‹ Le theatre de VoltaireChapitre 151 sur 161 · Acte I!', scène IV · texte numérisé non relu

Acte I!', scène IV

LES PIÈCES DE COMBAT 3i>7

de reconnaîtra que L'alliance offerte n'était pas acceptée, que le trône et l'autel s'appuyaienl l'un

à l'autre, que les philosophes étaient sacrifiés aux gens d'Église et aux gens de Justice, alors n'espérant plus rien de la Royauté, il se rejette vers le Peuple ; il prévoit et salue la République. C'est dans la dernière pièce qu'il ait écrite , Agathocle . 11 passe du Droit divin au Droit humain .

Cetlr tragédie fut représentée pour la première fois un an après la mort du poète . le 31 mai 1779 , lendemain de cet anniversaire funèbre ; apparemment parce que le 30 était un dimanche , jour de la Trinité . La représentation fut précédée d'un émouvant discours de D'Alembert . En voici quelques lignes : « La perte irréparable que le théâtre , les lettres et ia France , ont faite l'année dernière, et dont le triste anniversaire vous rassemble aujourd'hui , a été , depuis cette fatale

époque, l'objet continuel de vos regrets Nous

avions pensé d'abord à remettre aujourd'hui sous vos yeux quelqu'une de ces tragédies immortelles dont Monsieur de Voltaire a si longtemps enrichi la scène , et que vous venez si souvent y admirer ; mais, dans ce jour de deuil, où le premier besoin de vos cœurs est de déplorer la perte de ce grand homme , nous croyons ajouter à l'intérêt qu'elle vous inspire , en vous présentant la pièce qu'il vous destinait quand la mort est venue terminer sa glorieuse carrière.... Vous croirez voir ce grand homme pré-

sent encore au milieu de vous , dans cette même salle qui fut soixante ans le théâtre de sa gloire , et où vous - même l'avez couronné , par nos faibles mains , avec des transports sans exemple . Enfin vous pardonnerez à notre zèle pour sa mémoire, ou plutôt vous le justifierez , en rendant à sa cendre les honneurs que vous avez tant de fois rendus à sa personne.... »

La pièce fut accueillie connue elle devait l'être. On la joua encore le 2 juin, puis le o et le 12.

Ce n'est qu'une esquisse, très intéressante d'ailleurs à deux points de vue : d'abord parce qu'on y saisit sur le fait la manière dont Voltaire travaillait, courant au gré de l'inspiration , sans s'arrêter à soigner les détails , se réservant d'y revenir dans les moments plus calmes, pour ôter les défauts et combler les lacunes. — On y peut voir aussi quel est le dernier vœu du poète philosophe : c'est l'avènement de la République .

Dans Brutus, œuvre de sa jeunesse , il avait déjà fait parler éloquemment les sentiments républicains. Ici , dans l'œuvre suprême et posthume , qui est la dernière pensée et comme le testament de sa raison , cet esprit toujours en marche nous montre la monarchie , par une abdication volontaire , cédant la place à la démocratie qu'elle a préparée . Telle est la conception finale de cet apôtre du progrès, son espoir prophélique, sa terre-promise entrevue.

Voici, en effet, comment la pièce se termine. Aga-

thocle . cet ancieD potier devenu roi . ayant rétabli la prospérité et la grandeur de sa patrie, juge qu'il a droit au repos, et résout dans sa pensée de la dès maintenant le trône à son fils . 11 monte sur a trône, qu'entourent ses officiers; et. après un discours d'adieu au peuple , fait asseoir son fils pn de lui , en le présentant :

Peuples, voilà le roi qu'il vous faut reconnaître...

Mais, péripétie inattendue, le fi!s exprime sa surprise:

. Vous m'étonnez, mon père... Et peut-être à mon teu Je vais dans ce moment vous étonner vous-même. Vous ilaignez me céder ce brillint diad Inestimable prix de vos travaux guerriers , Que vos vaillantes mains ont couvert de lauriers... J'ose accept rde vous cet auguste partaf Et je vais à \os veux rn faire un digne usage. Platon vint sur ces bords ; il enseigna des rois ; Mon cœur est son disciple, et je suivrai ses lois. Un sage m'instruisit, mais c'est vous que j'imite : A vivre en citoyen votre exemple m'invite. Vous êtes au-dessus des bonneurs souverains, Vous les foulez aux pieds, seigneur; et je les crains : Malheur à tout mor:el qui se croirait capable De porter après vous ce fardeau redoutable 1 Peuples, j'use un moment de mon autorité: Je règne.... Votre Roi vous rend la liberté. Aga thocle à son fils vient de rendre justice, Je vous la fais à tous. Il descend du trône .

Puisse le Ciel propice Commencer dès ce jour un siècle de bonheur, Un siècle de vertu plutôt que de grandeur !...

Telle est la péripétie , si théâtrale . si noble et si émouvante, de ce dénouement.

Il n'y a plus que deux vers pour finir la pièce , deux vers curieux par le style , qui porte la marque du temps ; mais les sentiments de ces deux vers sont bien en harmonie avec ce qui précède.

0 mou auguste épouse, ô noble citoyenne,

Ce peuple vous chérit : vous êtes plus que reine.

Ainsi se termine cette tragédie, pleine d'un souffle magnanime et prophétique .

11 me semble que l'impression de ces vers sur nous est complexe . En même temps qu'on y admire l'élan avec lequel Voltaire et l'esprit français aspire à la République et y marche . n'y sent -on pas aussi l'illusion qui s'est mêlée à la Révolution , celle de croire qu'elle pouvait se faire à l'amiable? illusion qui a produit des déceptions si cruelles ! C'est surtout dans les vers sur la Reine que l'on sent ou que l'on croit sentir cela.

Quoi qu'il en soit , une telle œuvre , pour n 'être qu'une ébauche , ne laisse pas de couronner dignement le théâtre et la vie du grand homme .

Heureux de la victoire , désormais certaine , des idées pour lesquelles il avait combattu pendant toute sa vie et souffert trente années d'exil, il pouvait mourir content.

Si presque toutes les pièces de cette dernière période sont moins des œuvres littéraires que des pièces de combat , à défaut de notre admiration accordons-

leur notre reconnaissance. Elles sont aujourd'hui éteintes parce qu'elles ont triomphé. Saluons donc l'homme d'action , quand pour assurer le triomphe de ses idées il a sacrifié sa gloire de poète ; admirons son activité infatigable et toujours croissante, — car, plus l'âge le pressait, plus il combattait ; — et redisons-lui avec Michelet : « Vieil athlète, à toi la couronne! »

Page 1