PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS
Théâtre de la Porte-Saint-Denis. Le Pi-Pa-Ki, drame en Ai tableaux, par Kao-Tong-Kia, septième Thsaî-Tseu, arrangé pour la scène^ d'après la traduction de M. Bazin.
Le Pi'Pa-Kiy représenté pour la première fois à Pékin il y a quatre cent quatre-vingts ans, n'obtint, du vivant de l'auteur, que des succès équivoques. Le fait n'est pas rare dans l'histoire des lettres. Beaucoup de pièces froidement accueillies aux débuts ont fini par obtenir la faveur du public. L'écrivain chinois avait du génie; il put se consoler de l'ingratitude de ses contemporains et attendre le jugement de la postérité, qui ne
manqua pas de rendre à sa mémoire un tardif, mais glorieux hommage.
Ce drame parut à la scène après avoir été remanié parle savant critique Mao-Tseu, qui passait pour avoir de l'esprit et du goût, deux qualités assez rares à rencontrer sous la plume des commentateurs chinois.
Ainsi transformé et mis au point, d'après les convenances de la scène chinoise, le Pi-Pa-Ki nous arrive aujourd'hui avec de nouveaux changements, nécessités, cette fois, par les exigences de notre théâtre, que les auteurs chinois du xv° siècle ne paraissent pas avoir trèsbien connu. C'est à un de nos spirituels confrères que nous devons cet important travail. La direction de la Porte- Saint-Denis,toujours éprise d'art,s'est empressée d'accueillir le manuscrit ainsi revu et corrigé, et, — chose extraordinaire! — la représentation de ce drame chinois a eu toutes les attractions d'une première, quoique ce ne fût en réalité qu'une reprise, la première ayant eu lieu en 1404.
C'est une pièce chinoise, sans nul doute; il y
est fortement question de piété filiale, de concours littéraires, des devoirs imposés par les rites, et il est de fait que les spectateurs, habitués à applaudir les pièces de Dumas el de Sardou, ont dû trouver la tentative audacieuse; la curiosité a fait venir bien des gens.
Les premiers Chinois qui se sont montrés sur la scène dans le costume que vous savez et avec tous les accessoires d*ordonnance ont d'abord excité dans la salle une douce gaieté, qui a mis le public en bonne humeur; et on a écouté, chose précieuse pour l'auteur, ce que pouvaient bien se dire ces magots. Bientôt la surprise a fait naître l'intérêt; une action touchante a apparu au milieu de tous ces tableaux, et nos difficiles ont applaudi. Dès le huitième tableau, la salle était rassurée; le plaisir faisait son apparition; le public des loges se laissait convaincre ; le « tout- Paris », captivé par ces charmantes chinoiseries, était conquis par les Célestes ! Il n'y a pas à revenir sur les conséquences de celte soirée, il faut l'avouer : c'est un succès !
Les Chinois ont droit à toute la reconnaissance des critiques, si souvent embarrassés de démêler les intrigues des pièces, surtout à la Porte-Saint- Denis. Ils font précéder leurs œuvres dramatiques d'un prologue dans lequel ils ont Tobligeance d'exposer, dans un résumé clair et déjà intéressant, le sujet du drame; de sorte que le critique, n'a plus qu'à se procurer une copie du prologue ; sa besogne est faite. J'invite sincèrement les auteurs de troisième, quatrième et cinquième ordre à imiter cet exemple ; je pourrais citer des pièces qui ont attiré toutes nos sévérités et qui auraient peut-être été des chefs-d'œuvre si nous avions pu, mes confrères et moi, être éclairés d'avance sur les obscurités de l'intrigue. C'est une réforme de nos mœurs dramatiques que j'appelle de tous mes vœux : on va juger de son importance.
L'acteur principal de la pièce se présente devant la rampe, et s'exprime en ces termes :
c Messieurs (les Chinois ne disent jamais mesdames),
» Les comédiens de T Empereur* vont avoir l'honneur de représenter devant vous le drame intitulé : Pi-Pa-Kù Écoutez l'argument : Tchao est une jeune femme d'une beauté remarquable; Tsaï-Yong, un bachelier accompli; il y avait à peine deux mois qu'ils étaient unis par des nœuds légitimes, quand l'Empereur convoque les lettrés de toutes les provinces de l'empire, et annonce l'ouverture du concours. Tsaï-Yong, cédant aux instances de son père, part pour la capitale, obtient la palme académique, et se place tout d'un coup au premier rang des docteurs. Il contracte alors un nouveau mariage; il épouse Nieou ; mais, élevé par ses succès au comble de la gloire, des grandeurs et de la fortune, il ne peut plus renoncer à la magistrature. Pendant ce temps, la famine exerce ses ravages dans son pays natal;
1. Par autorisation spéciale de la censure, et malgré les protestations tle la Comédie-Française, ce terme a été conservé.
son père et sa mère meurent l'un après l'autre. Quel sujet d'affliction pour ce brave jeune homme ! Tchao, la jeune femme, abreuvée de chagrins, acquitte de tous les devoirs imposés par les rites. Elle coupe sa chevelure et la vend pour faire des funérailles aux parents de son époux ; elle ramasse de la terre dans le pan de sa tunique de chanvre et leur élève un tombeau. Puis, prenant un luth, elle dirige ses pas vers la capitale. On la voit, sur les routes, qui exalte et chante les vertus domestipues.
> La reconnaissance de Tchao et de Tsaï-Yong a lieu dans une bibliothèque. Cette scène est suivie de pleurs et de regrets amers. Le jeune homme, au fond, avait de la piété filiale; Niéou, de la sagesse et de la modestie. Enfin, Thsaï-Yong, accompagné de ses deux femmes, retourne dans son pays natal et accomplit les cérémonies funèbres. >
Voilà une exposition à l'antique qui a réjoui nos académiciens et qui n'a pas manqué son effet. On a compris qu'on allait s'amuser, et
chacun a pris un air de victime résignée. J'attribue en partie le succès de la soirée à ce contraste. Dites à un public : t Vous allez voir ! c'est un chef-d'œuvre! il ne sera pas de cet avis. Mais, jelez-lui sur la tête une bonne douche dès le lever du rideau, vous le verrez soumis et docile, ce qui lui aurait paru médiocre lui semblera attachant. Décidément, les Chinois sont des malins et connaissent bien leur c tout-Pékin ».
Ce qui fait le mérite de cette pièce, et j'exprime ici mon opinion, indépendamment de toute influence de curiosité, c'est qu'elle intéresse sans qu'il soit possible de reconnaître aucune des règles dont l'observation s'impose à nos auteurs dramatiques. C'est une suite de tableaux qui passent devant l'attention, comme les feuillets d'un livre de mémoires. Les années s'écoulent, les événements s'accomplissent; les personnages parlent et agissent, et, lorsque tout est terminé, au lieu d'une confusion de détails, il reste dans l'esprit une seule note, claire et profonde, un principe lumineux, une démonstration. Cette
pièce est étonnante dans sa complexité; il y a de tout; mais un seul personnage, dès les premières lignes du prologue, s'empare de l'intérêt. C'est Tchao, cette jeune femme, belle et vertueuse, qui va personnifier en elle tous les héroïsmes de la piété filiale. Quels que soient les personnages qui occupent la scène, c'est elle, toujours elle, qui est le souci et l'inquiétude de l'attention. Que va-t-elle devenir? Son jeune époux, obligé de céder aux remontrances paternelles, part pour la capitale, à la conquête des honneurs et de la richesse. L'infidèle ne revient plus. Au moins les coutumes l'excusent. Mais combien de fiancées ont été ainsi abandonnées ! combien de femmes ont pu accuser l'ambition d'avoir détruit leur bonheur ! combien de serments ont été échangés au moment des adieux, et qui n'ont pas eu assez de patience ! C'est de l'histoire humaine, et toute action qui s'inspire de ces sentiments est sûre de parvenir droit au but, arrivât-elle de Chine. L'infortunée Tchao, quelque abandonnée qu'elle soit, ne cède pas au désespoir; malgré tout, elle ac-
iU LE THEATRE DES CHINOIS
complit son devoir avec cette espèce de ténacité qui n'appartient qu'à la vertu. Ce rôle est admi- ' rable. Il est la démonstration vécue de ce principe que raccomplissement de son devoir, quoi qu'il ] arrive, est la plus féconde des vertus, la plus simple et la plus noble. Autour d'elle se groupent des personnages qui sont des caractères authentiques. Quoi de plus naturel que ce bon seigneur Tchang, qui s'est engagé à protéger les vieux pa- j rents de Tsaï-Yong et qui est le dernier à apprendre ] l'extrémité à laquelle ils sont réduits, t — Eh J quoi ! dit-il à Tchao, vous n'êtes pas venue me trouver? »
C'est une vérité universelle : une bonne action n'est jamais spontanée, et toujours le bien entre dans le cœur humain par la porte des intrus. Les hommes qui se croient généreux ouvrent les yeux sur des maux que tout le monde connaît quand il n'est plus temps de les réparer, et, loin de chercher les occasions de donner, ils regrettent les tentations de la charité. Misérable calcul : lorsque la charité aura les audaces de
régoïsme, il y aura moins de pauvres parmi les riches.
Tsaï-Yong parvenu aux honneurs n'a pas eu assez d'énergie pour résister aux séductions d'une alliance présentée par l'Empereur. Il a oublié Tchao : c'est conforme aux usages. Le bonheur des parvenus est avare, ne demandez pas à ceux qui sont nouvellement heureux de se souvenir des compagnons de l'infortune; ils n'ont de mémoire que pour eux-mêmes. L'auteur chinois se connaissait en hommes, quoiqu'il n'eût pas fait ses études dans le monde occidental.
Tsaï-Yong n'est cependant pas un homme méprisable; il manque de volonté; il a des regrets, des souvenirs douloureux, des remords. Tenez, lisez cette scène entre les deux époux : l'un, Tsaï-Yong, troublé par les tristes pensées qui le poursuivent; l'autre, Niéou, l'épouse heureuse; qui ne connaît que les joies de l'hymen :