QUATRIEME LEÇON
ZAÏnn
A la date où nous sommes . Voltaire n'a encore réussi vraiBaex! qpteéans OBétpe. 11 a i trois
autre- tragédies, deui comédies, un opéra-, -ansuccès réel . 11 tâtonne encore et rherehe sa voie : il la trouve enfin . dans Zaïre ( 1732 1 . La | bien
de lui , et bien française : mais l'idée première évidemment lui est venue de Y Othello de Shakspeare, quoiqu'il se garde bien de l'avouer . Ses réticences sur ce point ont même un caractère partirai! qu'il importe d'analyser et de regarder d'un peu prés .
Vous vous rappelez qu'il avait logé, pendant son exil en Angleterre . chez M . Falkener : il lui dédie Zaïre, en 1133; et, dans la longue Épitre fh'dicatoire, en prose mêlée de vers, qui n'a pas moins de
dix pages . il ne souffle mot de Shakspeare . Plus tard, M . Falkener étant devenu ambassadeur d'Angleterre près la Porte Ottomane , le poète lui adresse une nouvelle Épître , celle - ci en cinq pages, où il garde le même silence , et où il parle d'une traduction de Zaïre en anglais , sans paraître songer que les Anglais pourraient reconnaître dans le personnage d'Orosmane , qui tue par jalousie celle qu'il aime , un Othello francisé . On est déjà un peu étonné.
On l'est encore davantage quand on observe sur quel sujet roulent ces deux Épîtres : c'est , d'un bout i l'autre, sur le théâtre anglais et sur le théâtre français , sur leur- différences respectives , sur les points par où ils peuvent se rapprocher , et sur ceux par où ils ne le peuvent pas. Il semble que c'était le cas . ou jamais , d'examiner parallèlement Othello et Zaïre. Or il n'est fait nulle mention A' Othello dans la seconde Épître non plus que dans la première .
Mais voyons un peu le détail de cette double dissertation : car les assertions abstraites et résumées ne mettraienl pas les choses sous vos yeux . Dans la première Épître , il fait d'abord l'éloge des négociants et du commerce . — Notons en passant que nous sommes en 1733 : la pièce de Sedaine , avec son commerçant , le Philosophe sans le savoir , n'arrivera qu'en 1765 . — Voltaire parle ensuite de Virgile , qui , comme il le remarque , sut imiter Homère sans le piller ,
Et son émule se rendit, Sans se rendre son plagiaire.
>*e dirait-on pas ici que, dans son for intérieur, il pense à sa propre situation envers l'auteur d'Othellol — Puis il fail l'éloge, non pasdeShakspeare, mais d'Addison ; c'est à propos de celui-ci qu'il dit :
Polissez la rude action
De vos Melpomènes sauvages.
Cependant il reconnaît . mais seulement d'une manière générale . une dette qu'il peut avoir contractée envers le théâtre anglais . Et en quoieonsiste-t-elle? « C'esl au théâtre anglais, dit-il, que je dois la hardiesse que j'ai eue , de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume. Il me paraîl que cette nouveauté pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous esl inconnu jusqu'ici , et dont nous avons besoin . Il se trouvera . sans doute , des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont Zaïr< n'esl qu'une faible ébauche. » 11 oublie que Corneille déjà avait mis sur la scène non seulement des sujets modernes et chevaleresques, le Cid, DonSanrhe d'Aragon, Pertharite, mais des sujets nationaux français, par exemple dans Attila . Malheureusement le grand poète était déjà sur son déclin lorsqu'il conçut cette idée grandiose de mettre trois mondes aux prises . l'empire romain finissant , l'invasion des barbares . et le royaume de France naissant :
Un grand destin commence, un grand destin s'achève ',
Au nombre dos personnages , se trouve la princesse 11 dione , ainsi désignée: «Ildione, sœur de Mérouée - roi de France. » Corneille avait d devancé Voltaire dans cette tentative; et même , Alexandre Hardy et beaucoup d'autres avant lui y avaient devancé Corneille . Par conséquent, Voltaire n'avait pas besoin de reporter aux Anglais celte obligation, à moins que ce ne fût pour en omettre une autre plus réelle et plus présente . Ainsi, pas la moindre allusioa à Sliakspeare dans l'une ni dans l'autre de ces deux Épîtees.
Où et quand est-ce que notre auteur parle pour la première fois de Shakspeare? C'est, si je ne me trompe . dans la dix-huitième de ses Lettres sur les Anglais , en 1734 , dans l'intervalle des deux Kpîlres dédicaloires dont dons venons de parler . Là . enfin , il semble le révéler à la France , quoique l'abbé Prévost l'eût fait déjà dans sa revue , le Pour et le Contre; là. Voltaire cite le grand monologue cYJfanilet, admirant ce « beau tableau » , auprès duquel sa traduction n'est, dit-il, « qu'une faible estampe ». Pour permettre d'en mieux juger , il place en regard de
1. Chateaubriand reprit la même donnée dans le sixième chant des Martyrs, où l'on assiste à la dissolution du monde antique et à l'avènement de l'ère nouvelle. — Voir , surl'^/<t/a de Corneille , le liomanlisme des Classiques , 1" série, p. 253. Pa^-iï, Calmann Lévy.