Voir la Dramaturgie de Hambourg, seizième Soirée
Mais, si le Ciel, sur lui déployant sa rigueur, Aux fers que j'ai portés eût condamné sa vie, Si le Ciel sous mes lois eût rangé la Syrie , Ou mon amour me trompe, ou Zaïre aujourd'hui Pour l'élever à soi descendrait jusqu'à lui .
Ce sorti les idées de Bérénice , et c'en est presque aussi le style. Vous avez admiré tout à l'heure, dans le même goût, la belle tirade de Lusignan, que Voltaire se plaisait à jouer avec un pathétique sublime et un zèle chrétien endiablé .
Bref , l'amour , l'honneur , la pairie ; la Religion , le souffle des Croisades , l'Orient et la France : la passion tour à tour magnanime et furieuse; l'amant tuant l'amante innocent'', el se tuant luimême lorsqu'il est détrompé; tant de brillant , i nt d'éloquence, des couleurs si nouvelles et si varii a\ cela une actrice dont la voix allait au cœur ; de quoi expliquer le succè- . l'enthousiasme du public. Tout le monde fut enivré; l'auteur aussi. Zaïre est bien , à tout prendre, un des deux chefs - d œuvre dramatiques de Voltaire , — « la pièce enchanteresse», comme la nommait Rousseau l , prétendanl tirer de cela même un argument pour sa thèse contre les spectacles , qui, selon lui, développent les passions loin de les corriger , et principale-
1. ... « Les femmes n'ont pu se lasser de courir à i pièce enchanteresse, et d'y faire courir les hommes... » — Lettre de J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, à M-d'Alembert (sur les Spectacles), 1758.
IAÏRI
ment celle de l'amour. — Le poète, tout bien
compté, a eu le droit dte dire : « Zaïre est la predans laquelle j'ai osé m'aban?
donner à to; lisibilité de mon cœur .
Que l'intrigue soit romanesque et faible, a «s ne dirons certes pas : Peu importe ! — mais nousdii Cela ne détru
L'auteur él iranl de
château en château, selon les mœui
tantôt chez la maréchale de Villars, tantôt .,!■ de la Popelinière, tantôt chez madam ■/. plusieurs autres qu'on enti lisant sa Cor ait dan-
vient à nous, a C'est di
dit Michèle!, dans cet air chaud d'an ; air.
qu'il trouva une perle , la première chose humaine qu'il eût pu faire encore... La pièce n'est pas forte, mais charmante: juste au point du public, juste au point des . de l'actrice qui fit Zaïre. »
C'était mademoiselle Gaussin ; sa voix était touchante, et elle savait pleurer.
En résumé, il est incontestable d'une part que la première idée du drame , qui perce dand'Orosmane:
Je ne suis pas j^oux. . . Si je l'étais jamais!...
et qui éclate dans la catastrophe vient de Y Othello de Shakspeare, qui lui-même, d'ailleurs, lavait prise de Giraldi Cinthio et de beaucoup d'autres : cependant il n'en reste pas moins vrai que Zaïre esl bien de Voltaire, par ses défauts comme par ses qualités .
Racine, à dater d'Andromaque, avait trouvé un art nouveau, très différent de celui de Corneille ; Voltaire, à dater de Zaïre, trouva sinon un art nouveau complet, du moins des procédés et des effets qui préparèrent l'art de notre siècle, par la greffe du génie anglais sur l'esprit français, par la diversité extrême des sujets, par un certain coloris inconnu jusqu'alors, dont les contemporains furent éblouis, et qui, s'il n'est pas toujours très fin ni très juste, est autre assurément que celui de ses deux illustres devanciers.
Si, à la réflexion et à la lecture, on s'aperçoit que la composition de Zaïre est artificielle et peu solide, à la représentation on subit le charme ou le prestige.
.Mais il faut reconnaître, en terminant, que le drame de Shakspeare, malgré quelques détails grossiers, est d'une vérité autrement profonde, puisée aux sources de la nature humaine et de la vie, l'âme et les sens. Desdémone, emportée à la fois par la sympathie généreuse et par la passion sans frein , se
sauvant de chez son père avec le Maure, n'a certainement pas la décence et la dignité de Zaïre : mais, en revanche, combien elle est vivante, orageuse, et femme! Et comme cette faute, qui ouvre le drame, en rend vraisemblable la péripétie, la crédule jalousie du Maure! comme elle contient en germe !e dénouement, et, si cruel qu'il soit, Le justifie ! Ainsi, la jalousie d'Othello étant bien mieux expliquée4, l'intérêt qui s'attache à lui el à sa victime est bien plus poignant. On peut donc dire que, par cela même qu'il y a plu> de naturel, il y a plus d'art. Soit rapide instinct du génie qui dérobe le feu du ciel dans un éclair cl crée des hommes en se jouant, soit combinaison plu- puissante, fruit de méditations plus profondes a la suite de l'observation d'autrui et de soi-même, cel arl qui, cachant son secret, nous transporte et nous bouleverse, c'esl l'art supérieur, n'eu doutons pas.
i. Une épouse si chère
Peut tromper son époux ayant trompé son père.
Ducis, Othello.