QUATORZIEME LEÇON
11 y a dans Voltaire, avons-nous dit. deux hommes : le poète et l'homme d'action . L'un et utre sont mêlés ensemble dans la plupart de ses œuvres; niais c'est tantôt le premier qui l'emporte, tantôt le second. Ses œuvres de théâtre particulièrement pourraient être rangées en trois groupes : premièrement, celles où le poète cherche, avant tout, l'intérêt et la beauté dramatiques; secondement, les pièces de combat, celles dans lesquelles l'homme d'action, préoccupé surtout de l'intérêt philosophique ou politique , manœuvrant en vue d'une thèse à défendre ou à promouvoir, y subordonne, y sacrifie la question d'art, et, comme l'écrivait Condorcet à Turgot , « travaille moins pour sa gloire que pour sa cause » ; troisièmement, les pièces dans lesquelles
l'auteur réussit à tenir en balance les deux éléments, le militant et le pathétique, par dose à peu près égale . Mahomet serait un exemple de cette catégorie mixte . dans laquelle Œdipe et Brutus pourraient être rangés aussi à des titres divers ; et peut-être même Zaïre par certains détails, notamment lorsqu'elle dit :
J'eusse été, près du Gange, esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.
Zaïre cependant, à tout prendre, appartiendrait plutôt à la première catégorie, — qui, avec cette pièce, contiendrait les suivantes : Adélaïde du Guesclin, la Mort de César, Mérope, Sémiramis, Gallium, l'Orphelin de la Chine et Tancrède.
Au second groupe , celui des pièces de combat , ou des drames -pamphlets, appartiendraient Socrate, Saiil, Olympie, le Triumvirat, les Scythes, les Guëbres, ou la Tolérance (titre qui fait pendant à celui de Mahomet ,ou le Fanatisme), les Lois de Minos, Irène, Agathocle.
C'est ce groupe qu'il nous reste à étudier. J'y consacrerai la leçon de ce jour.
Il y aurait peut-être à examiner d'abord, soit la question des thèses dans les œuvres dramatiques, soit celle de « l'art pour l'art », qui en est la coi il repartie et, pour ainsi dire, l'antipode. Mais ces deux questions connexes, ou plutôt ces deux faces d'une seule etmême question, pourraient fournir tout un volume. J'en dirai seulement quelques mots.
Assurément le théâtre, d'une manière générale, est fait pour divertir ou pour émouvoir, en représentant la vie humaine, et non, quoi qu'on en ait dit . pour corriger les mœurs , ou pour enseigner la vertu. Cependant il est difficile de repousser, au nom d'une définition trop rigide ou d'une thé trop absolue, la belle parole qu'ArisI iphane i prête à Eschyle : « Le poète est, pour les hommes faits, ce que l'instituteur est pour les enfants. Nous ne devons rien dire que d'utile. » Dans ce1 esprit, les Grecs ne se faisaient pas faute de mêler à leurs pièces de théâtre, tantôt par l'organe du chœur, tantôt par la bouche de tel ou tel personnage du drame proprement dit, des considérations morales. Sans doute, encore une fois la littérature dramatique n'est pas chargée d'édifier les esprit- ; l'objet de l'art est non l'utilité, mais la beaulé ; cependant, selon l'esprit de Platon, « le beau est la splendeur du vrai a ». Aussi de grands génies, dans tous les temps, n'ont-ils pas hésité à soutenir que l'art non seulement peut , mais doit contenir un enseignement moral . C'était le sentiment de toute l'antiquité, et de nos classiques parmi les modernes. Suivant Corneille, appuyé sur Aristote, le point essentiel dans toutes les créations dramatique- i t