‹ Le theatre de VoltaireChapitre 63 sur 161 · C'est le nom que Voltaire donne à Téléphonte · texte numérisé non relu

C'est le nom que Voltaire donne à Téléphonte

UÉBOPE ! v I

punir, comme dans la fable d'Hygin, L'horrible certitude que lui donne l'aveu du meurtrier, le prix qu'il réclame lui-même de son crime. D'ailleurs elle n'agit pas dans le premier mouvement de la colère : c'est après réflexion, de propos délibéré, de sangfroid, qu'elle va . de sa propre main , assassiner un jeune homme qui lui avait d'abord inspiré do la sympathie, et dont le crime n'esl pas prow l h.uigements donnent quelque chose d'odieux à l'action de Mérope, qui paraissait, au contraire, naturelle dans Hygin. La mère d'Égisthe paraît même d'autant plus cruelle à ce moment que, dans les scènes précédentes, le poète dramatique lui attribue des sentiments plus doux. Et Lessing a raison de dire : « Elle a perdu son fils; soit 1 qu'elle fasse, dans le premier emportement, ce qu'elle voudra du meurtrier, je le lui pardonne : elle est femme el mère... Biais, madame, un jeune homme qui. peu auparavant, vous ini sait si fort, chez lequel vous reconnaissiez tant de marques de droiture et de vertu, parce qu'on trouve chez lui une vieille armure que votre fils avait coutume de porter, vouloir l'immoler de votre propre mak) comme le meurtrier de votre fils , sur le tombeau de son père ! Appeler pour cela à votre secours gardes du corps et prêtres ! Oh fi ! madame ! Ou jtme trompe fort . ou vous auriez été silllée dans Athènes. » La très juste critique de Lessing l'ait voir clairement tout ce que Voltaire a perdu à s'écarter de la fable antique, tout ce qu'il a sa-

crifié au vain plaisir de surprendre les spectateurs par la reconnaissance d'Egisthe , plaisir que les anciens eussent considéré comme un moyen inférieur d'exciter l'intérêt; — « Les Grecs n'eussent pas moins blâmé l'invraisemblance du dénouement de Mérope, admirablement préparé dans la fable d'Hygin par l'erreur de Polyphonte. qui, non seulement, ne connaissant pas Egïsthe, ne songe pas à se défier de lui , mais qui , le prenant pour le meurtrier d'Egisthe, lui accorde sa confiance; tandis que, dans la pièce de Voltaire, on s'étoimeque Polyphonie ne s'entoure pas de plus de précautions contre un jeune homme dont il connaît la naissance , les droits, les griefs, et qui, avant de le frapper, l'a menacé de sa vengeance. Ce n'était pas la peine de nous présenter l'usurpateur de Messène comme un tyran très soupçonneux et très éclairé sur ses intérêts, pour démentir ce caractère à la fin de la tragédie. »

Malgré tant de défauts incontestables, Je succès était assuré par la situation principale : une mère, voulant venger son fils qu'elle croit avoir été tué, lève le poignard sur un jeune homme qu'elle prend pour le meurtrier et qui est ce fils même. On arrête son bras , fort à point , comme celui d'Abraham .

« Ce coup de théâtre, dit Geoffroy, exige une combinaison qui réussit rarement : il faut que Narbas se trouve à point nommé en état d'arrêter le poignard de Mérope ; un pareil effet du hasard ne

MÉKOPE l'H

peut être imité avec précision : si Narbsu trop tard. Mérope esl obligée d'attendre, et, s'il arrive trop tôï , il faut qu'il attende Mén il en résulte pour les deux acteurs une gène, un embarras, qui nuit au naturel de l'action, el refroidit la scène. Lorsque je vis jouer Mérope il va cinq ans. ce fut Mérope qui attendit Ni fit presque rire les spectateurs. Cette fois-ci, c'est Narbas qui a attendu Mérope.

Tout cela peut être amusant, mais parait arra sinon invente . Le critique, d'ailleurs, ue preD garde qu'en visanl Voltaire, il atteint Euripide. « C'est, dit-il, dans l'explosion el le cli<» si «s

qu'il faut chercher les coups de th dans des tours et des prestiges de joueur d lets. » Pui<. averti peut-être par quelque lecteur ami des anciens que ee coup de théâtre était d'Euripide, avait été loué par Aristote, et excitait, au rapport de Plutarque. les acclamations enthousiastes du public athénien, Geoffroy essaye de se rattraper dans un autre feuilleton en disant que sans doute cette situation « était mieux amenée , mieux motivée , et beaucoup mieux exécutée, qu'elle ne l'est dans la pièce de Voltaire ». Supposition entièrement gratuite et arbitraire : car il paraît bien que le coup de théâtre dont parle Plutarque était absolument le même, et soulevait toujours les applaudissemi plus le cinq cents ans après la mort d'Euripide. « Voyez, dit cet historien, quels mouvements, quelle

agitation , excite dans tous les spectateurs la vue de cette mère désespérée , qui , levant le poignard sur son fils, qu'elle croit être l'assassin, s'écrie : « Tu n'échapperas pas au coup mortel que je vais te porter ! » 11 n'y a personne qui ne soit suspendu à cette action terrible, et qui ne redoute que la fureur de la mère n'ait son effet avant l'arrivée du vieillard qui vient lui arrêter le bras... » Ainsi le témoignage de Plutarque confirme la louange d'Aristote. Ce que Geoffroy critique en termes si rudes est donc précisément la scène que l'auteur de la Poétique , le plus grand génie parmi les critiques et philosophes grecs , d'accord avec tout le peuple d'Athènes , admirait si fort dans l'œuvre de celui qu'il a qualifié « le plus tragique » 1 des poètes.

Ce qui est vrai d'une manière générale et que Geoffroy eût pu faire remarquer en l'appliquant aux tragédies de Voltaire , c'est que l'influence du théâtre espagnol s'étant fait sentir au nôtre avant celle du théâtre grec, a développé chez la plupart de nos auteurs et dans notre public un amour des complications , bien différent de la simplicité d'action si goûtée des Athéniens.

La pièce de Voltaire plut aux Parisiens par ces complications mêmes, et par ces surprises2. Elle fut reçue avec enthousiasme, peut-être aussi grâceàl'ac-

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