‹ Le theatre de VoltaireChapitre 31 sur 161 · ADK LAIDE DU GUESCLIN · texte numérisé non relu

ADK LAIDE DU GUESCLIN

Tout est combiné pour amener deux coups de théâtre, qui ont le t<>rt «le venir un peu tard : le premier, au cinquième acte, .-crue in, lorsque Vendôme, entendant le signal du canon , croit que l'on < culé son ordre fratricide \ Ije second, quand il voit reparaître son frère, sauvé par Coucy, qui a pris sur lui d'enfreindre >on ordre, pour lui épargner un crime.

Le fond de la pièce est tiré de? annales de Bretagne, les noms seuls sont changés. En 1387. un duc de Bretagne, commanda au seigneur de l'uvalan d'assassiner le connétable de Çlisson. Bavalau, le lendemain, dit au duc qu'il avait exécuté son ordre : le duc, voyant alors toute l'horreur de son crime, .^'abandonna au plus violent désespoir. Bavalan le laissa quelque temps sentir sa faute. Enfin il lui apprit qu'il l'avait aimé assez pour lui désobéir.

« J'avais, dit Voltaire, ajusté cette histoire au théâtre comme j'avais pu, sous des noms supposés. Elle fut sitHée dès le premier acte; les sifflets redoublèrent au second, quand on vit arriver le duc de Nemours blessé et le bras en écharpe l. Ce fut bien pis quand on entendit, au cinquième, le signal que

1. Ce bras en écharpe parut manquer à la dignité tragique telle qu'on l'entendait alors. « 11 était permis aux héros tragiques de mourir sur le théâtre, mais non pas d'y paraître le bras en écharpe: cela sentait, disait-on, l'Hôpital ou les Invalides. » — Saint-Marc Girardin, Cours de L>(t rai ure dramatique, tome II. — A rapprocher du mouchoir de Desdémone, ci-dessus p. 99, note 2.

le duc de Vendôme avait ordonné (le coup de canon). — Et, lorsqu'à la fin Vendôme dit : « Es-tu » content. Coucy ?» plusieurs bons plaisants crièrent : Couci . couci . — Vous jugez bien que je ne m'obstinai pas contre cette belle réception. » — Il ajoute qu'il donna, quelques années après, la même tragédie, en l'intitulant le Duc de Foix; mais qu'il l'affaiblit beaucoup, « par respect pour le ridicule . « Cette pièce, devenue plus mauvaise, réussit assez . Et j'oubliai entièrement celle qui valait mieux. » La vérité est qu'il lui plaît, pour sauver son amour-propre, de présenter ainsi les choses; niais regardons-les un peu. D'abord ce n'est pas seule ment < quelques années après», c'est dix-huit ans plus tard, qu'il présente la pièce subrepticemcni . sous un nouveau titre : le Duc de Foix1. Ensuite, s'il ne l'a pas rendue plus forte, il l'a cependant modifiée. Et puis, ce qu'il ne dit pas, peut-être faute d'y avoir pris garde, c'est que, dans la première pièce, cet hémistiche « Es-tu content. Coucy? » esl précédé d'un vers prononcé par Vendôme parlant de lui-même et disant, comme une épitaphe :

Bon Français, meilleur frère, ami. sujet fidèle. ..

1. L'armée précédente, 1751, il l'avait déjà fait représenter chez le Roi de Prusse et par les frères du Roi . sons un autre titre: le Duc d'Alençon, en trois actes seulement : et les rôles de femmes en avaient été ùtés, Adélaïde elle-même. Cela me rappelle le temp? où mes camarades et moi, en pension, nous trouvions moyen de jouer le Cid sans Chimène, le Misanthrope sans Célimène, ai le Mariage forcé sans Dorimène.

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Peut-être que cela commença d'égayer la représentation; el l'hémistiche qui vient après donna aux bons plaisants donl on parle l'occasion de s'amuser tout à l'ail, en répondant : Couci. coud . — -i tant esl que le fait -"il vrai: car notre auteur est sujel à caution et ne se l'ait pas faute, nous l'avons vu déjà, d'inventer des histoires. Cette réponse au mot Es-tu content. Couq/? prouverait, en tout cas, que le publie l'était médiocrement. Geoffroy, qui n'aime point Voltaire, l'ait une réplique assez aigre à tout ce petil récit un peu fantaisiste sur les sifflets du premier acte, les sifflets du second, les sifflets ou ricanements <ln cinquième. «On avait sifflé, «lit le critique, ce qui méritait de l'être : la rage et l'infamie de Vendôme; le coup de canon,

charlatanisme théâtral, qui depuis a fiait laforti

d'un drame de Sedaine; la mauvaise gasconnade. Es-tu content. Coucy ? comme -i c'était en effet une grande prouesse de ne pas tuer son frère et de ne pas lui ravir sa femme1 ! »

Voltaire eut beau remanier plusieurs fois cette tragédie, il ne parvint jamais à en faire une bonne pièce. Toujours est-il qu'à la reprise $ Adélaïde ellemême, tiente et un ans après, en 1765, ni le bras en écharpe, ni le coup de canon, ni Es-tu content , Coucy ? n'étonnèrent plus le publie . Sur la foi du

1, Geoffroy. 20 thermidor, an x.

nom de Voltaire devenu illustre, il applaudit ce qu'il avait sifflé. Il est vrai qu'au bout de trente et un ans ce n'était plus le même public.

Schiller, dans la Fiancée de Messine, a représenté, comme l'auteur d'Adélaïde du Guesclin, les transports de la jalousie poussés jusqu'au fratricide1.

En i~3o, YoKuire l'ait une t* 11 la 1 i \ » nouvelle de tragédie mi-partie classique, mi -partie romantique, dans le genre de Brulus. L'influence du théâtre anglais, déjà sensible dans cette pièce, apparaît plus marquée dans la Mort de César, draine croisé de romain et d'anglais, traduction et réduction du Ju/ius Cœsar de Shakspcare 2. Il ;ivait été vivement frappé des beautés de ce grand draine, qui cependant lui semblait informe, démesuré. Il en retrancha une bonne partie, oubliant ce qu'il avait dit si bien. d'un grand chêne qu'on ébrancherait pour le façon-

1. Voir le rapprochement des deux pièces dnns S;iint-Marc Girardin, Cours de Littérature dramatique . tome II.

2. Le Julius Cœsar de Shakspeare est de 1602. Antoine et Cléopâtre, puis Coriolan , n:' vinrent qu'ensuite. Le poète anglais tira ces trois pièces de Plutarque, traduit par Amyot et retraduit en anglais par Thomas Noi'th.

LA MOUT DE CÉSAh 123

ner en arbre des jardins de Marly. Il n'en prit que la première moitié. Ainsi plus tard Casimir Pelavigne, d'un .-< ul épisode de Richard 111. fera sa Enfants d'Edouard. Chaque drame de Shakssgare est plus qu'un chêne, c'est une forêt. Vol taire réduisit le Julhis Cœsar à une tragédie en trois acte?, dan.- laquelle il essaya d'être shakrien et combien tout ensemble, et de renouveler par ce mélange le type romain de convention que Corneille s'était t'ait d'api - Lucain,

peut-être au-.-i d'aprè- Balzac l. Ayant peint le premier Brutus dans la tragédie qui porte ce nom, il voulut peindre le second dans ceUe-ci Dans Tune, le père faisait exécuter - s Gis, qui avaient eg£ de rétablir les ms l'autre. lefils tue .-on |

qui a voulu se l'aire -oi lui-même ; Voltaire adopte la tradition qui t'ait de Brutus le tils de César: il Compte que cela lui fournira des oppositions plus dramatique.-. La scène où Brutus apprend de ' lui-même qi; 'j d tils suit immédiatement celle

où il a juré d'être son meurtrier ; ce qui amène une situation nouvelle ; mais cette combinaison, pour être ingénieuse, manque de grandeur. Elle pouvait plaire au Père forée, au l'ère Tournemine ; mais c'est un

1. Fénelon , dans sa Lettre à V Académie : « Il me semble, dit-il, qu'on a donné souvent uux Romains un discours trop lastueux- -Ve ne trouve point de proportion entre l'emphase avec laquelle nugusle parle dans la tragédie de Cinna, et la modeste si nplicité avec laquelle Suétone ie dépeint. » — Grimm. dans sa Correspondance littéraire, a touché aussi ce point finement.

12i LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

peu menu ; cela sent sa tragédie de rhétorique. Les Jésuites et leurs élèves sont gens d'esprit, mais n'ont pas le sentiment du grand. Shakspeare y va plus largement , voit et frappe de plus haut , à grands coups de cognée , et ne se perd pas dans ces petites habiletés .

Cette fois, Voltaire croit devoir ne pas dissimuler la source ; un avertissement daté de 1736 et qui est censé de l'abbé de la Marre , mais évidemment dicté ou inspiré et revu par Voltaire lui-même, dit ce qui suit : « 11 y a près de huit années que plusieurs personnes prièrent l'auteur de la Henriade de leur faire connaître le génie et le goût du théâtre anglais. Il traduisit en vers une scène du Jules César de Shakspeare, dans laquelle Antoine expose aux yeux du peuple romain le corps sanglant de César. Cette scène anglaise passe pour un des morceaux les plus frappants et les plus pathétiques qu'on ait jamais mis sur aucun théâtre. Le peuple romain, conduit de la haine à la pitié et à la vengeance par la harangue d'Antoine, est un spectacle digne de tous ceux qui aiment véritablement la tragédie. — Les

amis de M. de V le prièrent de donner une

traduction du reste de la pièce. Mais c'était une entreprise impossible * . Shakspeare , père de la tragédie anglaise, est aussi le père de la barbarie qui y règne. Son génie sublime, sans culture et sans

1. De nos jours, Auguste Barbier, l'auteur des h:mbest a traduit en vers le Jules César de Shakspeare.

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