, Zaïre et Adélaïde du Guesclin sont la résurrection du moyen âge remplaçant sur la scène les Grecs et les Domains, n'oublions pas que Corneille, s'inspirant de l'Espagne, avait déjà frayé cette voie dans le Cid, et dans Don Sanche d'Aragon . Et Quinault à son tour dans l'opéra de Roland, un de ses meilleurs1.
Gœtlie, qui, en 1799, avait traduit Mahomet en vers ïambiques non rimes, traduisit aussi Tancrède. eu JS00\
1. A ce propos, remarquons en passant que Tancrède, lui aussi, a fourni le libretto d'un opéra italien, tout comme Sémiramis et comme Mérope.
2. Lessing , qui ne cherche qu'à déprimer toutes les pièces de Voltaire, ne souffle mot de Tancrède. C'est un grand éloge.
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Alfred de Musset adorait cette tragédie passionnée et musicale, et « ne se lassait pas de la proclamer un chef-d'œuvre » l. C'est d'elle peut-être que lui était venu le goût des grands vers à rimes croisées, d'une harmonie si neuve et si libre. « Tancrède donne le mot à Victor Hugo et surtout à Musset. Quelle délicieuse invention que ces rimes croisées! quelle mélodie inconnue jusqu'alors ! Au sortir des hiératiques et suffocante architectures du passé, de tout cet éternel solennel, on se sent le cœur joyeux, on respire ; ce dialogue a des balancements, des ondulations, des sinuosités d'un bois de peupliers*. »
Eugène Delacroix, lui aussi, préférait ce drame à tous les autres de Voltaire. Si Racine était à ses yeux « le romantique du xvne siècle » , l'auteur de Tancrède et à'Alzire était celui du xvme.
De Tancrède sont nés Hernani et Frank, — comme d'Alzire est née Atala.
1. H. Blaze de Buzy, Tableaux de Littérature et d'Art, Paris, Didier, 1685.