Voir ci-dessus, pages 31 et
2. L'auteur, dans l'édition de 1736, avait mis à ces vers la cote suivante, qu'il supprima dès 1738 : « Cette plainte et ce
Chateaubriand ne veut pas voir cette balance. Écartant et dissimulant tout ce qui contrarie son entreprise-, il supprime dans l'analyse à'Alzire, comme dans celle de Ylphigénie d'Euripide, l'un des deux côtés du sujet, celui qui gène et ruine sa thèse. Il trouve en somme que cette pièce à'Alzire, « malgré le peu de vraisemblance des mœurs, est une tragédie fort attachante. On y plane, dit-il, au milieu de ces régions de la morale chrétienne, qui, s'élevant au-dessus de la morale vulgaire, est d'elle-même une divine poésie. 1 »
Comme on sent que ce virtuose fait des fioritures, n'importe lesquelles, sur son thème, et enfile des phrases , en guise de pensées ! Voltaire fait du christianisme poétique ; mais Chateaubriand, du christianisme politique. Littérairement, toutefois, le romanesque hybride de la pièce de Voltaire laissera dans son esprit une vive impression. Lorsqu'il se sauvera en Amérique pour fuir la Révolution, à la recherche non comme il le prétend d'un passage au pôle nord, mais d'impressions poétiques et d'effets littéraires, il retrouvera dans sa mémoire la fille du chef sauvage, amoureuse du prisonnier, lui donnant les moyens de fuir, et enfin se laissant convertir à la religion de celui qu'elle aime. Bref,
doute sont dans la bouche d'une chrétienne nouvelle. » — On peut rapprocher de cette tirade les vers analogues qu'on lit dans l'Orphelin de la Chine, acte V, scène v. Voirplus loin page 261.
1 Chap iv .
ALZIRE OU LES AMÉRICAIN i 149
ALzire et Zamore , baptisa de noms nouveaux . deviendront Atala et Chactas , et ne seront pas moins artificiels.
Il est facile de louer cette tragédie dans une certaine mesure : il est plus facile encore de la critiquer. Geoffroy ne s'en est pas fait faute, et la résume ridiculement : «Un Sauvage péruvien, errant dans les bois, vienl chercher sa maîti près de la ville des Espagnols; » on le fait prisonnier. « Délivré par grâce, il apprend que sa maîtresse est mariée au gouverneur. » Là-dessus, il se laisse emporter par la colère : on le remet en prison. « La femme du gouverneur procure la liberté à ce prisonnier , qui est son amant : ils'cn sert pour assassiner le maii. Et, ce qui est le comble du merveilleux, le mari assassiné pardonne pieusement à l'assassin, et, quoique Espagnol . lui cède sa femme. »
Cette sorte de miracle, auqui I le poète donne pour principe la charité chrétienne, aurait dû incliner le critique à l'indulgence. .Mais point du tout. Il conclut que « c'est un amas de folies plus comiques que tragiques; qu'il fallait que Voltaire fût sorcier pour faire admirer cala ; que sa magie était dans son style ; mais bien plus dans la disposition des spectateurs, blasés sur le bon sens et avides d'idées nouvelles. Cette opposition des mœurs sauvages avec celles des peuples civilisés paraissait alors piquante,
— quoiqu'on l'eût déjà présentée, bien plus heureusement, dans une farce intitulée : Arlequin aauvage <> .
On pourrait croire d'après ces paroles que le drame de Voltaire avait quelque ressemblance avec Arlequin sauvage. 11 n'en est rien 1.
En admettant que Voltaire n i t connu cette petite pièce et s'en soit souvenu, ce ne serait que dans le joli conte en prose intitulé le Huron ou V Ingénu qu'on pourrait en trouver quelque réminiscence.
Pour conclure, il y a dans Alzire une certaine nouveauté, mi -partie romanesque, mi-partie dramatique, du brillant et du mouvement, et une sorte de prestige ; un assez grand nombre de vers à effet, étant admis le style théâtral du temps; mais un nombre plus grand encore d'assez mauvais, même pour l'époque. La pièce, à tout prendre, est endiablée, comme un drame d'Alexandre Dumas. Au émoignage de M. H. Blaze de Bury, Alzire.. en Allemagne, passe pour la plus complète des créations théâtrales de Voltaire .
La même année que ses Américains , il fit jouer une comédie en cinq actes, en vers de dix syllabes, l'Enfant prodigue; et, publiant cette pièce deux ans apn -s , y mit une Préface , où nous rencontrerons la théorie romantique. A'ous la rapprocherons d'un passage de la Préface de Cromwell. Ce sera dans une leçon M>écialement consacrée aux comédies.