CHAPITRE XXXII
Pierrot Marquis
Je vais donner, d'après Edouard Thierry, la description exacte de rentrée et de l'intérieur de la salle des Funambules. C'est la restitution d*un des coins les plus pittoresques du Paris d'autrefois :
Voici toujours l'entrée modeste, le crieur du théâtre, avec son sac passé au bras, le contrôle qui ressemble si bien À celui du palon de Curtius, ce seul point excepté, que la receveuse assise n'est point une figure de cire.
Je crois bien I c'était Madame Billion en personne.
Entrez, Monsieur! Le contrôleur ouvre la porte sans quitter son siège; derrière la porte, Tescalier. Le pied sur la première marche, vous êtes dans la salle ; quelques degrés, et vous êtes aux premières de face. Rien d'inutile. La galerie sert de couloir pour les loges de balcon; les loges de balcon pour les loges d'avant-scène. L'ancienne disposition a été conservée ; seulement on a donné plus d'espace aux avant-scène, doré les balcons, renouvelé le rideau, rafraîchi les peintures, changé le lustre et la rampe. La Direction devait quelque chose à ses hôtes habituels ; elle a songé surtout à ses visiteurs et s'est piquée de leur offrir une salle honnête à la vue.
Complétons ce tableau par une étude de ce qui se passait dans la salle. Spectacle aussi curieux que celui de la scène.
Singulier public que celui de ce Théàtricule. Pendant que Ton jouait les vaudevilles, frondeur forcené, il causait, piaillait, braillait, chialait, gouaillait tout et quand même.
Alors que, sur la scène, un personnage, pour les besoins de la
LES I^UNAMBULEIS tiOQ
pièce, frappait à la porte du fond, vingt voix partant de la sal)é, criaient à la fois : Entrez!... C'était une des traditions de Tendroit.
Lorsque, dans une féerie, un valet annonçait: Le Roi!... Les mêmes voix répondaient aussitôt : Je le marque!...
Mais, dès que commençaient les premières mesures de l'ouverture qui précédait la pantomime, un silence inspiré commençait à s'établir
Aux Funambules, on écoutait la pantomime.
J'emprunte encore à Champfleury, dans sa Petite Rose, l'aspect de cette salle houleuse, un soir de première représentation :
Un courant particulier, s'échappant de la scène, semblait porter sur ses ailes un niLtii^ine singulier, comparable au recueillement de paysans bretons assistant à la représentation d'un Mystère.
L'attente de cette solennité provoquait les dernières interpellations bruyantes entre les spectateurs, pendant que le marchand de programmes annonçait, pour le prix modique d'un sou, la feuille explicative contenant les détails de la pantomime nouvelle. Le vendeur d^oranges et de sucres de pomme arpentait une dernière fois les banquettes, profitant de ce que le public n'était pas encore tassé pour offrir ses rafraîchissements. La biographie de « Monsieur Deburau » était criée dans tous les coins de la salle, pour les amateurs qui désiraient joindre le portrait et la vie du mime au livret de la pièce en vogue.
Un soir, un blagueur imita le braiement de l'àne, au moment où Deburau entrait en scène. En moins de temps qu*il n'en faut pour le penser, le malheureux eut sa casquette et sa blouse en lambeaux; on se le passa de main en main et on le transporta comme un paquet jusqu'à la porte du parterre. Là, un formidable coup de pied dans Tarrière-train l'envoya rouler sur le dos de M"'" Billion, qui, ne l'oublions pas, tenait le contrôle.
Souvent des lions et loreites, sortant de faire un bon dîner, venaient par plaisir se faire « engueuler » au théâtre des Funam- / bules.
Oh! ce n'était pas long. Ils n'avaient qu*à pénétrer dans une avant-scène et à poser leurs twins sur le bord de la loge. Aussitôt la bombe éclatait formidable :
— Au carreau les loques!...
— A la porte les pique-poux!...
— Chand d'habits, habits, galons!...
— Ohé! les chineurs, au bain à quatr'sous!...
— C'est pas le vestiaire, ici!...
— Hue donc, les calicots!...
âlO LES FUNAMBtJLËS
Et cela durait jusqu'à ce qu'un municipal vint prier les autochtones de la loge, de vouloir bien conOer leur vêtement à Touvreuse.
Le plus souvent ces aimables farceurs se retiraient avec leurs rutilantes farceuses, lançant un dernier défi à la foule, qui les accompagnait de ses huées et de ses- lazzis jusqu'à complète disparition.
Le silence se rétablissait alors et le spectacle continuait.
Le 5 janvier, on joua : la Gosserije des Genêts^ purodie en un tas de tableaux de La Closerie des Genêts, que, depuis deux mois l'Ambigu donnait avec un énorme succès.
Le 25 janvier débuta Amable, premier rôle de pantomime dans Jacques trois doigts j personnage créé par Cossard afné.
Ce début eut une grande importance. Amable obtint un véritable triomphe. De Oëre allure, sachant se draper, il fut, par la suite, le Mélingue de la pantomime.
Deson étal, ce magniGque premierrôle était tailleur dégraisseur.
Mais, sa plus belle création est incontestablement son fils, le grand peintre décorateur, dont chaque jour on applaudit à TOpéra et autres temples artistiques, les merveilleuses compositions.
Qui sait que le fils Amable passa également par les Funam< bules? Il joua des rôles d'enfants. Une chose que Ton peut affirmer, c'est qu'il ne s'inspira pas des artistes de M. Billion, pour pratiquer son état de peintre-décorateur, qu'il sait illustrer et élever à la hauteur d'un art.
Le 7 février : Le Jeudi-Gras, folie-vaudeville en 2 tableaux.
Le 29 février : Pierrot récompensé^ féerie en 12 tableaux, mêlée de couplets, danses, travestissements, à grand spectacle.
Nous avons affaire ici à une véritable féerie, tout aussi compliquée que les Pilules du Diable,
Seuls, Pierrot et Arlequin ne parlent pas.
Deux couplets au public méritent d'être cités. Je dis deux couplets, car il n'y en avait pas moins de trois :