‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 108 sur 160 · CHAPITRE XXXUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXUI

484*7 («ut7e)

Le fils de son père t

On répétait les Trois Planètps^ grande pantomime, dans laquelle Paul Legrand jouait naturellement Pierrot.

Charles Deburau remplissait, lui, un petit rôle d*aubergiste ; ce qui lui permettait de suivre attentivement, à la répétition, tout ce que faisait Paul.

Rentré chez lui, Tenfant — il avait 18 ans — résumait le jeu de Paul, et se disait : Papa n'eut pas fait cela de cette façon.

Et il s'amusait à reconstituer la scène, telle que dans son imagination d'artiste, il la voyait exéculer par feu son père.

Des offres très brillantes étaient faites à Paul, par un Directeur anglais.

Paul alla trouver M. Billion et lui dit : Voilà ce qu'on m'offre pour Londres. Donnez-m'en la moitié et je vous accorde la préférence.

M. Billion bondit !

— La moitié, s écria-t-il ; mais vous voulez donc ma mort ! Pas le tiers ! pas le quart I

— Alors, je m'en vais.

— El votre engagement ?

— Je suis engagé à la semaine. Je vous laisse une semaine de mes appointements comme indemnité. Je pars demain.

Ceci se passait trois jours avant la date fixée pour la première des Trois Planètes,

M. Billion s'arrachait les rares cheveux qui lui restaient.

Peut-être ne lui en fut-il plus resté du tout, si Ton n'eût, à ce moment précis, frappé à la porte de son cabinet.

— Entrez I cria-t-il de sa voix de castrat. Ce fut Charles Deburau qui entra.

— M. Billion, dit-il, on m'apprend que Paul a rompu avec vous, et je viens vous proposer de jouer son rôle.

— Toi?...

— MoL

— Au fait, pourquoi pas ?.. Serais-tu prêt dans trois jours?

— Dans trois heures, si vous le voulez. .

— J'accepte. C'est toi qui créeras Les Trois Planètes.

Du premier coup, le Directeur avait jugé toute Timportance de ce début. Le nom magique de Deburau reparaissant sur TafOche ! Le fils remplaçant le père !.. C'était le triomphe de Tavenir. C'était le Pactole faisant de nouveau rouler ses flots d*or dans la caisse administrative.

Le 6 octobre, on joua donc Les Trois Planètes^ ou La Vie d'une rose^ grande pantomime arlequioade, féerie, dialoguée dans le genre anglais, en 3 parties et 12 changement^ à vue, par M. Eugène***.

L*affiche portait en tète : M. Charles Deburau remplira le rôle de Pierrot.

PREMliRB PARTIE

La Planète de Mercure

ou . Le Potager de Satan

3W LES FUNA1IBULE6

DBUXlftMB PARTIB

La Planète Cérès

oa

La naissance d'une Rose

TR0X81ÉHB PARnS •

La Planète de la Terre

ou

La chasse à la Hose

Le non! de Deburau avait produit l'effet merveilleux qu'en attendait M. Billion. La petite salle était pleine. On joua un prologue auquel le turbulent public ne prêta qu^une médiocre attention. Enfin, la pantomime commença.

Tout-à-coup, au milieu du second tableau, un énorme navet éclate par le haut, une tête de Pierrot ^rgit du navet.

Cette tête exsangue, magique, fantastique, blafarde, c'est celle du mort regretté!.. Même ovale allongé, même œil malicieux, même nez, même bouche narquoise, même sourire !

Alors, c*est de la frénésie dans cette salle bondée. On hurle, on trépigne, on vocifère ! C'est de Tégarement, du délire. Deburau, le grand, le merveilleux, le sublime Deburau n*est plus mort! On Ta devant les yeux, avec ses grandes jambes, ses longs bras, allant, venant, marchant, tapant, giflant, tombant, souriant, grenouillant, dansant, chantant, vivant!...

Ses mains dissertent, ses jambes déclament, ses yeux pérorent.

Charles m'a dit plus tard : Une soirée comme celle-là vaut toute une existence.

Dans le courant de la pièce, on lui lança des oranges.

Les fruits ont un langage comme les fleurs. Les oranges disent Bravo I... Les pommes, Raca !

A la fin de la pantomime^ Charles, très ému, s'avança devant le trou du souffleur et chanta... Oui, chanta un couplet au public.

Pierrot parlait pour la première fois.

Air du : Rondeau des Deux Maîtresses

Un mot encore

L'auteur iuipJure De ?ous, Mespîeurff, un miracle, un succès.

Votre puissance

Peut, il le peuse, RécompeDser les «fforts qu'il a faits.

Magicien, céleste ou diabolique, Entre vos mains voug tenez notre sort.

Mieux qu'Hydroot, votre pouvoir magique Peut condamner notre Rose à la mort.

La pauvre rose

A peiue éclose N*a qu'un matin pour nattre et pour mourir.

Je vous oonQe

Sa frôle vie ; Par vos bravos faites-là refleurir.

De Deburau qui, longtemps, vous fit rire, Qui, si longtemps, mérita vos bravos, Pardonnez- moi si, tout nouveau, j^aspire A réveiller le» succès les plus beaux.

C'était mon père !

Messieurs, j*espére Que Aies efforts ne sYont pas superflus.

Le fils VOUA prie

Et vous* supplie :

Applaudissez pour celui qui D*est plus.

A ce (massage du rondeau, ce ne furent pas des applaudissements qui éclatèrent, mais des trépignements indescriptibles, comme un roulement de tonnerre, une mer déchatnée, un ouragan de mains s'entrechoquant, de pieds battant sur le parquet. Une avalanche ne produit pas un vacarme plus puissant. Les musiciens, tapant sur leurs instruments, s'étaient joints au public; c'était une orgie de bravos !

Charles, de plus en plus ému, fit signe que le couplet n'était pas terminé.

Le silence se rétablit, non sans peine, et, avec des larmes, de véritables larmes, Pierrot continua :

Le talt«man que m*a donné Minerve Peut tout détruire au profit de Satan.

Je prends celui de mon père, qu'il serve A proclamer votre arrêt tout puissant.

Mais si la pièce,

Par sa faiblesse, A fait, d*ennui, bailler les spectateurs.

Inexorable

Pour le coupable, De gr&ce, au diabr, n*en voyez pas Tauteur.

Le rideau fut charge, aa milieu des fleurs, des oranges, des ovations de toutes sortes

Dans Targot théâtral, on ne. baisse pas le rideau, on le charge. De même qu'on ne leiève pas davantage, on rappuie.

Un titi envoya même sur la scène un chausson aux pommes.

Le chausson était une sorte de pâtisserie épaisse^ lourde, fort en honneur sur le boulevard du Temple.

Il y avait des chaussons aux pommes et des chaussons aux pruneaux.

La pomme remportait généralement sur le pruneau.

Alexandre Guyon me raconte que^ le lendemain de ce début triomphal, Charles acheta une couronne d'immortelles et Talla déposer sur la tombe de son père.

Et, chaque lendemain de première représentation, il renouvelait ce pieux pèlerinage, s'agenouillant sur la terre qui recouvrait celui qui Tavait tant aimé, murmurant une prière convaincue, de reconnaissance et de remerciement.

Quand Charles entreprenait ses pérégrinations départementales, ou exotiques, toujours sa dernière visite au départ, sa première au retour, étaient pour cette tombe vénérée, aux bords de laquelle il demandait souvent à ses amis de raccompagner. • Plusieurs fois; Alexandre Ouyon accomplit le respectueux pèlerinsi^e au Père-Lachaise.

Quelques jours après cette mémorable première, M. Billion s*enferma avec Charles, dans son cabinet, et lui dit :

— Te voilà artiste, grâce à' moi ! Tu dois gagner maintenant plus de six francs par semaine. Je t'en donne le double.

— Tout d'un coup ?

— Oui, je suis content de toi, et j'entends que tu le sois également de moi. ^ . .

— Eh ! bien, pour arriver à cela, M. Billion, c'est le double du double qu'il faut que vous me donniez.

M. Billion ne comprit pas, ou ne voulut pas, tout d'abord, comprendre.

— Tu dis ?. . . balbutia-t-il 7

— Je dis que vingt^quatre francs... mettons vingt-cinq, pour faire un chiffre rond, feront que je serai content de vous, comme vous l'êtes de moi.

M. Billion se redressa, comme mû par un ressort. Sa voix de fausset prit un ton de casserole bosselée. On eût dit qu'un gantelet de fer venait de lui étreindre la gorge :

— Viogt-einq francs par semaine ?... Mais ton père a mis quinze ans pour arriver à gagner cette somme.

— Justement, riposta le jeune homme ; moi je veux mettre moins de temps. Mon pauvre père, après une vie de travail et de privations, est parvenu à me laisser dix mille francs, qui sont en

votre possession jusqu'à ma majorité, puisque tous êtes mon tuteur. Je veux laisser davantage à mes enfants.

— D'ici là, nous avons le temps.

— Pas trop ; j'ai la bosse du mariage.

— Voyons, Charles, je te donnerai quinze francs ! Comprendstu bien ? Quinze francs par semaine, hein ? c'est gentil, ça.

— Je veux vingt-cinq francs, ou je m'en vais.

— Tu es mineur !.. Je suis ton tuteur !.. J'ai droit sur toi et je te défends de t'en aller.

— Alors donnez-moi mes vingt-cinq francs.

— Songe que je paye ton loyer ; 250 francs par an !..

— Avec les intérêts de mes dix mille francs.

— Mais j'y perds, car je te nourris avec cela.

— Pas très bien.

— Tu manges à ma table.

— Précisément. Vingt-cinq francs par' semaine, ou je pars.

— Non ! Non ! Reste I Tu les auras I Jeie les donne.

Dans le cœur du pingre, un tombât terrible s'était livré : l'intérêt l'avait emporté sur l'avarice.

Charles gagna de ce jour, vingt-cinq francs par semaine.

Il y avait aux Funambules, un premier rôle de vaudeville, un Lafont, nommé Achille BougnoL

Il reste bien entendu que, sur l'affiche Achille ne s'appelait pas Bougnol mais simplement Achille. Il venait du Lazari et avait débuté dans une reprise de La Gueule du Lion.

Achille était légèrenient teinté "de belles-lettres. Il avait écrit pour le Petit-Lazari et autres Bobino, des vaudevilles qui valaient ceux joués journellement sur ces théâtres bâtards.

Achille fit un compté-rendu en vers ^e-la soirée du 6 octobre. Je possède cette élucubr^tion^ Je l-offré au lecteur pour ce qu'elle Taut :

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