CHAPITRE XLVIII
fsee
M. Dechaume, directeur
Certes, si M. Dautrevaux eût soupçonné si proche, Theure à laquelle devait se donner le premier coup de pique, dans ce vieux boulevard du Temple, que Ion croyait ne devoir jamais être démoli, il eût fait feu de toutes bûches, pour conserver sa moitié de direction, dans Texpectative d'une indemnité rémunératrice. Mais, le baron Haussmann, et quelques initiés, étaient seuls dans le secret des dieox de la Chambre « députationale », qui devait décréter la mort du plus curieux et du plus intéressant des boulevards de Paris.
On voyait bien s'élever, dans d'autres parties de la capitale, des sortes de forteresses que. Ton disait devoir s'appeler le Théâtre du Chatelet, le Lyrique, la Gaîté ; mais, comme il était aussi fortement question de la liberté des théâtres, ces nouvelles constructions paraissaient ne devoir qu'augmenter le nombre des salle de spectacles.
On se refusait à penser que le terrible baron osât toucher à cet ancien boulevard du crime, si gai, si populaire, si pittoresque et tant regretté depuis, par ceux qui Tout connu.
M. Dechaume mieux inspiré, peut-être mieux informé, devint, à partir du f janvier, Tassocié de M. Angrémi.
Une activité nouvelle se produisit alors dans le petit théâtre.
Le 9 janvier, on donna : A qui mangera le lard^ vaudeville en i acte.
Le 13 janvier : Les trois Sauvageons, vaudeville en 1 acte.
Le 19 janvier : Le joli Pêcheur y vaudeville en 1 acte.
Antony, le joli pécheur, revenait de se livrer à sa passion favorite, et la grosse Mathurine devait lui chanter ce couplet :
Air:
Connaissez-Yous Taventure
D'un* jeune fille et d'un pécheur ?
Il offrait un' bell' friture
Au tendre objet de son cœur,
Sauf une jolie anguille
Qu'U gardait par devers soi.
Mais alors la jeune fille
Lui demanda le pourquoi ? '
Confiez- moi votre anguille,
Dit la douce jeune fille
Quand }*en aurai fait mon l)onlieur
J'yous la rendrai, paroP d'honneur.
Le crayon rouge des frères Tranche-l'art, biffa net le couplet comme entaché d'immoralité.
Le 31 janvier donna le jour à une grande pantomime : Le Crocodile de Java^ en 12 tableaux^ à grand spectacle^ avec combats^ incendie^ démolilion, jeux, danses, etc, etc,^ par Charles Charton.
Sur l'affiche, s*étalaient grassement ces détails attractifs, bien faits pour captiver Tattention du public, et l'engager à courir voir la pièce.
Qui donc, sur le boulevard faubourien, et dans le faubourg boulevardier, eût pu résister à Teffet magique de ces mots flamboyants : Avec incendie et démolition ?
PERSONNAGES
Van-der-burg, Gouverneur des colonies ftollandaises de Xata.,.
Nordick, officier hollandais
Vandaël, id, id
Wilmann, chirurgien-major hollandais
Pierrot, aide-chirurgien à son service
Nikobar, chef des indigènes
Achem, vieux fou au service de Nikobar ',
Tagal, nègre au service de Nikobar • . .
Libao, surnommé le Crocodile^ chef révolté des indigènes de Java.
D^ao, i Ses deux frères
Florès, femme de Van-der-burg
Oliva,
Danaé.
Javanais^ Javanaises, soldats hollandais.
i l filUs de Nikobar,
!•' tableau : La chasse.
2« id. Pierrot et son remède.
3« id. Le crocodile amoureux.
i* id. Les filles du roi de Java.
5e id, Uduel.
6« id. Un nègre fin.
!• id. La trahison.
8e id. Le supplice.
9« id. Où Pierrot s'esquive.
10* id. Lincendie.
11» id. Pierrot sauveur.
i2« id. Le pont du diable.
Rien qu*en lisant Le Crocodile de Java^ conçu par le prolifique
480 LES rimMiiuu£6
Charles Charton, on rit à cœur joie, autant qu^àune représentation du Tigre du Bengale^ de joyeuse mémoire.
De fait, cet alligator n*est qu*ua homme, (tomme Test Tamusant tigre^ créé par rinoubliableSainTÎHe. Et je ne jureraispasquele titre de la pantomime n*ait été inspiré à son auteur, par celui du réjoixissanl vaudeville. €ar, ce (rocorftfe, dans ses rages erotiques, se montre aussi plaisant que le ^z^^re du Palais Royal, dans sesfureurs jalouses.
Nous retrouvons, naturellement, avec le bon Charles Charton ces précieuses indications de [décors dont, seul, il possédait le secret.
Par exemple, celle du deuxième tableau laisse un instant pensif :
Une saUe gothique ou moresque, dans le château dei gou?emeurs, i BataFÎa, ouverte au fond par une galerie et des portes latérales.
Cette salle mauresque ou gothique dans une île de TOcéanie, n*est-elle pas digne de celui que nous avons déjà vu faire couler le beau Danube bleu au pied du mont Vésuve ?
Et 1 indication du quatrième tableau :
L'habitation royale de Nikobar. A droite : une espèce de trône \ À gauche un portique jaDitnaU, Terme àVéc des nattes orientales.
Une espèce de tràne me semble bien déprécier la façon de régner du roi Nikobar. Quant au portique javanais fermé avec des nattes orientales^ je crois que tout commentaire devient inutile.
J'arrive au sixième tableau :
Un site asiatique avec montagnes bleues, qui traversent le théâtre de gauche à droite. Cabane i droite. A gauche, une espèce de hutte servant d hôtellerie et au-dessus de laquelle on lit : Au repos de la montagne bleue. On toge à pied et à cheval.
Tout d'abord, pourquoi les montagnes traversent-elles le théâtre de gauche à droite, plutôt que de droite à gauche ?
Si Charles Charton avait écrit une parodie, ce site asiatique dans une lie de la Malaisie, cette espèce de hutte servant d'hôtellerie^ cette enseigne de petit village européen, passeraient tout aussi bien que les anachronismes cocasses de FOEil crevé ou de Chilpéric du divin Hervé ; mais, je Tai déjà dit, Charles Charton n'écrivait que sérieusement, «t sa pièce du Crocodile de Java est un drame des plus terribles dans lequel on lit des phrases ainsi conçues:
LES rUNAMBUIES 48(
L<BAO (le crocodile)
« -- Frèrei de Java, je suis content de tousI.. Vous êtes exacts t.. Il faut enfin que Nikobar, notre roi déchu, qui favorise ces chiens d'Européen» à nos dépens, sache bien'.que nous ne le souffrirons pas. Tout bon Javanais doit penser comme moi.
— Oui t oui ! répondent les assistants.
LÉBAO
— Merci, Javanais. Je vois que ]e puis compter sur vous.
Tirant 4 part ses deux frères Timor et Danao, il leur dit de manière à n'être entendu que d^eux :
« — Fils de mon père, le traître Nikobar vous avait promis de vous unir à Danaé et Oliva, ses deux filles. N'y comptez pas. Il m'avait promis que je lui succéderais, en sa qualité de chef de ses Indigènes de Java, et il a faussé sa parole. J'ai un projet féroce que vous connaîtrez bientôt. Jures- vous de me servir ?
Timor et Danao prêtent serment.
LÉBAO
— Nikobar, It Crocodile te dévorera t Saives-moî, net frèrw Timor et Danao. »
Comme il était de nécessité absolue de trouver des noms pour baptiser ces Javanais, qui ne Font jamais été, je ne serais pas éloi* gné de croire, qu'ayant entendu, citer le vers de VEnéîde : Timeo Danaos et dona ferentes^ Charles Charton n'ait retenu ces paroles fameuses de Laocoon, et ne les ait transformées en Timor et Danao^ pour en affubler les deux frères du Crocodile.
Ce que dit le Crocodile, à ses frères doit suffisamment indiquer au lecteur la donnée de la pièce. En ajoutant que Lébao aime idolàtrement la femme du gouverneur Hollandais, qu*il parvient à l'enlever; mais, que, grâce à Pierrot, on ne tarde pas à la lui reprendre avant qu'il ait assouvi sur elle ses appétits satyriasiques, on connaîtra en son entier, le mélodrame mimé, ramassé dans l'ornière, qui servait d*encrier au modeste auteur des Funambules.
Je tiens à citer la déclaration, parlée, du Crocodile prisonnier, 2^ la belle Florès, la femme du Gouverneur :
<c — Belle Européenne, ma blessure est moins cruelle que celle que tu as faite à mon coeur. J'aurais pu fuir, car le coup que j'ai reçu ne m'enlevait pas l'usage de mes jambes ; mais je voulais venir jusqu'ici pour te dire l'amour que tu m'as inepiré. M'y voici ! Et je te le dis : Je t'aime ! Je t'aime ! Je t'aime 1 Maintenant, écoute-moi. »
Et après cet écoute-moi, il cesse tout-àr«oop de parler, pour continuer sa déclaration d'amour en la mimant.
Voici encore une exclamation du roi Nikobar, que, par erreur, son fidèle serviteur Achem vient de saisir à la gorge :
«I — Par la panthère de Java, que cela ne t'arrive plus I... »
Enjambons ces montagnes de formidables cocasseries, pour arriver au dénouement :
« Lébao, rampant comme un crocodile, arrive près de Nikobar, tire son poignard et veut Ten frapper ; mais, le Gouverneur, qui l*a aperçu du coin de l'œil, ne lui en donne pas le temps, et lui brûle brusquement la cervelle.
Les femmes épouvantées de jettent dans les bras de leurs époux et père. •
TABLEAU GÉNÉRAL Flammes de Bengale.
Toujours !
Le 12 février, on joua : Le Fantôme armé^ vaudeville en 1 acte.
Le 25 févriei* : Triste-à-patte, vaudeville en 1 acte.
Le 3 mars, on fit une reprise du Pied de veau^ féerie en 4 ta* bleaux d'Auguste Jouhaud.
Et Ton continuait à ne pas faire d*argent.
Alors^ Vautier alla trouver M. Dechaume qu'il connaissait de longue date, et lui dit :
— Vous ne relèverez le théâtre qu'en frappant un grand coup. La direction Dautrevaux Ta réduit à sa plus simple expression ; à votre place, pour bien faire comprendre au public qu'il y a eu changement de direction, je n'hésiterais pas à fermer quelques jours, et j'en profiterais pour faire décrasser la salle. Puis, j'afficherais la réouverture, comme une solennité des plus retentissantes.
M. Dechaume suivit le conseil.
Les Funambules furent fermés.
La petite salle s'était ressentie du découragement de M. Dautrevaux. Elle était tombée dans un état tel de dégradation et de malpropreté, que les pâles voyous eux-mêmes s'écriaient : Eh ! Gugusse, prends garde au mur, y salit les pattes.
Un soir, un titi facétieux avait affiché un avis ainsi conçu : On est prié de ne pas écraser ses poux sur le bord du balcon.
M. Dechaume fit nettoyer la salle, recoller du papier dans les loges, rehausser d'or quelques peintures, et, le i*' mars il rouvrait^ses portes au public par :
!• Le Père Funambule.
2^ Le Rameau d'or.
LËd PUNAMBULËà 48^
Le Père Funambule était un prologue de réouyerlure, en â tableaux par Théodore Lefaucheur, qui a écrit' une Hhvaire du Boulevard du Temple,
On y voyait le Père Funambule avec ses deux fils Roçoco et Progrès, se débattant entre les idées tourbillonnantes de l'un, et la tranquillité passive de Tautre.
Voici les personnages de cette pièce :
Le Père Funambule
Le Progrès > -.
Rococo J **' ^^
Petitrot, êon domestique
La Variété
Purgon, médecin
Le VaudeviUe
Pa Presse • ;
La Réclame *
Un petit enfant
On chantait, dans ce prologue, des couplets et rondeaux fort réussis.
Le père Funambule endormi, rêvait :
Air : Le joli rêve que j'ai fait.
Serait-ce un rêve que je fais ?
Je vois uÀe gentille salle.
Où le public de chaque stalle Veut applaudir à mon progrès Qui répond à tous ses souhaits, {bis) Retournant la vieille rengaine.
Mes ouvrages ont du succès.
J'ai la vogue, enfin je renais.
Je contemple une salle pleine...
Serait-ce un rêve que je fais ?
{Se réveillant en sursaut, et regardant Joyeusement autour de lui).
Eh ! quoi I ma salle est vraiment pleine... C'est un bon rèv* que je faisais, {ter)
Le père Funambule expliquait ensuite ce qu'il était, et ce qu*il avait été :
Moi, Funambule, célèbre sur la corde raide, j*eu8 deux fils de mon mariage avec dame Pantomime : Rococo et Progrès. J'espérais qu'ils seraient la consolation de ma perruque blanche, et jamais ils n'ont pu vivre d'accord.