‹ Le theatre de VoltaireChapitre 51 sur 161 · scène est à la Mecque · texte numérisé non relu

scène est à la Mecque

Quel assemblage de titres étranges ! ce shérif de la Mecque, et du Sénat, comme il se nomme luimême à la scène IV, lorsqu'il dit à Omar :

Ta veux que du Sénat le shérif infidèle Encense un imposteur et couronne un rebelle !...

Puis ce sénateur, — «du sénat d'ismaël » comme <ni le dit plus loin. Quoi mélange de dénominations hétéroclites !

Si le lieu général de la scène est la Mecque, le 1 h particulier change plusieurs fois, mais sans qu'on en soit averti autrement que par le texte même. Au premier acte, ce doit être un vestibule quelconque, a la mode classique, mais apparemment un vestibule oriental ; c'est bien le moins . Au second , il faut absolument que ce soit la prison où est enfermée Palmyre, puisqu'au lever du rideau elle dit à Séide :

lins ma prison cruellp est-ce un dieu qui te guide? Mes maux sont-ils P-iis ? terevois-je, Séide?...

Et cependant, lorsque Mahomet fait son entrée à la scène m du même acte, ce ne doit pas être dans la prison : nous voici donc revenus au vestibule, — à un mis d'admettre, chose peu vraisemblable, que la prison elle-même ne fût autre que ce vestibule banal, tenant lieu des diverses parties d'un palais, et de la .Mecque tout entière. — Voltaire abandonne donc les unités, après les avoir si obstinément défendues.

Mahomet fut, pendant un siècle, une des pièces las plus admirées ; aujourd'hui il est bien passé de mode.

MAHOMET lo7

Ce n'est pas seulement parce que l'auteur a faussé étrangement l'histoire, c'est >\\w son héros n"< -t guère plus vrai humainement qu'historiquement1. Le poète se faisail de grandes illusions sur son œuvre. Au moment mu clic riait sur le métier, il se préoccupait de -voir s comment une pièce d'un genre si nouveau et >i hasardé réussirait auprès de nos galants Français o. 11 écrivait à Cideville : « Heureux celui qui trouve une veine nouvelle dans cette mine du théâtre, si longtemps fouillée et retournée ! .!<■ ne vous ai poinl envoyé Zulime; je crois pouvoir mieux faire, et qu'en effet Mahomet vaut mieux. » — ■ Dest tout neuf , » écrit-il d'autre part à d'Argental.

Il n'est, en effet, que trop neuf, ci- Mahomet, ce chef de l'Islam, représenté purement et simplement comme un imposteur effronté. Avec cela, très maladroit : il se pose lui-même en faux prophète. Un oracle ayant promis l'empire du monde a l'envoyé d'en-haut qui pénétrera dan- la Mecque sans coup férir, Mahomet dit qu'il veut tirer parti de cette superstition :

Je viens mettre à profit les erreurs de la terre.

Qu'il fasse une telle confidence à son lieutenant, passe encore, quoique cela déjà ne soit pas d'un politique ; mais il la fait aussi à son ennemi déclaré,

1. Voir, sur le Mahomet réel, le livre de M. Barthélémy Saint-Hilaire, Mahomet et le Coran, 1865. — Et Edmond Scherer, Éludes sur la Littérature contemporaine , 3° série ; où il presse en un bel article les trois volumes de Sprenger.

lo8 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

Zopire, vieux patriote, qui. voyant poindre dès la jeunesse sa criminelle ambition, le (il bannir. Voilà l'homme qu'il choisit pour lui confesser toute sa fausseté.

Il veut le gagner, direz-vous ? — Mais comment le gagnera-t-iï en l'indignant"? Il commence par faire à Zopire un petit cours d'histoire universelle, sur le thème iiumnnum paucis vivit genus ; autrement dit : « C'est pour les hommes providentiels que le genre humain tout entier est fait1»; et prétend, par ces considérations, l'amener à la conclusion suivante: Il faut un nouveau Dieu pour laveugle univers.

Son dessein est donc d'abolir tous les dieux antérieurs et de se mettre à leur place.

Mais de quel droit*? répond, un peu naïvement, le vertueux Zopire. Et Mahomet de répliquer avec emphase :

Du droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.

Ce profond politique propose donc à un homme dont il a é] rouvé à ses dépens l'honnêteté et la clairvoyance, de prêter les mains à son entreprise d'usurpation politique et religieuse, de l'aider à abuser

les peuples :

Il faut m'aidera tromper l'uni

Quel prophète a jamais parlé ainsi? — excepté

1. « Le peuple, aveugle et faible, est né pour les grands hommes. » dit Omar, qui est son écho. — Acte I, scène iv.

MAHOMET loi»

le Prophète de Scribe dans l'opéra qui porte ce

titre ; mais c'est que l'étroite conception de Scribe procède précisément de cette pièce de Voltaire.

Les prophètes peuv< ni tromper le monde; mais ils se trompent eux-mêmes tout les premiers. Ceux qui se trouvent avoir fondé des religions ne savaient pas qu ils les fondaient, et sont morts sans l'avoir su, à peu près de même que Christophe Colomb mourut sans se douter qu'il avait trouvé l'Amérique, et sans y avoir jamais - v ils pouvaient iir au monde longtemps après, ils seraient quelquefois bien étonnés de tout ce qu'on a mis sous leur nom. Les religions, comme les épopées, se font toutes seules dans l'imagination des mes : ceux qui créent les mythes ne se doutent guère plus de ce qu'ils l'ont, que les madrépores i t 1 - coraux construisant incessamment sous l'Ot Pacifique les continents futurs. Les génies religieux sont réellement presque aussi inconscients qui foules dont ils ont reçu d'abord les vagues eilluves, les suggestions indéterminées, — qu'ils leur renvoient à leur tour répercutées et grossies. Leur imagination frappée n'a de puissance que par leur sincérité; c'est leur émotion qui est contagieuse et qui se communique. — Voltaire n'avait point l'esprit ouvert de ce côté. Mabomet tel qu'il le conçoit et le présente dans sa pièce, «c'est, dit-il, Tartuffe les armes à la main » . — Mais, répond très bien Géruzez, « Tar-

tuffe ne se bat point; Tartuffe ne fonde pas de religion ; il se sert de celle qu'il trouve établie ; il y fonde son industrie et ses bénéfices; il se garde bien des entreprises qui demandent du dévouement et qui exposent à des sacrifices. Mahomet, tel que le peint Voltaire, loin de convaincre et de conquérir la moitié du monde, n'aurait pas entraîné à sa suite un seul chamelier, ni dominé la moindre des bourgades de l'Asie 1. »

Voltaire, qui eut de grandes parties de l'historien • la us Charles XII et dans l'Essai sur les Mœurs, n'était point doué du sens des choses religieuses et des imaginations populaires. Cet enfant de Paris, l'espril l'ait comme il l'avait, ne pouvait pas plus croire aux hallucinations sincères de Mahomet, conducteur de chameaux, conversant avec l'ange Gabriel, qu'à celles de Jeanne d'Arc, la bergère, écoulant les voix célestes de Sainte Claire et de Sainte Marguerite. Pour lui comme pour tous les philosophes de son temps (excepté peut-être Rousseau) tout fondateur de religion était un fourbe. Point de vue étroit et faux. La fourberie n'a jamais rien fondé; et, quand elle s'introduit dans une religion établie, elle y met un germe délétère qui se développe tôt ou tard . In imposteur, un faux prophète, ne saurait conquérir une moitié du monde ; tandis qu'au contraire une grande partie du genre humain peut fort bien être

1. Notice au Théâtre choisi de Voltaire. Paris, Hachette, 1876.

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conquise par le sentiment sublime d'un être ingénu et pur ; et cela mm seulement de son vivant, mais après sa mort : son espril . comme un germe nouveau d'une fécondité infinie, pousse dans le vieux et riche onds de la morale universelle élaborée pendant des siècles par celui de L'humanité.

Il n'y a que la foi qui crée, et qui i nfante des sociétés nouvelles. Les augures du temps de Cicéron, qui ne pouvaient s'entre -regarder sans rire, riaient les ministres d'une religion vieillie.

« Tartuffe les armes à la main !» — « Tartuffe le Grandi » dit encore l'auteur. — Mais est-ce que Tartuffe dévoile se- desseins à toul le monde .' est-ce que Tartuffe prend des confidents? Laurent n'esl pas •lu tout son confident . Mahomel en a deux pour un, Omar et Zopire. Mais pourquoi, au fond '.' parce que l'auteur, trouvant son exposition trop longue, l'a divisée en deux morceaux : Mahomet serl le premier à son lieutenant, qui est là pour cela, niais qui déjà doit tout savoir; et le second, à son ennemi intraitable. Cela ne se tient donc pas mieux au point de vue dramatique qu'au point de vue historique.

Parlerons-nous de la composition et de la construction? Quel imbroglio romanesque! plus artificiel même que celui de Zaïre, avec lequel il a pourtant quelque analogie. Ici comme la, un frère et une sœur ont été faits prisonniers; mais ici,

chose difficile à admettre, ils ignorent qu'ils sont frère et sœur. Ici comme là . le vainqueur, épris de sa captive, en est jaloux; il l'a t'ait élever dès l'enfance dans une sorte de harem- couvent . Elle le révère avec effroi :

Mabomel a formé nies premiers sentiments. Et ses femmes en paix guidaient mes faibles ans; Leur demeure est an temple où ces femmes sai Lèvent au ciel des mains de leur maître adorées...

Quoique Voltaire ait si souvent raillé Corneille el Racine mettant sur la scène des Scrtorius et des Mithridate amoureux, il nous fait voir u& Mahomet non seulement tendant un piège à celle qu'il aime pour éprouver ses sentiments secrets, comme Mithridate à Monime, ou Harpagon à Marianne, mais il fait parler le chef de L'Islam à peu près comme Arnolphe jaloux d'Agnès :

Quoi ! je suis, malgré moi, conGâVnt de sa flamme !

Quoi ' sa naïveté, confondant ma fureur,

Enfonce innocemment le poignard dans mon cœur ' !

Sur combien d'invraisemblances la fable est bâtie! Ce Séide et cette Palmyre, enlevés à Zopire dans un combat, et ignorant qu'il est leur père, et qu'ils sont frère et sœur 1 cela afin que Mahomet, qui les a élevés près de lui. puisse faire luire aux yeux de Séide l'espoir d'un mariage (qui serait un inceste) el abuser de son ascendant sur ce jeune

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