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CHAPITRE XXXIX

Funambules intimes

Voici quels étaient, en 1853, les appointements des artistes de M. Billion:

Paul Lcgrand gagnait 60 francs par semaine.

Deburau, 50 francs.

Vautier, 110 francs par mois, payables par quinzaine.

Alexandre Guyon, 60 francs par mois.

Dérudder, 20 francs par semaine.

Laplace, 22 francs par semaine.

Philippe, 80 francs par mois.

Antoine, 60 francs par mois.

Pelletier, 120 francs par mois, payables par quinzaine.

Labranche, 12 francs par semaine.

Orphée, 15 francs par semaine.

Landais (René), 9 francs par semaine. (Il en avait 12 quand il était régisseur).

Charles Charton avait 25 francs par semaine.

Amable, 25 francs par semaine.

M"* Lefebvre, 15 francs par semaine.

H"' Georgina, 50 francs par mois.

M"* Saint- Ys, 15 francs par semaine*

M""* Thierry, 45 francs par mois.

Les autres petites dames variaient entre 6 et 9 francs.

Ces pauvres artistes pouvaient-ils vivre avec de si modestes appointements ? Guère!... ils vivotaient en travaillant d*nne profession quelconque, pendant les loisirs que le théâtre leur laissait.

Ils accomodaient Tart à la sauce de l'industrie.

Ainsi, Laplace consacrait ses matinées à son ancien état de cartonnier.

Vautier était polisseur d'acier, ce qui lui permettait de travailler chez lui.

Philippe était épicier. Il s'était bâti, lui-même, une petite maison dans le haut de Belleville, ramassant un moellon d'un côté, un pavé de l'autre, une planche par ci, un morceau de fer par là ; il avait amalgamé tout cela de chaux, de plâtre, de tuiles recueillies un peu partout, et s'était trouvé, un beau matin, propriétaire, sans bourse déliée, et sans avoir eu recours au moindre architecte. Là dedans, il avait ouvert une petite boutique d'épicerie, que gardait un garçon, pendant qu'il était au théâtre.

M"** Lefebvre piquait des bottines de femmes.

Dérudder tenait un débit de vin, ou plutôt, le faisait tenir par sa femme.

Amable était tailleur dégraisseur.

Orphée, comme Dérudder^ s'était fait marchand de vin.

M'** Georgina était modiste.

M*** Saint-Ys s'habillait en homme. Ce n'est pas une profession. Cependant, cela lui rapportait suffisamment pour vivre assez largement, et, se figurer par doux instants, qu'elle appartenait au sexe auquel elle ne devait pas sa mère. •

Les camarades du théâtre lavaient surnommée Sanssesque.

C'est, peut-être, le contraire qu'il eût fallu dire.

Alexandre Guyon était ciseleur.

M"« Thérèse était fieuriste.

Le 20 janvier on joua : Le Mirliton enchanté^ pantomime en iâ tableaux.

Deburau jouait Pierrot.

Dans cette mimique féerie. Pierrot visitant un atelier de. peintre, regardait un tableau de grandeur naturelle, représentant un général, offrant à un paysan qu'il voulait enrôler, une bourse que celui-ci repoussait avec dignité.

Pierrot exprimait alors toute la pitié, que lui inspirait ce stupide campagnard. Il semblait lui dire : Es-tu bête, mon pauvre garçon!.. Est*ce que jamais on refuse de l'or!... Et joignant

TacUon à la pensée, il avançait, instinctif, la main dans la direction du tableau.

Tout-à-coup le bras du général peint s*animait^ sortait de son cadre et laissait tomber la bourse dans la main tendue de Pierrot stupéfait.

Les personnages de la peinture se mettaient à vivre et Pierrot, de par le fait, quMl avait touché la prime d*enrôlement, se trouvait être soldat.

C*était la seule chose saillante de cette pantomime, qui fit entrer quelqu'argent dans la caisse Billionnaire.

Le 7 février : Une mauvaise Tête, vaudeville en 1 acte.

Le 16 février, pour la première fois : La Perche par les frères Buislay.

Buislay n'était autre que Delhomme, le bégayeur dont j ai raconté l'épopée ; VAuguste du cirque d'hiver, le père de tous les Auguste,

Ce môme soir : Un Pas de Matelot, par Dérudder.

Le 17 février : Pierrot chez les Maures, pantomime en 12 tableaux.

Pierrot : Deburau.

En i852, boulevard du Temple, sur remplacement de l'ancien jeu de paume du comte d'Artois, M. Mayer, simple chanteur, avait ouvert une sorte de café-chantant, qu'il intitula effrontément et orgueilleusement Folies-Mayer. L'entreprise périclita, bien qu'on y eût innové le sucre d'orge à l'absinthe, que les belles petites des classes dirigées, s'amusaient à venir sucer gloutonnement, avec passion, avec rage, à l'heure à laquelle on ne prend plus l'apéritif. En resuçant un second, dès que le premier était terminé.

Un jeune musicien de talent, chef-d'orchestre du Palais-Royal, prit l'établissement des mains inhabiles de M. Mayer, et le transforma en un petit théâtre, auquel il donna le nom de Folies- Concertantes,

Hervé I c'était Hervé, y créa l'opérette !...

Mais, son opérette était suivie chaque soir d'une pantomime. Pour jouer la pantomime, il faut des mimes. Il s'adressa à Paul Legrand, auquel il proposa de forts appointements, et, le paiement de son dédit à M. Billion.

Paul Legrand, heureux de ne plus se voir opposer Charles Deburau, n'hésita pas. 11 traversa le boulevard, faisant engager avec lui, Cossard jeune, Saqui et Charlston.

382 LKS FUNAMBULES

Voilà donc les pauvres Funambules, avec le seul fils Deburau comme étoile, et une concurrence redoutable en plus. Le 16 avril : Les deux Arlequins^ pantomime en 6 tableaux.

Pierrot MM. Deburau.

Arlequin Dérudder.

Cassandre Lapiace.

Nicodéme Vautier.

Lindor Amable.

L'alcade Philippe.

Un marchand d'habits Labranche .

Lîssette M»»» Thérèse.

IsabeUe • Georgina.

Le 25 avril : Les Banquistes^ vaudeville en i acte.

Le 23 mai : Céline, vaudeville en 2 actes.

Le 28 mai : Le Mousquetaire et le Bandit^ pantomime eu 7 tableaux.

Cette pièce fut donnée au bénéfice de Vautier.

Il faisait très cbaud. Les théâtres se vidaient par enchantement. Triste perspective pour le bénéficiaire.

Vautier eut une idée géniale. Il fit annoncer sur son affiche que les deux cents premiers spectateurs^ qui entreraient dans la salle, auraient droit à un chausson aux pommes. De plus, que dans vingt de ces gâiteaux il y aurait une pièce de dix sous,

Lorque M. Billion vit Tépreuve de cette affiche, il entra dans une grande colère.

— Transformer mon théâtre en boutique de pâtisserie? Jamais! Voyez-vous Madame Billion, distribuant au contrôle, les chaussons aux pommes de M. Vautier. Non ! non ! et non 1

Vautier fut obligé de renoncer à son idée. Le public vint quand même, parce que Vautier avait conçu une autre idée, à laquelle M. Billion ne s'était point opposé.

L'affiche portait en lettres majuscules :

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