‹ Le theatre de VoltaireChapitre 152 sur 161 · QUINZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIEME LEÇON

Dans l'œuvre général de Voltaire , si étonnamment varié , j'ai essayé de faire voir la variété de son œuvre dramatique . Sujets anciens , renouvelés par l'esprit moderne ; sujets modernes , tantôt nationaux , tantôt mixtes ; sujets exotiques , tantôt inventés , tantôt adaptés tragédie , comédie. drame, opéra, ballet, opéra - comique , divertissement ; tentatives de toutes sortes ; tantôt avouées , tantôt masquées ; pointes poussées dans tous les sens et dans tous les genres ; cinquantetrois pièces , composées en une soixantaine d'années, de 1718 à 1778, depuis l'âge de vingtquatre ans jusqu'à sa mort.

Si l'on veut achever de voir nettement cette va-

riété , on peut diviser ces cinquante -trois pièces en une vingtaine de catégories de sujets divers :

I ° Sujets bibliques , trois : — une tragédie , Mariamne ; un opéra , Samson : un drame , Saiil .

2° Sujet babylonien , un : Sémiramis , tragédie .

3° Sujet syrien et persan , un : les Guèbres , tragédie .

4° Sujet crétois, un: les Lois de Minos, tragédie.

o° Sujets grecs , onze : à savoir , huit tragédies , Œdipe, Artémire , Èriphyle , Mérope , Oreste , Olympie , les Pélopides, Irène; — un drame mixte. Socrate ; — un opéra , Pandore ; et une esquisse d'opérette, les Deux Tonneaux.

6° Sujets romains , cinq : Junius Brutus , la Mort de César, et le Julius Cœsar, traduit et réduit de Shakspeare; Rome sauvée ou Catilina; le Triumvirat .

7° Sujet gréco- romain -français , un : le Temple de la Gloire , espèce d'opéra , en l'honneur de Louis XV , sous le nom de Trajan .

8° Sujet romain et africain , un : Sophonisbe , die.

'.J° Sujets africains , trois : Tanis et Zèlide , Zulime , Mahomet .

10° Sujet italien, un: le Baron d'Otrante, opérabouffe.

11° Sujet lançais et italien , un : VIlôte et l'Hôtesse.

12"? Sujet français et espagnol , un : Don Pèdre , tragédie .

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13° Sujet français et syracusain, un : Tancrède, tragédie -drame.

14° Sujet syracusain, un : Agathocle, tragédie*

li>° Sujet français et syrien, un : Zaïre. ti drame .

16° Sujets français , dix-sept : à savoir, trois tragédies, qui n'en sont qu'une plus ou moins modifiée, Adélaïde du Guesclin, le Duc d'Alcnçon, le Duc de Fo/'x ; — onze comédies proprement dites, F Indiscret, les Originaux, l'Échange, l'Enfant prodigue, l'Envieux, Thérèse, la Prude, Nanine, lu Femme quia raison, le Droit du Seigneur , le Dépositaire; — un opéra , la Princesse de Navarre : — un divertissement, la Fête de Bel-Ebat; — une comédiedrame , pièce mêlée de chant et de danse , Chariot ou la Comtesse de Givry .

17° Sujet anglais, un : l'Écossaise , comédiedrame .

18°' Sujet scythe, un : les Scythes , tragédie.

19° Sujet chinois- tartare, un : l'Orphelin de la Chine , tragédie -drame .

20° Sujet américain . un : Alzire .

J'ai cru que rien, mieux que cette statistiqde, ne pourrait achever de vous donner l'idée précise de l'extrême variété du théâtre de Voltaire.

Geoffroy, toujours hostile, prend occasion de cette variété même , pour le critiquer : « Corneille et

Racine , dit-il , nous avaient présenté au théâtre les deux premiers peuples de l'univers , les Grecs et les Romains. Voltaire, pour varier la scène et nourrir la curiosité, nous conduisit en Palestine et en Arabie, nous fit faire un voyage en Chine , et enfin poussa jusqu'au nouveau monde * . Il n'y a point de poète qui ait fait voir à sa nation autant de pays . Il était surtout à l'affût de ces grandes époques qui frappent es esprits : les Croisades , la religion de Mahomet , la conquête de la Chine par les Tartares , la découverte de l'Amérique, voilà les tableaux qu'il offrait à la multitude étonnée . Il est vrai que souvent la faiblesse de l'intrigue ne répondait pas à la magnificence du sujet. Mais de pompeuses déclamations couvraient la mesquinerie de la fable ; et , au théâtre . ce sont les lieux communs et les situations qu'on applaudit, jamais la beauté du plan et la sagesse de la conduite . Les contrastes bien tranchés entre les mœurs des différentes nations devaient être singulièrement recherchés par un poète dont l'antithèse fut toujours la figure favorite 2. C'est ainsi que, dans Zaïre, il oppose aux Sarrazins les Chevaliers français ; dans Alz-ire, les Sauvages aux Espagnols ; dans Mahomet, les Musulmans aux Idolâtres ; et, dans l'Orphelin de la Chine , les Tartares aux Chinois . C'est dans ces

1. La tragédie-drame d'Alzire. ou les Américains a précédé l'Orphelin de la Chine.

2. >'e croirait- on pas entendre Forbes gourmandant Shakspeare, et Gustave Planche gourmandant Victor Hugo ?

oppositions qu'il se plaisait à étaler ce qu'on appelle sa philosophie, c'est-à-dire des observations très communes sur le caractère , les mœurs , les usages de ces peuples. Mais il savait traduire en fort beaux vers ce qu'on lit dans tous les voyageurs *. »

Au travers de la malveillance qui perce dans cette page , il y a pourtant des observations qui ne sont pas sans justesse : par exemple , lorsque le critique parle du peu de solidité de ces compositions théâtrales , dont le dramatique est presque toujours romanesque; ou bien lorsqu'il raille le clinquant de la forme , par lequel le poète essaye de couvrir la faiblesse du fond .

Tout en soulignant les défauts , Geoffroy d'autre part , subissant l'influence du goût contemporain , exagère certaines qualités du poète , lorsqu'il parle de ses vers fort beaux, et qu'il le qualifie ailleurs de grand coloriste. — A la vérité , c'est pour amener cette antithèse , lui aussi , que . s'il est un grand coloriste . il n'est pas un grand philosophe 2.

Cependant il est encore moins un grand poète. Il manque de souffle et d'envergure ; avant tout, de

1. Geoffroy, Cours de Littérature dramatique recueil de ses feuilletons dans le Journal des Débats). Paris. Blanchard, 18-25. Tome III. pige 53.

2. Fréron lui-même, tout en attaquant Voltaire, parle de «la magie de son style» ( l'Année littéraire, 1774, tome I. p. 5,) et de son très brillant colons.» [Lettres sur quelques écrits de ce temps, tome III. p. 47.)

naïveté; souvent même de sérieux. Et le moyeu de faire croire aux autres ce que l'on ne croit pas soi-même ? Voltaire a été à l'école ingénieuse et médiocre du Père Porée , du Père Le Jay , du Père de la Tour . Il a gardé dans sa versification comme dans son goût , et même dans son esprit , peut-être aussi dans certaines parties de son caractère et de sa conduite , l'empreinte de l'en scignement et de l'éducation des Jésuites . Bons humanistes pour ce temps -là, mais qui n'avaient guère le sens du grand. Leur esthétique manque d'élévation, et de santé, comme leur morale . « L'art jésuite est mesquin : le fleuri et l'allégorie y surabondent ; ce ne sont que colifichets et petits ornements. Le grand goût leur fait absolument défaut. Latinistes passable», ils n'ont jamais rien compris a la noble simplicité de l'art grec : cela est trop nu pour eux , trop près de la nature ; il faut qu'ils embellissent tout , recouvrent tout d'un vernis rance , qui fatigue l'œil et l'odorat . Voltaire ne goûtera jamais ni Homère , ni Eschyle , ni Pindare , ni le Dante ; il mourra en protestant contre l'invasion de Shakspeare *. »

La vraie poésie de Voltaire, qui n'est point de haut vol , ne se trouve ni dans ses tragédies, sauf quelques passages, ni dans son soi-disant poème épique , qui n'est qu'un éloquent plaidoyer pour

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