TSAÏ-YONG — NIÉOU
NIÉOU
Seigneur, j'ai entendu tout à l'heure les sons du luth.
TSAÏ-YONG
Oui, .ma femme, je joue du luth pour ramener le calme dans mon esprit.
Seigneur, il y a longtemps qu'on m'a parlé de vos talents ; je sais que vous êtes habile dans l'art musical. Comment se fait-il donc qu'au moment où j'arrive pour prêter l'oreille à vos accents, votre luth se taise tout à coup? Je serais heureuse d'admirer aujourd'hui votre chant, car votre servante a du chagrin aussi. Seigneur, je vous en supplie, chantez-moi une romance.
TSAÏ-YONG
Puisque vous le voulez, dites-moi, quelle romance désirez- vous que je chante? Aimez-vous la chanson intitulée : « Le faisan qui, le matin, prend son vol? i
NIÉOU
Oh ! non ! il n'y a pas d'amour là dedans.
TSAÏ-YONG
Vous avez tort. — Eh bien, je vais vous chanter la romance intitulée : « L'oiseau Louen séparé de la ^ compagne qu'il aime. »
NIÉOU
L'époux et l'épouse sont réunis. Pourquoi voulezvous décrire avec votre luth les chagrins du veuvage ?
TSAÏ-YONG
Alors, chantons une autre chanson. Que dites-vous de la romance intitulée : « Le ressentiment de la belle concubine Tchao-Kiun? »
NIÉOU
Qu'avez-vous besoin de chanter la vengeance dans le palais desHan, quand la paix et la concorde régnent ici? Seigneur, dans le calme de cette belle soirée, vis-à-vis de ces perspectives si ravissantes, chantezmoi donc la romance : « Quand la tempête agite les pins. »
TSAÏ-YONG
Je le veux bien, c'est une belle romance.
n chante en s' accompagnant sur le luth.
NIÉOU9 l'interrompant.
Vous vous trompez. Pourquoi chantez-vous cette romance sur l'air : « Quand je pense que je retournerai dans mon pays natal? ^
TSAÏ-YONG
ÂttendeZ) je vais recommencer.
NIÉOU
Seigneur, vous n'y êtes pas encore. C'est l'air de € La tourterelle délaissée ».
TSAÏ-YONG
J'ai pris un air pour un autre.
On ne se trompe pas à ce point. Seigneur, c'est' volontairement que vous prenez un air pour un autre.' Vous méprisez votre servante, vous dédaignez de, chanter devant elle.
TSAÏ-YONG
Cela est bien loin de ma pensée. Non, c'est que je ne puis pas me servir de cet instrument.
NIÉOO.
Et pour quelle raison?
TSAÏ-YONG
Parce qu'autrefois, quand je chantais, je jouais toujours de mon vieil instrument. Ce luth est un luth nouveau, je n'en ai pas l'habitude.
NIÉOU
Où est donc votre vieux luth ?
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TSAÏ-YONG
II y a longtemps que je l'ai jeté de c6té.
NIÉOU
Pourquoi ?
TSAÏ-YONG
Parce que j'ai maintenant un nouveau luth.
Souffrez que votre serrante vous interroge encore. Pourquoi ne quittez-vous pas votre nouveau luth pour reprendre le vieil instrument, dont vous jouez si bien ?
TSAÏ-YONG
Croyez-vous, ma femme, que, dans le fond démon cœur, Je n'aime pas mon vieux Iuth?Âh! c'est qu'il ne m'est pas permis de quitter celui-ci!...
NIÉOU
Seigneur, encore une question, je vous prie. Puisqu'il ne vous est pas permis de quitter votre nouveau luth, d*où vient que vous conservez de l'attachement pour l'ancien? — Je crois que votre cœur n'est pas
TSAÏ-YONG, tristement.
J'ai brisé mon vieux luth ; et maintenant, quand je veux jouer sur cet instrument nouveau, je ne m'y reconnais plus. Je confonds une note avec une autre.
NIÉOU
La confusion n'est pas là, elle est dans votre cœur. À qui pensez-vous donc avec tant d'émotion ?
TSAÎ-YONG.
A qui voulez-vous que je pense?
Quesais-je, moi? A une personne que vous aurez de la peine à voir.
Est-ce que cette scène n'est pas tout à fait exquise ? Ces métaphores ont un charme attendrissant qui ne s'adresse pas seulement à l'esprit : il gagne le cœur. Cependant la vérité ne se fait pas connaître encore; Tsaï-Yong n'ose pas la découvrir, et il faut toute la perspicacité de la femme, la seconde vue de l'amour, pour l'arracher de son cœur. Cette scène est encore admirablement détaillée; c'est une suite de déductions qui entraînent autant de conQdences et qui mettent en relief des caractères vrais.
Beaucoup de traits de mœurs et d'épisodes
curieux rendent ce drame intéressant à plus d'un titre. Nous y voyons une description plaisante des examens, une scène presque bouffonne, satire très méritée des concours, à une époque où la subtilité des questions les avait fait désigner du nom de casse-tête chinois. Ces satires ne manquent pas d'un certain à-propos. Le président du concours mérite une mention spéciale, et le discours qu'il adresse aux candidats est simplement un modèle d'humour. C'est le genre de la parodie dans sa fleur. Écoutez cet homme grave :
« Messieurs les bacheliers, par une décision de la cour souveraine du Li-Pou, j'ai été nommé aux fonctions d'examinateur en chef, et, comme une nouvelle période triennale va commencer, l'Empereur m'a chargé de présider aux épreuves du concours. C'est à moi qu'il appartient de discerner le mérite dans tous les candidats. Messieurs, rassurez-vous, je suis du nombre de ces magistrats qui aiment le plaisir et la gaieté ; je ne ressemble pas aux examinateurs des années précédentes. Dans le dernier concours, par
exemple, la première dissertation à faire avait pour objet une question de littérature ; la seconde, une question de morale, et la troisième, une question de politique; mais, moi,je vais proposer aujourd'hui, à la place de la première dissertation, le second vers d'un distique à composer; à la place de la seconde, une énigme à deviner, et, < à la place de la troisième, une chanson à chanter. Celui qui achèvera le distique, devinera l'énigme et chantera la chanson, celui-là sera élevé au rang de Tchoang-Youen et couvert de gloire; il portera des fleurs d'or sur son bonnet; il ira s'asseoir, dans le palais impérial, au splendide banquet des docteurs. Quant à celui qui ne subira pas convenablement ses épreuves, on lui barbouillera le visage avec de Tencre, et on le chassera de la salle à coups de bâton. >
Voilà un original! mais le moyen pour un auteur de ne pas ridiculiser le rôle de l'examinateur? J'en appelle à quiconque a passé des examens.
Ce drame a donc ses comiques, comme un
drame sombre de l'Ambigu, et Tintérêt du spectacle possède sa variété. Ce n'est pas la féerie, ce n'est pas le drame, ce n'est pas la comédie : c'est un genre qui ne peut être classé. L'auteur s'est surtout appliqué à distraire l'esprit des spectateurs en lui proposant tous les objets de l'intérêt, et il a atteint son but.