CHAPITRE XXXV
Pierrot contre Pierrot.
Avez-vous connu Auguste?... Auguste!!! le seul, 1-unique, rincomparable Auguste du Cirque d'hiver et d*été!....
Au fait,, qui n*a pas connu Auguste?...
Savez-vous qu*Auguste avait commencé sa carrière clownesque par les Funambules ?... Non ? Je vous l'apprends.
Jacques-Ernest Delhomme était un enfant de Paris, un titi du Boulevard, un moineau du pavé.
Quand, s'essayant à sortir de son nid, le moineau se sentit assez de plumes pour lenlerquelquesenvolées, il vint s*abattre dans Tatelier d*un peintre sur porcelaine et se mit à apprendre cet art libéral.
Mais lalelier c'est la cage. Le moineau n y pouvait piailler à
son aise. 11 prit de nouveau sa volée et tomba cette fois, sur la scène des Funambules.
Là, jouant du bec et des pattes, il parut dans les vaudevilles, les pantomimes, et se mit à faire les imitations des acteurs du Boulevard.
Albert, Williams, Lebel, Delaftre, Villetard, Laferrière et autres célébrités d'alors, passèrent par sa glotte simiesque.
Chose bizarre !.. Il bégayait !.. Mais, dès qu il entrait en scène, rémotion faisait cesser le bégaiement.
Quand il tira au sort, il fut même victime.d'une mésaventure qui vaut d'être rapportée.
Auguste avait amené un mauvais numéro ; lorsqu arriva le conseil de révision, ayant été convoqué pour faire connaître ses cas d'exemption, il répondit à loflicier de santé, chargé de lui poser les questions d'usage :
-— Je bégaye, Monsieur l'oflicier.
Le bégaiement était un cas d'exemption.
L'officier le regarda profondément, l'examina scrupuleusemexit et voulant lui faire prononcer une phrase de longue haleine, lui demanda :
— Est-ce de naissance ou à la suite d'une maladie ? Auguste se recueillit ; . . -
— Non, Monsieur l'officier, répondit-il, j'ai toujours bégayé.. Et il est malheureusement probable que je bégayerai toujours.
Le jeune garçon , chez qui l'émotion développait l'usage de la parole, avait prononcé sa longue phrase. avec lapins grande limpidité, sans un arrêt, sans un seul redoublement syllabique.
• L'officier le regardait terriblement, pour voir s'il n'avait pas affaire à un mauvais plaisant :
— Vous dites?
— Je dis que j ai beau me mettre des cailloux dans la bouche, comme faisait, m'a-t-on affirmé, un certain Athénien nommé Démosthène, rien n'y fait, je bégaie quand même.
Pour le coup c'était trop fort. L'officier se leva et accompagnant la parole d'un geste terrible :
— Sortez!...
— Mais, Monsieur....
— Bon pour le service.
Delhomme s'en alla penaud, interdit.
Le malheureux était ruisselant de sueur.
336 {.ES PUNAMBCLES
SoQ frère, qui Tattendait à la porte du conseil, le voyant revenir en tel état, lui demanda : Qu'as*tu?
— J'ai.... que... que.... je u'ai pas bé.... bé... bébé.... bégaye devant ro...To... Tofficier... et qu'il m'a... ma... déclaré bon pour poupour le service mimi... mimi... militaire!...
Et le pauvre acteur partit soldat. Ce ne fut quau régiment qu*on constata l'authenticité de son infirmité. Au bout de deux mois de service militaire, Delhomme fut réformé.
Il se sentait une vocation irrésistible pour les sauts de carpe, les tours d'adresse, les difficultés équilibriques ; il se fit acrobate et devint véritablement célèbre en cet art, sous le nom de Buislay.
Qui n*a connu, il y a trente ans, les frères Buislay, les inventeurs de la perche ?
Le second frère Buislay, s'appelait Bardoax, et a fini pacifique oonciei^e d'une maison de la rue de Belleville.
Mais« Delhomme, dit Buislay, devait subir une troisième transformation. Au Cirque d'hiver, il inventa, son fameux personnage d'Auguste^ cette mouche du coche, ce niais encombrant qui force le rire chez les plus moroses.
Il avait un grand avantage sur les autres clowns ! U parlait !.. Il ne bégayait plus!!!
Ses débuts aux Funambules avaient eu lieu le li janvier dans : Pu et trois font ui, vaudeville en I acte. Le modeste garçon est mort le 31 novembre 1895. à làge de 38 ans.
Le 17 janvier: Peiii mî^mii^ vaudeville en i acte.
Le 18 février : Les Amours dk CoUette, panlcmime en 1 acte.
Le 3 mars : Poucet, vaudeville en I acte.
Paul Li\^ra.;d était de retour à Paris. Ses représentations de Lonires n'avaient pas émerveillé les .Xn^lais, habitués à leors clowns dégingandés et sauteurs. Les fils dWlbîon n'avaient pas compris le jeu spiriluet et sage de notre mime.
M. Billion rengagea Tiugrat qui tant de fois, déjà.. Tavait abandonné.
.\u5sî« CharopÛeury. qui avait un faible ponr ce talent délicat, s>mpr>^ssa-tMl d^ap|H>rter li M. Billi^^n une pièce qull dénomma r-ri*:. »4*'^-^ *-. ». \'-^.i<^. et dont le lilr^ était : Les tnîiis fiiies é
Aussi; »! que Ch.r.np:%nir\ apiviraissaît dans le petit théâtre,
I •:! »;::t^ur. si pr:îxo-vautîor. s» f.^î^.î.v:sî>îe. n'eU t pas aime par
Avec lui, pas de fées, pas de génies, pas de brigands, pas de cavernes. Mais des faits bizarres, des incidents nouveaux, une forme curieusement excentrique, qui déroutaient complètement les routiniers pensionnaires de M. Billion.
Dans sa distribution, il exigea Dérudder comme Polichinelle, repoussant de nouveau le pauvre Vautier, qui, du théâtre Comte s'en était allé au Concert Bonne-Nouvelle et ne désirait que rentrer à son cher théâtre des Funambules.
Champfleury exigea Paul Legrand pour son Pierrot et Aleaume pour son Cassandre.
La belle Madame Lefebvre était plus que jamais en faveur auprès de lui ; aussi, lui distribua-t-il Madame Pierrot.
Ce fut Paul Legrand qui fit la lecture aux artistes, Champfleury s'étant abstenu, résolu à ne supporter aucune des sottes observations, qu'il prévoyait, de la part de ses auditeurs mal intentionnés.
Le nerveux auteur a écrit, dans ses Souvenirs des Funambules^ que cette pantomime ne vit pas le jour sans encombres.
Trois Cassandre, tombés malades, répétèrent successivement le rôle : Après Aleaume, Jjaplace ; après Laplace, Antoine.
Je cite Champfleury :
Le Pierrot s^était foulé le pied, — c'était Paul Legrand ; force fut biep de revenir à Deburau, — la Golombine avait attrapé uu demi-choléra, le régisseur avait eu trois attaques d'apoplexie. Jamais on ne vit fondre tant de malheurs sur une pantomime bourgeoise.
11 n'y avait que Deburau qui fût resté valide, pour soigner les trois Cassandre, M 11* Golombine et Polichinelle. Enfin la maladie, cette terrible censure qui arrête les pièces, s'enfuit des coulisses des Funambules. Deburau, la Colombioe allaient jouer cette nouvelle pantomime avec d'autant plus de verve et d'esprit que, depuis longtemps, ils n'ayaient eu à créer de rôles importants.
La lecture de cette pantomime avait eu lieu le 26 février.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?... s'étaient dit les artistes. Seule, M""' Lefebvre avait défendu la pièce et l'auteur.
Le désir de Champfleury était de lui faire jouer le rôle de M"** Pierrot, avec la figure blanche, aiusi que l'avait Pierrot.
— M"» Lefebvre ne voudra pas, avait dit Paul Legrand.
— Mais, sans femme blanche, il n*y a plus de pièce ! avait riposté Champfleury.
Cependant, convaincu par M*^ Lefebvre, il céda; le rôle fut créé sans farine ; ce qui n empêcha pas cette excellente pantomime d'avoir un fort beau succès.
Champfleury raconte un incident réjouissant, arrivé àl'unedes laborieuses répétitions.
Au dernier tableau, représentant une forêt, un cerf devait passer dans le fond du théâtre.
Je rends la parole au maf tre :
Pierrot luttait avec le cerf, le renversait et ficissait par lui arracher son bois. De ce bois de cerf, il faisait une couronne et la posait tranquillement sur la tète d'un certain capitaine, son rival heureux.
Le Directeur (qui assistait pour la première fois à la répétition) fronça le sourcil et demanda Texplication de tous ces gestes, car, en répétant, on ne se sert pas encore des accessoires.
— Pierrot tue le cerf, lui dis-je.
C'est Champfleury qui parle.
— Quel cerf, demanda-t-il?.. (Le directeur).
— Vous savez, je vous ai lu la pièce : un cerf pas9e au fond du théâtre. Le cerf est l'image du mariage. Ne vous rappelez-vous pas que, dans tous les vaudevilles, on fait des cornes au-dessus de la tête du mari?
— Bah ! Bah ! dit-il, c'est vieux. Je ne veux pas de cerf. Trouvez un autre dénouement pour demain.
Je cherchai inutilement un nouveau dénouement.
— Eh I bien, me dit le directeur le lendemain, comment terminons-nous la pièce ?
— Je ne sais, lui dis-je, ce que vous avez contre le cerf.
— Encore le cerf, dit-il.
Et il appela son chef d'accessoires.
— Quels animaux avez-vous en magasin, dit-il ?
— Monsieur, nous avons un lézard.
^ Il y a un lézard, me dit le directeur.
— Comment, un lézard !.. m'écriai-je.
— Un grand lézard, reprit le chef des accebsoires.
— Mais un lézard n'a pas de cornes, dis-je. Puisque Pierrot met sur la tète du capitaine, qui se marie, un bois de cerf, ce n'est pas un lézard que nous pourrons dépouiller d'un bois de cerf.
— Nous avons aussi une peau de singe, dit le machiniste. Mais elle a besoin d'être raccommodée.
Si je ne m'étais retenu, j'aurais battu l'homme aux accessoires, qui ne s'inquiétait guère de la pièce, mais qui répondait seulement à la demande de son directeur : quels animaux avez-vous?
— Vous oubliez l'ours, dit le régisseur qui complotait également contre moi.
— Qu'est-ce que je peux faire de votre ours?., m'écriai-je furieux.
— Il y a longtemps qu'on ne s'est servi de l'âne, dit malicieusement le Pierrot.
— Ouij oui, me dit le directeur enthousiasmé, je vous donne l'âne.
La pièce fut jouée sans cerf, mais également sans àne.
Ce pauvre directeur, M. Billion, après s'être enrichi dans la direction des Funambules et dans celle du théÀtre du Cirque- Impérial, alla se ruiner à TAmbigu, victime de son déplorable système économique.
Le malheureux est mort misérable, à Pacy-sur-Eure, le U mars 1888.
C'est ce directeur légendaire qui répondait à son chef machiniste, lui demandant s'il faudrait mettre un if à la porte du théâtre, pour la fête de l'Empereur :
— Mettez un nif^ deux nifs^ trois nifs, s'il le faut, mais que ce soit conséquent^ l'Empereur en vaut bien la peine.
C'est encore lui qui disait à d'Ennery, lequel lui proposait son drame Le Donjon de Vincennes : Cher monsieur d'Ennery, il y a déjà le Don Juan de Molière, le Don Juan d'Autriche^ trop de Don Juan comme cela, trouvez-moi un autre titre.
Enfin, malgré la rapacité du directeur, le mauvais vouloir du régisseur, Charles Charton, qui, comme auteur, avait en souverain mépris tout ce qu'écrivait Champfleury, Les trois filles de Cassandre réussirent avec un indiscutable fracas.
Dans Le Messager des Théâtres et des Arts du 31 mars^ on peut lire :
Nous nous contentons de constater aujourd'hui le succès des Trois filles de Cassandre et de Deburau son charmant interprète. Paul Legrand devait créer le rôle, mais il en a élé empêché par un accident et Deburau l'a dû jouer après une seule répétition. Aussi quelle ondée d applaudissements et de fleurs lui a valu sa complaisance, qui est presque aussi grande que son talent.
11 n'y a pas à Paris deux acteurs capables de faire ce qu'à fait Deburau fils ; il a répété, à peu près une fois, la pantomime de Champfleury et Ta jouée avec une verve et un entrain tels, que le public n'a pu s'apercevoir d'une improvisation auspi subite. Il faut citer aussi le Polichinelle, la Colombioe et la dame aux combats, M™^ Lefebvre. Et nous insisterons surtout sur M^i* IsméDÎe qui deviendra une rare Colombine. Elle a la passion, la belle jeunesse, l'audace et la jambe fiévreuse, mais il est important qu'on lui dessine des pas accentués, des danses d'un caractère espagnol. Alors les Funambules auront une danseuse originale.
Ce qui me surprend dans ce compte rendu, ce sont les éloges adressés à la Colombine, M'''' Isménie, alors que la petite brochure imprimée, devenue très rare, porte M"* Lalour, comme créatrice du rôle.
Voici, du reste, la distribution complète de cette pantomime :
Pierrot MM. Deburau.
Arlequin Cossard..
Polichinelle Dérudder»
. Ctssatidre Antoine.
Go'oiiibkie.. ..1....*..., M»«* Lalnur.
Mad une l'i-Trot L rehvre. ■ *
. Middnie Polirh n 11'* Aiirétie.
• Le capitaine Terrible ftl. Philippe.
Jie 1*' avril on joua : Le Cousin de la Comtesse ^ comédie-vaudeville en 1 acte. --
340 LES FUiVAMBULES
Cette pièce se passait sous Louis XV. Pelletier jouait le marquis de Virelay, un jeune homme niais, fort épris de la comtesse, laquelle, au dénouement, finissait par lui préférer un petit cousin^ que, pendant tout le cours de l'intrigue, elle avait mystifié.
Pelletier avait coutume de se moquer outrageusement du texte écrit par les auteurs ; il improvisait et débitait ce qui lui passait par la tête, peu lui importait quoi^ pourvu qu*il arrivât à produire de Teffet sur son public voyoucratieux.
C'est dans cette pièce en poudre, musquée, mouchetée et dentellée, qu'il s'avisa de dire un soir, avec ce défaut de prononciation et cet accent faubourien, que tous les imitateurs de Tépoque reproduisent si comiquement :
— Ah ! Comtesse, si vraiment vous ne voulez pas m'accorder ce que je vous demande, ce sera une vraie cochonnerie que vous me ferez là.
L'auteur furieux, lui dit : Monsieur, je vous défends de marcher dans ma prose.
Pelletier lui répondit : Ça porte bonheur !. .
Le 27 avril : Bonjour^ Bonsoir^ vaudeville en un acte.
Enfin Charles Deburau, dont les succès allaient grandissants, venait d'atteindre sa majorité.
Las de gagner les vingt-cinq francs par semaine, que deux années auparavant il était parvenu à arracher au coffre fort de son directeur et tuteur ; ne voyant nullement percer en celui-ci rintention d'améliorer sa situation — bien au contraire, puisque Paul Legrand venait d'être rengagé, — il résolut de porter un grand coup, dût-il pour cela rompre en visière avec Thonorable pingre, auquel incombaient les destinées des Funambules .
Il se présenta dans le cabinet directorial, après s'être armé de courage et d'audace.
J'emploie exprès ces deux qualifications, les courageux n'étant pas toujours audacieux.
La conversation s'engagea :
— C'est toi, Charles, que veux-tu ?
— M. Billion, vous avez été très bon pour moi^ jusqu'à présent.
— Je le sais, mon ami. Aussi je compte sur ta reconnaissance éternelle.
— Elle vous est acquise, M. Billion. Mais je désirerais qu'à toutes vos bontés... vous veuillez bien ajouter... une légère augmentation d'appointements.
— Hein?., tu dis?....
LES Pl'NAMBtLËS 34i
— Je dis que j*ai vingt el un ans ; que mes besoins ont augmenté en même temps que mes forces ; qu*avec mon nom, je vous fais réaliser des recettes énormes ; et que, tout bien considéré, cela mérite plus de 25 francs par semaine.
M. Biilon était devenu plu< p&le que tous ses Pierrots réunis.
— Misérable 1.. Gnit-il par dire, voilà ce que tu appelles de la reconnaissance ? Tu oublies, qu'outre ces 25 francs par semaine, je te loge, je te nourris, je te blanchis.
— Cest dans mon contrat avec vous. A partir de ce jour je veux 50 francs par semaine.
— Et, si je te refuse ce que tu me demandes ?
— Mon engagement aux Funambules finit dans deux mois; je vais être libre et j'irai aux Délassements, où Ton me fait un pontd*or.
— Aux Délassements?.. A côté de chez moi?... Tu n'es qu'un bandit !.. un ingrat !.. un infâme !
— Ah I pas de gros mots, s'il vous plaît, M. Billion !.. On m'offre aux Délassements 500 francs par mois. Je les réfuse pour en accepter 200 de vous, je crois que c*est agir on ne peut plus délicatement.
La pâleur du visage de M. Billion avait fait place à des nuances violacées, qui annonçaient l'apoplexie.
Tout à coup il se calma.
— Soit !.. je te les donne tes 50 francs par semaine, mais je ne te nourris plus.
— Alors vous me donnerez 100 francs.
— Ah ! le gredin ! ah ! l'étrangleur ! Mais tu te trompes, mon cadet, en te croyant libre dans deux mois. C'est dans six mois seulement que tu deviendras ton maître. Je connais l'engagement que je t'ai fait, puisque c'est moi qui l'ai signé pour toi, mineur! comprends-tu ? mineur !
C'était la vérité, M. Billion, tuteur, avait signé l'engagement à M. Billion, directeur.
Quelle était la valeur de cet engagement? en avait-il une ?
Charles Deburau ne voulut pas recourir à la justice.
Il se contenta de réclamer ses 10.000 francs d'héritage que le père Billion détenait dans sa caisse. L^avare les rendit, après avoir retenu à son pupille trois francs par jour, de nourriture, de blanchissage et de logement, pendant deux ans, neuf mois et quatre jours, soit la somme totale de 3.012 francs.
Charles Deburau pour le taquiner, lui dit qu'il lui comptait un jour en trop.
— Pardon, répondit M. Billion, l'année 1847 élait bissextile-; cela faille compte.
Teburau resta donc le pensionnaire de son parcimonieux tuteur; mais cessa de prendre ses repas ichez lui.
Le tuteur élait vindicatif. Il se vengea comme directeur.
Pendant un certain temps, il ne distribua plus à Charles que des rôles intimes, presque des figurations^ à côté de Paul Legrand qui jouait le Pierrot.
Les titis, que les cancans du théâtre avaient instruits des démêlés survenus enire le tuteur et le pupille, prirent parti pour ce dernier.
Chaque fois que Charles entrait en scène, au milieu des autres ligurants, ils lui faisaient une entrée formidable. Charles Deburau saluait et les bravos redoublaient.
Ce fut Paul Legrand qui, rival généreux, lit cesser la disgrâce. Il alla trouver le directeur et lui dit :
— Ce que vous faites là est honteux !' cette vengeance mesquine vis-à-vis du fils d'un homme dont vous vous êtes dit l'ami, et qui a fait votre fortune, est indigne d'un caractère comme le vôtre. Je viens vous déclarer, M. Billion, que si vous continuez à faire figurer Charles, dans les pièces où je jouerai, je ne reste pas aux Funambules !.. Je vais aux Délassements !..
Le théâtre des Délassements avait le don de mettre M. Billion dans un état de nerfs indescriptible, comme jadis les Acrobates faisaient bondir l'irascible Bertrand. U céda à Paul. Charles rentra en grâce.
Le 4 mai on joua : Les Nanfrageurs de la Bretagne, pièce dramatique et comique, à grand spectacle, mêlée de pantomime, de combats au sabre, à la hache et au poignard, en 13 tableaux, de MM. Charles et Ambroise.
Le collaborateur de Charles, M. Ambroise, était le comédien qui, quelque temps avant, avait débuté au Vaudeville, dans le personnage d'Adam Bonichon de La Propriété, c^est le Vol.
Voici la distribution des rôles des Naufrageurs.
Le Comte Albert de Rernox MM. Frédéric.
(ÎODtran de Kernox Philippe.
Bertram Adolphe.
Pierrot Deburau.
Marthe, la folle M™«» Lefebvre.
Yvonne, filie d'Albert Anaïs.
Clairette, fiancée de HeiTot Isménie.
Combattant M. Laplace.
LRS FUNAMBULES 343
MM. Vautier.
Dérudder.
Combatlanls { Cnnxard.
Orph «e.
A ni^Hi&A.
Aoiëdée.
Cette pièce servît de rentrée à Vautier. Le pauvre redébutant n'y jouait guère qu*une figuration, mais peu lui importait, il foulait à; nouveau son. vieux parquet des Funambules.
Cette pantomime n'est que le scénario d*un grossier mélodrame, assez habilement construit. On y sent la patte d'un homme de théâtre, à côté des naïvetés du bon Charles.
Il est aisé de reconnaître, en lisant la brochure de cette pièce — car elle eut les honneurs de Timpression, — que le rôle de Pierrot est entièrement composé par Charles Charton.
On s*étonnera de ne plus voir figurer dans les quelques distributions, qui ont précédé celle-ci, le nom d'Amable, le premier rôle de pantomime engagé pour remplacer Cossard aine.
C'est qu'Amabie avait un caractère tout d'une pièce, très droit et très entier, qui n'avait pu concorder longtemps avec les palinodies, les réticences, les tentatives extorqueuses de son directeur.
Un jour, ce dernier lui avait dit :
— M. Amable, vous êtes à l'amende pour être arrivé en retard à la répétition générale.
— Monsieur, avait répondu Tartiste, je vous donne ma parole d'honneur que le pont du canal était tourné et qu'il m'a fallu attendre juste le quart d'heure dont j'étais en retard.
— Ça ne me regarde pas ; vous êtes à l'amende.
A cette époque la plus grande partie des artistes dramatiques jouant au Boulevard, demeurait dans le faubourg du Temple et l'excuse générale apportée par tous, aux retards des répétitions, était celle invoquée par Amable : Le pont du canal était tourné.
Les régisseurs la connaissaient, cette excellente excuse ; mais ne l'acceptaient plus que rarement.
M. Billion moins que les autres.
A ïa paye, il avait voulu retenir deux francs d'amende à son artiste. Amable, qui n'avait pas menti en alléguant le prétexte de son retard, s'emporta :
— Deux francs !.. Presque ce que je gagne par jour? je n*accepte pas, Monsieur.
— Que vous acceptiez ou non, je m'en moque, avait répondu l'imprésario, je vous les retiens, en attendant.
Amable n'avait alors rien voulu toucher et était simplement a4é prier un huissier de se présenter à la caisse en son lieu et place.
Devant le papier timbré, M Billion avait cédé, mais, se rejetant sur un de ces articles d engagement, si flasques, si ambigus, si remplis de pièges, pour les naïfs artistes qui ont la faiblesse de les signer sans y ajouter importance, il avait purement résilié rengagement d'Amable. Celui-ci était donc parti des Funambules, en disant à son directeur :
— Monsieur, vous êtes un malhonnête homme, vous finirez dans de la boue.
Et, il s en était allé se proposer à Bobino, où il avait été engagé sur-le-champ.
Le 17 juillet, les Funambules donnèrent : La Jeunesse des Moustiquaires, parodie en cinq tableanx.
Le premier tableau de cette parodie montrait quatre enfants au maillot. On les baptisait Moustiquah^s^ parce qu*ils étaient dévorés par les moustiques I ! ! '
On voit que Teffort d'imagination de Fauteur n'avait pas été bien puissant, pour l'élaboration de cette fallacieuse et facétieuse idée.
Au second tableau, Les quatre Moustiquaires étaient joués par des enfants de sept à huit ans.
Les trois derniers tableaux seulement étaient représentés par des hommes. Pelletier jouait Larfeignant, Ferdinand: Atroce, Orphée : JUarchassis, et Alphonse : Portos. C'étaient les noms mesquinement parodiés de d'Artagnan, Athos, Aramis et Porthos.
Le i*' septembre : La Gageuse, pantomime en 4 tableaux.
Pierrot MM. Ch. Deburau.
Le seigneur Philippe,
La mère Simonne Antoine.
Le bailli Dérudder.
La mère Martine Cossard.
Lerond Gustave.
Uabelle M"« Béatrix.
Mme Gervais M«« Lefebvre.
Le 13 septembre : Les Bandits écossais, pantomime en 12 tableaux, par Charles.
Belbuliz MM. Alexis.
Coral Frédéric.
Wilson , Alphonse.
Buignard Amédée.
LES Pt'NAMftlfLKS 345
CUirroour MH . Philippe.
Datisale Etitone.
Tobie Pelletii r.
Coiiibrai Ferdiuand.
Arundell Francisque.
Mikel Orphée
Richard Vautier.
Clary M««» Rosalie
Grileon Lefebvre.
Le 14 septembre : Mes débuts dans ma chambre, vaudeville en 1 acte, joué par M'** Carolina.
Je n'ai fait que dire un mot^ en passant, de cette naine célèbre au Boulevard, que Ton appelait la Laponne^ bien qu'elle fût née en Italie.
Elle s'appelait Carolina Leporati.
Lorsque M"' Saqui directionnait àfancien hôtel Foulon, Carolina avait fait partie de sa troupe. Puis, elle étail entrée au théâtre Beaumarchais, où elle avait créé^ de façon à se faire remarquer, le rôle de Toto-Carabo^ dans la pièce de ce nom.
C'est là que M. Billion Tavait auditionnée et engagée.
C*était véritablement une naine, haute à peine d'un mètre.
Or, comme les extrêmes se touchent, affirme la sagesse des nations, son amant était une sorte de colosse, acteur au théâtre du Cirque-Impérial, nommé Ameline, qui ne jouait jamais que des géants, des ogres^ ou des tambours-majors.
C'est lui, qui, dans Les Cosaques^ le grand succès de la Gaité, représentait un cosaque monstrueux, auquel Paulin-Ménier et Alexandre en faisaient voir de toutes les couleurs.
Carolina avait dompté le titan à ce point que, lorsquelle était en colère, elle lui disait impérieusement : Lève-moi, je t'ordonne de me lever.
Le brave homme, à la ceinture duquel elle n'arrivait même pas, la prenait dans ses mains, et l'élevait à la hauteur de son visage. Alors la mauvaise petite femme lui administrait des gifles, frappant à tour de bras, jusqu'à ce que lassée, fourbue, elle finissait par lui dire : Assez ! mets-moi à terre.
Et le gros homme pleurait comme un enfant et demandait pardon.
Quand il pleuvait^ il la prenait sur son bras et lui faisait ainsi traverser la chaussée, pour qu'elle ne se mouillât pas les pieds.
J'ai revu Carolina au Café du Géante qui était alors le grand café'-concert de Paris ; elle y faisait }es beaux soirs.
Le 17 septembre : La Laponne, vaudeville en 1 acte, fait spécialement en vue de la dite Carolina.
Le 1" octobre : Le Tonnelier^ pantomime en 4 tableaux, jouée par Deburau, Laplace, Vautier, Dérudder, Gustave, M"" Isménie et Lefebvre.
Le 18 octobre : Les deux Pierrots^ pantomime en 14 tableaux par Auguste Jouhaud*
C'est la seconde pantomime que le trop fécond Jouhaud (il écrivit plus de huit cents pièces) fit jouer aux Funambules.
Le pauvre cher homme, mort d'une attaque d'apoplexie, à rage de 82 ans, en février 1888, était réduit, après avoir connu Taisance, à la plus extrême misère.
Il avait tant et tant écrit de drames, comédies et vaudevilles, que, dans les dernières années de sa vie, le lendemain d*un succès nouveau, remporté par MM. Sardou, ou Augier, ou Dumas fils, il ne manquait jamais de me dire :
— Voyez- vous, Monsieur, moi, j'ai déjà fait cette pièce-là en
Et il était convaincu.
Voici la distribution de ses Deux Pierrots :
Pierrot n» 2 MM. Cli. Deburau.
Pierrot d* 1 P. Legrand.
Cassandre Laplace.
Isabelle, sa pupille Miï« Marie.
Léandre, son amanl Orphée.
Arlequin, valet de Léandre Vautier.
Colombioe, suivante d'Isabelle W^^ Isménie.
Ud ermite M. Philippe.
La Fortune M"»» Victorio.
La Sagesse Sophie.
La Débauche Latour.
La lune Lefebvre.
Un garçon d'auberge M. Dérudder.
C'était la première fois que les deux mimes-étoiles paraissaient ensemble dans la même pantomime.
Inutile de dire^ que rivaux dans les ovations, ils se détestaient cordialement.
Peut-être y avait-il un peu d'ingratitude de la part de Charles ; mais, il ne voyait en Paul Legrand que celui, qui, involontairement, avait, dans sa façon victorieuse de titiller la rate du public, précipité la mort de son père.
Aussi, que de difficultés surgirent dans les moindres détails,
afin d'arriver à ce qae les deux .montagnes de neige ne fondissent pas Tune sur Taulre.
Pour ménager ces deux susceptibilités toujours à l'état aigu, la direction fut obligée d'enfanter des prodiges d'habileté. La composition des affiches, l'apposition et la position des vedettes, la distribution des loges, les détails de mise en scène, soulevaient chez rinfortuné Billion, des efforts de diplomatie.
— Qui sera le premier ?
— Moi, répondaient-ils ensemble..
Enfin, nouvel Alexandre, M. Billion trancha le nœud gordien en plaçant Deburau le premier sur l'affiche, mais ne le désignant que sous la dénomination de Pierrot n^ .2, Tandis que, pour satisfaire Paul Legrand, lequel n'arrivait qu'en second, son rôle portait la désignation de Pierrot n° /.
De là, cette note inscrite en tète de la petite brochure de cette pantomime, éditée par Deschaume :
Les deux rôles de Pierrot ayant absolument la même importance, nous désignons^ sous le n" ^, M. Deburau ^ parce que sa première entrée na lieu quau second tableau.
Dans le livre qu'Auguste Jouhaud a laissé « Mes petits mémoires n le bonhomme s'est trompé, en désignant Deburau comme créateur du Pierrot n^ 1, et en laissant à Paul Legrand le Pierrot n* 2.
Les détails qu'il fournit sur sa pièce sont assez intéressants pour que je les reproduise :
Charles Deburau qui faisait Pierrot n^ 1 (lire n^ 2) était amusant. Paul Legrandf dans le rôle de Pierrot n^ 2 (lire i) était sympathique. Emouvoir son public avec la flgure enTarinée était une rude t&che. Paul Legrand y 'réussit complètement. Pendant que les uns riaient avec Charles Deburau, les autres pleuraient avec Paul Legrand. Le succès des deux Pierrots fut immense. La petite salle des Funambules ne désemplissait pas. Les recettes étaient énormes. M. Billion était jubilant ; et la preuve c^est qu'il m'envoya cent francs de gratification.
Le 29 octobre on reprenait, pour Carolina, la pièce créée par elle, au Théâtre Beaumarchais : Toto-Carabo.
Aux Funambules, elle fut jouée par: Ferdinand, Alexis, Amédée, Auguste, M"" Carolina, Thierry et Rosalie.
Le 24 novembre : Le Juif de Satan, pantomime en 6 tableaux, par Charles.
Le 23 juin TAmbigu-Comiquc avait donné, avec un énorme succès: Le Juif errant^ drame habilement taillé par M. d'Ennery, dans le drumonteux roman d'Eugène Sue.
348 LES PtmAMBULES
Ce titre, ce mot de Jaif 8*étalant «lir Tafiiche, derait tenttr les auteurs des Fuaambules. M. Billion reçut bien une douzaine de pièces intitulées : Le Juif vagabond^ La légende du Juif errant^ Le Juif puni „ Laquédem haiiadeur^ etc., etc.. Il choisit dans le tas et son choix se fixa sur la pantomime de Charles Charton.
DI8TIIIBCTI0K
Pierrot MM. Paul Legrand.
Colin Vaùtier.
Satan Philippe.
Le Juif Dérudder.
Cassandre Laplace
Le Pasteur Gustave.
Isabelle M™« Latotir.
Une paysanne Victorine.
Le 3 décembre : Le Père de f Enfant, scène de ventriloquie par M. Adolphe.
Exercices de souplesse, par M"* Julia, secondée par M. et M»* Adolphe.
Le 23 décembre : La Vie militaire de Pierrot, pantomime en 15 tableaux, jouée par MM. Charles Deburau, Frédéric, Laplace, Philippe, Yautier, Dérudder, Orphée^ Amédée et M**' Isménie.
Le 31 décembre on joua : Les Tiroirs du Diable, revue mêlée de couplets par M. Auguste Jouhaud.
Cette revue n'obtint qu*un succès que Ton qualifia... d'estime.
Le vindicatif Billion accabla d*injures le pauvre Jouhaud, qui, doctrinaire du Portique, sous lequel le sceptique Zenon répandait ses maximes, se contenta soïquement de répondre :
— C'était à vous de ne pas l'accepter.
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