‹ Le theatre de VoltaireChapitre 153 sur 161 · Paul Albert, xvmc siècle. Paris, Hachette · texte numérisé non relu

Paul Albert, xvmc siècle. Paris, Hachette

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la liberté de conscience ; elle est dans les pièces res de cette musa pedestris qui trotte en vers de dix syllabes si gentiment : le Pauvre Diable, le Mondain, la Vanité, le Russe à Paris. Elle est aussi , un peu plus haute et emportée d'un mouvement sincère . dans la plainte sur la mort d' Advienne Lecouvreur privée de sépulture1; elle est dans YÉpitre où , à soixante ans, débarrassé des rois, s'étant fait roi chez lui. il célèbre la liberté, avec un cri du cœur dont Frank sera l'écho 2 ; elle est enfin partout où on ne la cherche point ; elle est dans ces Stances charmantes , où il regrette , comme La Fontaine , d'avoir passé le temps d'aimeî -

Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours; Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.

Des beaux lieux où le Dieu du vin Avec l'Amour tient son empire, Le Temps, qui me prend par la main, M'avertit que je me retire .

De son inflexible rigueur Tirons au moins quelque avantage Qui n'a pss l'esprit de son âge De son âge a tout le malbeur.

1. Jetée à la voirie, en qualité de comédienne, dans les terrains vagues et marécageux de ce qu'on appelait la Grenouillère , au coin de la rue de Bourgogne et delà rue de Grenelle.

i. Frank lui | rend même son rejet : « La liberté ! » qui se trouve aussi dans Tancrède. Ainsi ce rejet est trois fois célèbre

Laissons à la belle jeunesse Ses folâtres emportements .

Nous ne vivons que deux moments Qu'il en soit un pour la sagesse .

Quoi ! pour toujours vous me fuyez , Tendresse , illusion , folie , Dons du Ciel, qui me consoliez Des amertumes de la vie !

On meurt deux fois , je le vois bien Cesser d'aimer et d'être aimable, C'est une mort insupportable ; Cesser de vivre, ce n'est rien.

Ainsi je déplorais la perte Des erreurs de mes premiers ans Et mon âme, aux désirs ouverte, Regrettait ses égarements .

Du ciel alors daignant descendre , L'Amitié vint à mon secours ; Elle était peut-être aussi tendre Mais moins vive , que les Amours .

Touché de sa beauté nouvelle , Et de si lumière écluiré , Je la suivis ; mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle.

Voilà la vraie poésie de Voltaire , faite d'esprit et de sentiment . Ces sortes de petites pièces , dans leur grâce légère, sont certes de meilleur aloi que la plupart de ces fameux « beaux vers » , où si rarement l'accent est juste, le style franc, la langue sincère.

Pour coloriste, sans doute il l'a été, eu égard au temps , et nous avons essayé de le faire voir : mais grand coloriste , c'est autre chose . Sa couleur fut nouvelle , et un peu tapageuse . Elle n'est ni très juste ni très fine ; moins naturelle que celle de Racine , moins franche que celle de Corneille . L'appareil qu'il déploie pour animer la scène , et qu'il confond parfois avec le pathétique , donne plus à l'imagination et aux sens qu'à la raison et au cœur. Son art n'est souvent que prestige . Déjà on y peut entrevoir le commencement de l'école qui fera gros pour faire grand . Cependant cet art ou cet artifice a brillé pendant tout un siècle . Aujourd'hui il est presque éteint. Mais jusque de nos jours les ennemis les plus déclarés de Voltaire n'ont pu s'empêcher d'en reconnaître l'éclat . Joseph De Maistre , dans sa fameuse invective des Soirées de Saint-Pétersbourg, citant ce vers du poète :

Un esprit corrompu ne fut jamais sublime,

ajoutait : « Rien n'est plus vrai , et voilà pourquoi Voltaire , avec ses cent volumes , ne fut jamais que joli . J'excepte la tragédie , où la nature de l'ouvrage le forçait d'exprimer de nobles sentiments , étrangers à son caractère ; mais . sur la scène même , qui est son triomphe , il ne trompe pas des gens exercés. Il ressemble à ses deux grands rivaux comme le plus habile hypocrite ressemble à un saint . >: Ainsi Joseph De Maistre , en 1826 , reconnaissait

que Voltaire , dans la tragédie , était ou paraissait grand et beau ; que c'était là qu'il triomphait ; et il n'appelait Corneille et Racine que ses rivaux. N'estce pas une merveilleuse puissance que celle d'un poète qui a obtenu un tel succès et arraché un tel aveu à l'ennemi le plus emporté ?

Le théâtre de Voltaire, révolutionnaire en son temps , n'est aujourd'hui pour nous qu'un théâtre de transition . Dans l'art comme dans la nature . tout se tient ; rien ne s'interrompt ; la chaîne se continue toujours . Les révolutions les plus radicales en apparence , comme celle du romantisme français au \i\p siècle , ont leurs origines presque insensibles, auxquelles il est intéressant de remonter; c'est :e que nous avons essayé de faire dans ce dernier volume de la première partie de notre Cours . Voltaire a été un des précurseurs de la révolution littéraire, comme de la révolution politique, non pas peut-être qu'il l'ait précisément voulu ; mais il arrive parfois aux gens d'esprit de faire des révolutions sans le vouloir , ou d'en amener de plus radicales quils ne l'eussent désiré .

Ce fut l'étincelle exotique qui alluma en lui l'esprit de liberté . C'est à Shakspeare qu'il doit le plus , comme le théâtre romantique de nos jours . Non plus que celui -ei , il n'aime à se vanter de ses emprunts . De même que le génie espagnol a

excité celui de Corneille , c'est Shakspeare et le théâtre anglais qui ont éveillé chez Voltaire les velléités et les tentatives d'innovation dramatique. >"ous avons distingué trois moments dans sa conduite à l'égard de Shakspeare : le premier, où il semble bien qu'il ne songea d'abord qu'à profiter de ces richesses inconnues en France , qu'à ex ploiter sans en rien' dire ces gisements trouvés dans une île étrangère . Il tirerait . d'un minerai grossier, des trésors qu'il épurerait et ferait siens par la façon ; mater ia m superarct opus 1 . A tout hasard , pour effacer la trace de ses larcins , voici quelle serait sa tactique : quand il se servirait de l'œuvre de Shakspeare 2 , il se mettrait à disserter sur Addison ; quand il emprunterait l'œuvre de Lee 3 . il disserterait sur Shakspeare . Voilà le premier moment . Le second est celui où , craignant que la mine d'or ne soit révélée , il croit prudent de prendre les devants , et commence à faire connaître quelques morceaux du grand poète anglais , en mêlant les louanges et les critiques ; le troisième où , Shakspeare étant enfin traduit en français , partiellement d'abord par Pierre La Place. totalement ensuite par Pierre Le Tourneur , et loué avec enthousiasme par l'un et par l'autre , Voltaire craint pour la gloire de Corneille et de Racine , et

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