CHAPITRE XLIV
Autour des Funambules.
En des temps reculés, le bois de Boulogne n'était pas encore le Bois de Boulogne, et s'intitulait noblement Forêt de Rouvray .
Or, vers l'an 1300, Béatrix de Savoie, ayant cédé au roi Philippe IV, dit le Bel, son poète favori, le troubadour Arnault de Gatelan, le pauvre barde fut assassiné par ceux-là même qui Tescortaient, en la dite forêt de Rouvray.
Le roi Philippe avait fait élever, sur le lieu du crime, une sorte de pyramide, monument commémoratif, et brûler vif les assassins du chanteur de ballades.
Cet endroit du bois de Boulogne était depuis resté aride, marécageux. Vers 1856, l'édilité parisienne sUnquiéta, de voir cette lande effondrée, en pleine promenade à la mode. Nestor Roqueplan en obtint la concession pour quarante années, sous l'expresse condition d*y fonder un lieu de plaisir.
Trois mois après, huit mille arbres, les fleurs les plus rares, des pelouses de verdure, des kiosques, des cafés, des chalets, des pavillons, des restaurants, des baraques de marionnettes^ des prestidigitateurs, un théâtre de fleurs, remplaçaient l'amas de cailloux et de sable, qui faisait, de cette partie du bois charmant, une solitude silencieuse et atfligée.
La foule se précipita vers ce superbe établissement. Devant le monument, sous lequel gît, ou ne gît pas, l'infortuné Catelan, on dansa, on aima, on se grisa, on s'ébattit.
Tout cela, pour en arriver à vous dire que Vautier, le transfuge des Funambules, débuta, en 1858, au Pré-Catelan — c'était le nom du nouvel établissement — par une pantomime de lui, qu'il avait créée au théâtre de MM. Dautrevaux et Angrémy.
Cette pantomime avait pour titra: La Fée Aurore. Elle ne comprenait qu'un tableau.
Lors de sa création, les interprètes étaient Hippolyte, Gustave, M"'* Thérèse, Lavau, Léontine.
Au Pré-Catelan, on l'agrémenta d*un ballet, dont il fut beaucoup
LES PUNAMBULGS 427
parlé sur le boulevard du Temple. Aussi, entreprit-on le voyage du bois de Boulogne, pour aller voir la petite pantomime d'antan, agrandie par les ronds de jambes et les entrechats-sîx, d'un tas de jolies personnes, plus ou moins en rut de chahut.
Le 9 janvier, — nous rentrons aux Funambules — on donna : Le Remords^ vaudeville en 2 actes de M. Dautrevaux.
Cette pièce était jouée par MM. Gabel, Lavau, Frédéric, Achille M»" Thérèse, Léontine.
On y chantait un couplet, qui se terminait par ces cinq vers, d*un réalisme, que ne démentirait pas le nouveau théâtre Naturaliste :
Je peux bien t*le dire entre noué, 0 Jenny, mon cher ange, J'aim' pas les puc*B, j'oim' pas les poux, J'aim' pas tout c*qui démange.
Pas plus qu'la marchandise à M*sieur Domange.
On le voit, par cette citation, M. Dautrevaux n'était pas un poète dithyrambique et élégiaque.
Le 26 janvier : Un Brelan de nourrices^ vaudeville en 1 acte par M. Stuard.
Le 1" février : Une Vieille Moustache^ vaudeville en 1 acte par Ch. Fotiquet.
Le 3 février : Figaro ^ ballet pantomime en 3 actes, par M. Laurençon.
Almaviva MM. Amable.
Bartbolo Laurençon.
Basile Philippe.
Figaro Gustave.
Un notaire bertoito.
Rosine M»"Thérèse.
Suzanne Lavau.
Le 2 mars, reprise des Meuniers^ ballet pantomime en i acte, de Blache père.
L'engagement de Laurençon, danseur comique d'une merveilleuse agilité et d'une grande souplesse, était le seul motif dé cette reprise. Il produisit un grand effet dans le rôle de Moulinet.
Le 19 mars : L'Amour au village, ballet pantomime, par Laurençon.
Le 14 avril : Les Protégés^ de rAmour, pantomime féerie en 5 tableaux. Cette pantomime-arlequinade se terminait par un couplet au public, dans lequel Pierrot chantait sa partie.
Air de : Meuiame Favori.
l'amocr, au public.
Si l'ouvrage vous iaUrease Je vaiB répondre par un mot.
Messieurs, Tauteur de cette pièce.
(Momiwant IherroC^,
Eh! bien, c'est mon ami Pierrot [fns),
PIBRROT.
Parler ainsi, c'est un* boulette...
l'amour.
Pourquoi donc, mon cher?... ait surplus, {Au public)
Si la chos' vous paraît trop bAte, Ma foi, vous ne reviendrez plus.
Celte pantomime, fort biea construite, d'extraits de toutes ses sœurs ainées. obtint un succès tempéré.
Le 15 avril; la Porte-Saint-Martin donnait la première représentation de : Les Mères repenties^ drame de Félicien Mallefille.
Au moment où Dumaine, qui jouait le personnage de Régis de Plougastel, venait de lancer une tirade fulgurante contre les immondes pamphlétaires, tirade que le public avait fort applaudie, Frédéric Lemaitre, qui se trouvait dans une loge, se leva et dit à haute voix, s adressant à Eugène Woestyn :
— A toi, Woestyn I...
Eugène Woestyn était alors rédacteur du Figaro-Programme,
Grand fut le scandale, comme bien Ion peut penser.
Woestyn, parlant de l'incident, écrivait le lendemain dans son journal :
De quoi se plaint M. Frédérick-Lemaitre? L'avons-nous jamais insulté?
Jamais I
Devant les morts, nous nous découvrons toujours.
Gh. Blondelei et Vinet s'empressèrent de porter aux Funambules un àrpropos, dans lequel se trouvait parodiée la scène scandaleuse, qui avait interrompu le spectacle de la Porte-Saint-Mairtin.
Gette parodie s'appelait : Les Mères sans repentir, parodie en 1 acie> avec un scandale dans la salle.
Elle fut jouée le 28 avril et n'obtint aucun suceèt».
Le scandale de la salle fut même sifflé.
Le 18 mai, on joua : La More9que^ paotomime b grand speccle en 6 tableaux, par Charles Charton.
1"' tableau
: Le sang More,
2«« id.
Pierrot lazzarone.
3»« id.
Une riise de Pierrot.
4«« id.
Cent ducats pour une femme.
5«« id.
Le cœur dune mère.
6— id.
Vécroulement.
Les personnages de cette pantomime étaient :
Orsino, comte de Castro MM. Amable.
Alphonse de Médina Victor.
Eléna, femme d'Alphonse M"' Rosalie.
Fernand, son fils MM. Amable fils.
Pierrot, vaîet d'Alphonse Kalpestri.
Ramire, officier supérieur Hippolyte
Mahia, more^^ue ai/ service d'Or*
sino M"« Thérèse.
Robert! , tavemier MM. Antoine.
Barbaro, confident d'Orsino Desmares.
Piétro, confident d'Orsino Jean.
Deux affidés, acolytes, soldats^ paysans.
L'action se passe en 1610, écrit Tauteur, sous le règne de Ferdinand III, roi des Deux-Siciles.
L*historien-géographe fantaisiste, Ch. Charton, confond encore dans son indication, Ferdinand III avec Philippe III, d'Espagne.
Ferdinand III, le saint, roi des Deux-Siciles, de Castille et de Léon, est mort en 1252.
Ce ne peut donc être que Philippe III, dont Ch. Charton a évoqué la mémoire, puisqu'il régna de i578 à 1621, et que l'action, a^insi qu'il est dit, se passe vers 1610.
Mais, Philippe ou Ferdinand, peu importait à l'audacieux perturbateur.
Voici par quoi débute le manuscrit :
Au lever du rideau, Orsino est assis, la main droite sur la table et la main gauche sur la garde de son épée. De tautre il lit un papier.
Il faudrait citer tout ce manuscrit, malheureusement troplong^ pour prouver au lecteur que Ch. Charton, au lisu d'apaiser sa verve transformatrice, se plongeait de plus en plus dans un insenséisme effréné.
. Je cueille cependant celle fieur du bouquet formé par l'excentrique écrivain :
La frayeard'Héléna s'augmente encore, quand Mahia s'approche sournoise* ment de ta table gotkique et soulève le tapis d*Orient qui la couvre. Heureusement Fernand, devinant Tinteution de la moresque, a eu le temps de se glisser dans le cabinet secret, dont la porte est de même.
Voici encore une indication du second tableau :
Le théâtre représente une espèce de place d*armes, fermée au fond par un mur. Au milieu de ce mur, une grille qui laisse voir la campagne italienne. Au fond, des montagnes praticables, ornées de fleurs. A gauche, près du mur^ rentrée d\m ch&teau-fort, surtout en créneaux.
Et rindication du quatrième tableau :
Une forêt. A droite, un rocher d*où s'échappe une fontaine entourée de broussailles. Près de cette fontaine, un banc vermoulu. Çà et là plantes agrestes ou odoriférantes.
Je m'arrête^ pour raconter un fait sans précédent aux Funambules. Pelletier, engagé aux Délassements Comiques, eutTaudace de venir demander à ses anciens directeurs, de lui vouloir bien accorder une représentation à bénéfice. Et, chose extraordinaire, MM. Dautrevaux et Angrémy consentirent à leur pensionnaire fugitif, la faveur qu'il sollicitait d'eux.
Le 12 juin, le théâtre des Funambules jouait donc, au bénéfice de Pelletier, la pièce en vogue aux Délassements : Les Odalisques de Ka-ka-o.
Le Figaro-Programme, à qui j'emprunte ce détail, ajoute : Pas un titi qui ne répondra à Tappel de Pelletier : Capulet dînant chez Monlaigu !.. Boileau faisant les honneurs àHollel !..
Je veux retracer ici, des vers amusants qui coururent alors le boulevard, et qui ne sont pas étrangers à notre sujet, puisqu'ils concernent M. Billion, Tex-directeur des Funambules ; c'est un sizain :