VUlemain, op. laud
Si) LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
les préfaces , les tentatives d'innovation , germes de celles qui constitueront la révolution romantique de notre siècle.
Victor Hugo . dans son livre sur Shakspeare * , dit que le théâtre du \i\' siècle « n'appartient à aucun système... Eschyle, c'est la concentration ; Shakspeare, c'esl la dispersion : Eschyle a l'unité , Shakspeare l'ubiquité.... Il est aisé de voir, ajoute-t-il , que le théâtre contemporain a, bien ou mal, frayé sa voie propre entre l'unité grecque et l'ubiquité shakspearienne » . — lime semble que cette formule pourrait. dans une certaine mesure s'appliquer déjà à Voltaire, élève de l'antiquité gréco-latine d'abord, ensuite disciple de l'Angleterre. Ce sont les efforts qu'il i faits pour frayer cette voie intermédiaire qui onl permis aux poètes du xixe siècle de la suivre et de l'élargir.
Plus récemment, un jeune et ingénieux critique, dissertanl sur le même sujet que nous 2 , écrivait ceci :
Ami des textes bien choisis, et à condition d'écarter ceux qui gêneraient, on pourra démontrer , également , que Voltaire a été classique et qu'il a été romantique; qu'il a été rationaliste avec Descartes ,
1 . Pages 377 à37'J. Paris , 1864 , A . Lacroix, Verboeckhoven et O .
2 Essai sur l'Esthétique de Descartes, étudiée dans les rapports de la doctrine cartésienne avec la littérature française au tlvii* siècle, thèse pour le doctorat, soutenue devant la Faculté 'es Lettres de Paris, en mars 1882, par M. Emile Kruntz. — Pa.'is, Germer-Baillière.
et tout au contraire empirique avec Locke; on alléguerait d'une part qu'il a révélé Shakspeare aux Français avec un enthousiasme qui promettait une révolution littéraire; et d'autre pari on opposerait que . peu apn - . il a appelé i barbare le même Shakspeare, et qualifié ses chefs-d'œuvre de i farces monstrueuses a l. Il ;i écrit des drames suivant la formule de Diderol . mais aussi des tragédies -ni vaut la formule de Racine; il a réclamé le droil de se servir au théâtre d'un grand appareil pour frapper les sens2, d'y mettre la nature, le réel, l'horreur , comme il dit 3; et il a aussi reproché aux Anglais de frapper les sens plus que L'espril . el de montrer sur leur scène des choses naturelles, réelles et horribles 4 ».
t. Dans la préface de l'Orphelin de la Chine.
2. « J'o^e être sûr que le sublime et le touch snt portent un coup plus sensible quand ils sont soutenus d'un appareil convenable, et qu'il faut frapper l'âme et les jeux à la fois. Ce sera le partage des génies qui viendront apn-- nous . J'aurai , du moins, encouragé ceux qui me feront oublier . » — Epitre à Madame de Pompadour, préface de Tanerède . — Et Voltaire ajoute . un peu plus loin : « Ces grands tableaux , q e les anciens regardaient comme la partie essentielle de la tragédie , peuvent aisément nuire au théâtre de France, en le réduisant à n'être presque qu'une vaine décoration » . Ibid.
3. « J'avoue que c'est mettre l'horreur sur le théâtre, et Votre Majesté est bien persuadé" qu'il ne faut pas que la tragédie consiste uniquement dans une déclaration d'amour, une jalousie et un mariage . — Lettre au roi de Prusse sur Mahomet .
à. a Sans citer les injures qu'il adresse à Shakspeare et qui sont bien connues, on trouve dans l'Epitre dédicatoire de Zaïre à M. Falkener , quelques vers écrits de sang-
Il y aurait peut-être, je le crois, une distinction à faire, qui éclaircirait les choses, de telle sorte que l'on n'aurait besoin d'écarter aucun texte et qu'on ne serait gêné par aucun. Dans les œuvres qu'il signe, et dans les préfaces, épîtres dédicatoires ou dissertations dont il les accompagne, Voltaire, tout en proposant certaines innovations, reste le plus souvent attache à la tradition classique, défend d'abord obstinément les trois unités contre Houdart delà Motte, et se montre fidèle élève du Père Porée, En revanche, dans les drames ou comédies qu'il fait jouer ou qu'il publie sous des pseudonymes, dans les préfaces ou les notes qu'il y joint, il est partisan plus décidé des innovations dramatiques et théâtrales, il combat pour elles. Classique ouvertement, quoiqu'avec certaines idées de réforme, il n'est vraiment hardi et singulièrement romantique que la visière
froid et qui font l'éloge de la simplicité classique, opposée à la complexité du drame :
Cette heureuse simplicité Fut un des plus dignes partages De la savante antiquité.
Anglais, que cette nouveauté S'Introduise dans vos usages :
Sur votre théâtre, infecté D'borreurs, de gibets, de carnages, Mettez donc plus de vérité, Avec de plus nobles images.
Travaillez pour les connaisseurs De tous les temps, de tous le^
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liai-- e. I l, je pense . la distiacti « que l'on pourrai! faire . et que . d'une iiiain^iv générale sinon absolue . la suit.- de sotre étude justifiera . toi reste . sa eonversioa se fera peu à peu et par intermittences son esprit , tout en oscillant sans i d'un pôle à fautre . esl . par nature . juste milieu .
Pour le moment, il n'en est encore qu'à chercher sa voir.- m s'essaye dans tous les genres : tragédie, comédie, opéra, el le reste. En \~-2-> . il donne l'Indiscret, comédie en un acte, en vers. Il la dédie à la marquise de Prie. Malgré ce puissant patronage, la pièce n'a que six représentations. Celte comédie vint avant Brutus] une autre vint après, en \~'-'>- : puis un opéra, et une nouvelle tragédie . I. comédie était intitulée : les Originaux, ou Monsieur du Cap-Vert , en trois actes , en prose . Plus tard, elle changea de nom et s'appela tantôt le Capitaine Boursoufle, tantôt le Comte de Boursoufle, tantôt le Grand Boursoufle . Au reste, elle ne fui jamais représentée que sur un théâtre particulier. La même année, il donne la tragédie A'Ériphyle , dont j'ai dit tout à l'heure un mot et dont nous aurons à reparl propos de Sémiramis , où il en repêcha quelques épaves; puis l'opéra de Samson , en cinq actes. Je me contente de noter ces quatre pièces pour mémoire, afin de marquer la chaîne et la trame : la chaîne chronologique d'une part , de l'autre la variété de la trame dramatique, et, par l'une et l'autre, la prodigieuse activité du jeune auteur.
Mais c'est dans la tragédie seule qu'il perce . C'est donc là que nous allons le suivre . Nous le verrons imiter Shakspeare . tantôt sans l'avouer , tantôt en l'avouant , mais en prenant avec lui des airs de supériorité.