‹ Le theatre de VoltaireChapitre 135 sur 161 · Dans sa comédie des Grenouilles · texte numérisé non relu

Dans sa comédie des Grenouilles

1. Cette formule, souvent citée comme étant de Platon, exprime bien le sens de plusieurs pensées du grand philosophe, mais ne se trouve pas tcx'uellement dans celles de ses œuvres qui nous =ont parvenues,.

la grandeur et l'élévation l. Nous avons vu Voltaire aussi le dire en mainte préface, et l'autre jour encore à propos de Tancrède. Rousseau établit sur ce principe toute sa discussion des Spectacles . Kl . pour le dire en passant , avec toute l'éloquence qu'il déploie au service de cette thèse du théâtre éducateur , il contribue , sans le vouloir , à mettre en évidence mieux que personne le principe contraire: que le théâtre est une chose, et que la morale en est une autre, et qu'on a tort de vouloir les unir. — Mais nos classiques ne sont pas seuls à demander que le théâtre enseigne ou corrige. Victor Hugo , en maint endroit , répudie la théorie «le l'art pour l'art. A la fin de la préface d'Angelo, par exemple, il s'exprime ainsi : « 11 faut que le drame, pour être complet, ait aussi la volonté d'enseigner, en même temps qu'il a la volonté de plaire. Laissez-vous charmer par le drame, mais que la leçon soit dedans; et qu'on puisse toujours l'y retrouver, quand on voudra disséquer cette belle chose vivante... Dans le plus beau drame il doit toujours y avoir une idée sévère, — comme, dans la plus belle femme, il y a un squelette. »

Il dit aussi dans son livre sur Shakspeare : « L'art pour l'art peut être beau ; mais l'art pour le progrès est plus beau encore... Quelques purs amants de

1. Le commentateur italien dArislote, Robortelle, réduit cetU; poétique à l'axiome suivant : « Tout ce qui est grand atteint au bon, et tout ce qui est bon atteint uu grand... %»

l'art, émus d'une préoccupation qui du reste a sa dignité el sa noblesse, écartenl cette formule l'art pour le progrès, le Beau Utile, craignanl que l'utile oe déforme le beau... L'utile, loin de circonscrire le sublime, le grandit... Quoi! l'art décroîtrait pour s'être élargi ? .Non. In service déplus, e'esl une beauté de plus... Que pense Eschyle de l'arl pour l'ai! .' Certes, si jamais un poète tut le poète, c'esl Eschyle. Écoutez sa réponse. Elle est dans les Grenouilles d'Aristophane, au vers 1039 : «Dès l'origine, I»' poète illustre a servi les hommes, Orphée a enseigné l'horreur du meurtre, Musée les oracles l.i médecine, Hésiode l'agriculture, el ce divin Homère l'héroïsme. El moi, après Homère, j'ai chanté Patrocle el Teucer au cœur de lion, afin que chaque citoyen tâche de ressembler aux grands hommes .

Quelques pages plus loin, le chef du romantis

moderne explique dans quelles circonstances avait été jetée par lui cette formule, l'Art pour l'Art : « Un jour, il y a trente-cinq ans '. dans une discussion entre critiques el poètes sur les tragédies de Voltaire, l'auteur de ce livre jeta une interruption : « Cette tragédie-là n'esl point de la tragédie. Ce ne sont point des hommes qui vivent, ce sont de- sentences qui parlent . Plutôt cent fois l'Ait pour l'Art ! » Cette parole, détournée, involontairement sans

1. Le livre sur William Shakspeare parut en 1874, à Paris, chez Lacroix , Verboeckboven et C'". — Le fait dont parle Victor Hugo s'est donc passé en 1839.

doute, de son vrai sens, pour les besoins de la polémique . a pris plus laid , à ma grande surprise, les proportion d'une formule. »

Ailleurs enfin Victor Hugo, entrant de plus en plue dans cette idée de l'enseignement par le théâtre, arrive à dire : « Je voudrais des théâtres spéciaux pour le peuple. Ces théâtres, je les mettrais à la charge qod de l'État, mais de la Ville de Paris; raient des théâti - frais, ou bien

choisis par sou administration municipale parmi les théâtres déjà existants, el dès lors subventionpar elle. Je les appellerais théâtres municipaux... Les théâtres municipaux seront des espèces érivatifs qui neutraliseront les bouillonnements populaires. Avec eux. le peuple parisien lira moins de pamphlets, boira moins de mauvais vin-, hantera moins de mauvais lieux, fera moins de révolution- violent

Quelque parti qu'on prenne -m- cette question de l'enseignement par le théâtre, — qui du reste n'est pas absolument la même que celle des il, dans les œuvres dramatiques (car le Cid, par exemple, ne l'ait point de thèses, mai- il élève les âmes el les cœurs, et contribue ainsi par la beauté morale et pathétique a l'éducation, au Sursum corda! de ceux qui l'entendent), toujours est-il que la théorie inverse, la théorie pure ci simple de l'art pour l'art, serait puérile, el justifierait le mot attribué à Malherbe (faussement, je l'espère,

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car dans la bouche d'un | ail une indi-

gnité l : l'n bon poète a'esl pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles, t San- nous jeter pourtani dans l'excès contraire, sans prétend eque « l'Art esl un sacerdoce », disons seulement que, s'il n'est j).is un su pie amusement , l'art émeut la pensée du spectateur, l'incline el la pousse dans un Bens ou dan- un autre, soil directement, -"il tion, "'ii un mol ne la laisse point telle qu'il l'a trouvée; que, par conséquent, il doit -avoir ce qu'il veut, el s'orienter Là-dessus. D'autre part, il y a d<> moments dan- La vie des sociétés qù les idées, qui fermentent, se font jour par où elles peuvent. Qu'elles en aienl le droil ou non, esthétiquement, elles percent et vont leur train au travers de l'œuvre dramatique, dussent-elles en briser la forme et en altérer la beauté. Au xvin où il n'y avait ni assembl tives, ni réunions

publiques, ni presse quotidienne , le théâtre était la seule tribune ouverte à l'opinion1, aux idées nouvelles. Kcjà il en avait été ainsi à Athènes, au temps d'Euripideet d'Aristophane : l'un était l'organe de la révolution, l'autre celui, comme nous dirions, de la réaction conservatrice. Voltaire fit ce qu'avail fait Euripide, un théâtre organe du pr< - si à

1. a. En Fiance, avant le règne de l'opinion publique, il y avait le règne de l'opinion du monde: avant les élections, il v avait les salons. — Saint-llarc Girardin, Cours de Littérature dramatique . tome I. j>

ce point de vue d'abord qu'il faut se placer pour juger une partie de son œuvre. Alors, toul ce qu'elle pourra perdre au point de vue de la beauté littéraire et dramatique, elle le retrouvera en mérite militant. Nous admirerons moins le poète, nous admirerons davantage l'homme d'action, le philosophe qui combat pour l'idée et lui sacrifie tout. Destinée singulière ! Enfant de la bourgeoisie travailleuse, puis élevé en son adolescence sur les genoux de l'ancien régime, mûri très vite par les abus de ce régime lui-même qu'il a connu» à ses dépens, il travaille pendanl toute sa vie à le faire sauter après sa mort. Comme la poudre dont on charge une mine qui fail éclater la montagne, il introduit l'idée nouvelle dans L'œuvre dramatique et y met le feu. D'un bout a l'autre de sa carrière, la libre pensée perce à travers tout. Dès la première pièce, Jocaste, la vieille reine philosophe, parle comme une Catherine H. Dés la seconde œuvre à succès , la jeune captive du sérail, Zaïre, est une petite philosophe aussi; elle dit que nos croyances religieuses dépendent du pays où nous sommes nés, ou de celui dans lequel nous avons été élevés. Toutefois, pendant un temps, l'élément dramatique et l'élément philosophique se tiennent en équilibre dans les pièces du poète ; à la fin l'équilibre se rompt. Un peu avant Tancrède , il lance Socrate , qui n'est pour la pingrande partie qu'un pamphlet dialogué, et pour le reste une prédication laïque; après Tancrèdc,

dernier éclair de son génie, ses pièces ne sonl plus que des machines de guerre. En tout temps, il avait voulu faire de la tragédie i une école de philosophie el de morale •> : mais, à partir de ce moment, chaque pièce ;i un but politique précis, et dirige une attaque, ou traite une question, dans le drame el dans les notes.

Voici donc d'abord Socrate, a ouvrage dramatique en krois actes, traduit de l'anglais de feu M. Thomson, par feu M. Fatema, comme on sait <. Ce drame est en prose, quoique Voltaire ostensiblement lut l'ennemi déclaré du drame <'ii prose; mais ce pouvait être un masque de plus.

L'action se passe à Athènes, el représente l'Aréopage, puis les prêtres de Cérès. En réalité, c'esl Paris qu'on a devanl les yeux, et les adversaires de l'auteur, traités par lui, comme lui par eux, avec rage, el peints des couleurs les plus crues. Ce pamphlet violent, sans valeur littéraire, à l'exception du dernier acte, ne pouvait être joué et ne le fui point. L'auteur, exaspéré par ses ennemis, se livre à ses ressentiments, et s'emporte à des personnalités dans le genre d'Aristophane, mais qui

ne sont point rachetées, comme chez le poète athénien, parla grâce de l'imagination et l'éclat de la poésie .

Au nombre des personnages, paraissent trois folliculaires, aux gages d'Anitus, l'ennemi de Socrate. Sous les ooms de Nonoti, Chômos etBertios, il n'est que trop facile de reconnaître Nonotte, Chaumeix el Bertier, celui-ci directeur du Journal de Trévoux, libelle périodique contre les philosophes ; Chaumeix . l'oracle du Parlement, el qui avait fait un livre intitulé Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie ; l'autre, jésuite, fameux par sa tentative de chantage l de compte à demi avec le libraire Fez.

Anitus leur demande à tous trois s'ils ont eu soin de taire les pamphlets dont il les a chargés '2 :

« Infatigable Nonoti, profond Chômos, délicat Bertios, avez-vous fait contre ce méchanl Socrate les petits ouvrages queje vousai commandés?

NONOTI .

J'ai travaillé, .Monseigneur. Il ne s'en relèvera pas.

chômos .

J'ai démontré la vérité contre lui. Il est confondu.

BERTIOS.

Je n'ai dit qu'un mot dans mon Journal. Il est perdu.

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