‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 37 sur 160 · M. DEBURAU · texte numérisé non relu

M. DEBURAU

Ce uoin a-t-il jamais frappé vos oreilles, habitants distingués du faubourg Saint-Germain et de la Chaussée d*Antin ?... Savez-vous qui le porte ?... Conuaissez-vous le talent qui le recommande ? Non 1... — Si je vous demandais ce que c'est que M. Walker, M. Verdier, M. Leroi ou M. Martin- Baron, vous n*hésiteriez pas.

Assurément, ces personnes, qui occupent un rang distingué entre la classe des artistes et celle des artisans, méritent leur renommée, et je comprends à merveille que vous n'oubliiez point les noms de vos fournisseurs de cravates, de cannes et d'habits ; mais je ne conçois gurre que vous ignoriez celui d'un homme qui... ah ! qui... d'un homme, d'un homme enfin.

M. Deburau est un artiste plein de mérite. Ce n est pas dans Fart oratoire qu'il a acquis la renommée dont il jouit du Château d'eau à l'Arsenal, du canal Sainl-Martio à la rue des Nonandières. 11 ne parle pas. Aussi ne fait-il pas de fautes de français, grand avantage qu'il a sur MM. Syrles de Mayrinhac et de Puymaurin.

11 parait tous les soirs sur un théâtre et les habitués, devant lesquels il se montre, l'estiment à l'égal des plus grands acteurs.

Certes, il n'a pas la profondeur que vous admirez en Talma, l'élégance de Fleury, le comique vif de Monrose, la chaleur de Firmin, la fine bouffonnerie de Potier, la verve de Liston, la noble simplicité de Macready, la grâce classique du danseur Albert, la vive gaieté de Beaupré, la légèreté presque problématique de Paul, la chaleur de Nourrit fils !.. Si xM. Déburau manque de ces qualités, au moins n'a-t-il pas les défauts de tant de gens à grosse renommée ; il n'est pas lourd comme Mérante, dévergondé comme Philippe, bouffi de gasconisme comme Monsieur Lafon ; s'il déclamait n'ayez pas peur qu'il adoptât le système de M^'* Ouchesnois ; il est trop naturel et trop vrai pour cela.

M. Deburau ne se fait pas remarquer par le luxe de sa garde-robe; il n'a pas l'élégant manteau espagnol, dont M. Lecomte affublait à l'Odéon le comte Almaviva, l'habit pailleté du raisonneur Saint-Aulaire, la toge de Joanny, la livrée brillante de Faure ; les riches velours dont se parent Montjoie et Devigny. Deux aunes de coton lui suffisent. Ce n'est pas chez Fargeon qu'il achète son fard. Un boulanger du Pont-aux-Choux lui vend la fine fleur de farine dont il masque ses traits sérieusement plaisants. Je viens de dire assez que l'acteur dont il s'agit joue les Gilles.

C'est au Théâtre des Funambules, rival heureux de celui auquel, Mn>« Saqui a donné son nom, que M. Deburau fait son personnage. Je suis allé souvent voir ce comédien naïf, à qui il ne faudrait que des appointements énormes, une voiture et du bruit dans les journaux, pour obtenir la vogue.

Vous ne savez pas, hommes qu'un goût délicat et une grande irritabilité nerveuse condamnent aux Bouffes et au Gymnase, vous ne savez pas ce que vous perdez de plaisir vrai et de bonne gaieté, à ne pas oser vous aventurer au théâtre des Funambules.

Le négligé des admirateurs ordinaires de .Messieurs les artistes des Funambules, effarouche votre jansénisme en toilette. Sous prétexte que vous vous serrez le corps et le cou dans des habits et des cravates à l'auglaise, vous trouverez mauvais que les bonnes gens du peuple mettent bas leurs vestes et montrent leurs clavicules nues, comme leurs bras, à la galerie et au parterre qui leur sont ouverts moyennant quatre ou six sous.

L'odeur d'ail qui les suit partout, comme les Bourguignons, au dire de Sidoine Appolinaire, vous déplatt ; et vous ne voulez pas déshonorer les essences qu'on invente pour flatter votre mollesse, en les faisant servir à neutraliser les effets du parfum aimé de M. de Marcellus.

Que de jouissances vous vous refusez !... Dix fois vous avez été entendre la Muette de Po^tici et vous ne connaissez pas le Bosuf êntûgê I... Vous avez couru au Monstre et vous n'avez pas été curieux de voir Tiogénieuse |»arade de V Homme-légume !... Le ballet trumeau de M. Aumer, cette vieille pastorale de Lydie et Amyritas^ vous y avez baillé trois fois ; et Kaleb qui a tant d'autres agréments, joints à celui de présenter une leçon de morale utile, vous le laissez aux ouvriers de la foire Saint- Laurent et à quelques vrais amateurs comme moi.

Les acteurs principaux du théâtre des Funambules sont MM. Laurent atné •t Daburau. M. Laurent est un homme peu ordinaire, je vous assure ; il compose les pièces, les met en scène, peint les décors et joue les rôles principaat. Tout ce qu'il fait annonce une intelligence fort grande ; ses imitations des pantomines anglaises sont spirituelles ; son talent d'acteur est de beaucoup préférable à celui de vingt célèbres tragédiens ou comédiens que je pourrais vous citer. Cest surtout comme Arlequin que M. Laurent est excellent.

M. Deburau a autant de réputation que son camarade, et il n'est ni auteur, ni décorateur, ni machiniste ; il n'est que Gilles : c'est vous dire quelle ei*t la supériorité de son talent unique ! J'en sms ravi pour moi, et je donnerais cinq de vos comiques réputés, petits acteurs à grandes prétentions, pour celui-ci, simple, modeste ei parfait dans ce genre si difficile.

Gilles, voyez-vous est un caractère dont le« nuances infinies sont mal aisées à rendre ! Simple comme un enfant, pettroa. rusé, pareseeui» méchant par instinct, serviable, railleur, gourmand, voleur, bra«iebe« eupide» maladroit, ingénieux dans les inventions qui tendent à la satisfaction de aee goûtai c'est Satan naïf et bouffon. Une des plus drôles de créations qui soient étta la farce est assurément celle-là.

Il y a en elle plus de poésie que je ne puis dire. Avec son calme imperturbable, M. Deburau vous en ferait comprendre tout le charme, je dois ajouter toute la profondeur. Mais vous ne voulez pas aller voir M. Deburau !

Quel est l'auteur de cet article ?' On ne signait pas à la Pandore. On savait cette feuille humoristique rédigée par M. de Jouy, qui, de son véritable nom ne s'appelait qu'Etienne, mais était né à Jouy, et avait emprunté le nom de son pays ; par MM. Ârnaull, Népomucène Lemercier, Charles Nodier et autres... voilà tout.

Charles Nodier me parait fort avoir, le premier, tir^ Deburau de cette obscurité, dans laquelle l'indifférence des grands boulevards paraissait vouloir le laisser plongé.

Charles Nodier, que Victor Hugo appelait son maître^ était un véritable écrivain, d^uue valeur peut-être un peu surfaite, mais, à coup sur, doué d'une imagination des plus originales; à la fois profonde et superficielle, casanière et vagabonde.

H se complaisait à faire du roman dans Thistoire, et de Thistoire dans le roman. C'était un annotateur précis de choses vécues et de fables ; un lexicographe fantaisiste, hurluberlu, empreint de positivisme et de fantasmagorisme, mais toujours élégant et spirituel.

Charles Nodier s'était égaré, en un soir de fl&nerie, à travers

les banquettes du théâtre des Funambules, et s'était soudainement épris de ce genre plaisant, tout nouveau pour lui, et tout-à-fait en rapport avec son imagination fantasque.

De là, à composer une pantomime, il n*y avait pas l'épaisseur d*un cil.

Oui !... Composer une pantomime devint l'obsession de ses jours et de ses nuits.

Mais, sa situation de Directeur de la bibliothèque de TÂrsenal, ne lui permettait guère de se livrer à ce genre d'acrobatie littéraire, sans attirer sur lui les foudres des membres d*un Institut au nombre desquels on comptait des Raynouard, de Quélen, Lacuée de Cessac, de Lévis, Frayssinous et tas d'autres inconnus illustres et prétentieux, alors que quelques années auparavant, on avait exclus, ou pour mieux dire chassé de la magistrale assemblée Monge, Carnot, Lakanai, Tévêque Grégoire^ le peintre David, Sieyès, etc., etc., comme indignes d'asseoir leurs derrières roturiers à côté des fesses blasonnées que j'ai citées plus haut.

Charles Nodier avait entraîné avec lui, dans le bouge de MM*. Bertrand et Cot d'Ordan, Balzac, Jules Janin, Gérard de Nerval. Théophile Gautier, ses amis d'alors.

Un beau jour, sans leur. rien déflorer de son idée, il s'en fût trouver M. Cot d'Ordan et lui communiqua le manuscrit d'une éclosion pantomimique, en lui faisant jurer sa parole d'honneur que si cette Pierrotade voyait le feu de la rampe, jamais son nom ne serait livré en pâture à la malignité publique.

M. Cot d'Ordan, fort ébloui par la haute personnalité de fauteur, après lecture s'enthousiasma de l'œuvre et promit, jura même tout ce que désirait Charles Nodier.

Ce fut Laurent aine qui fut chargé de dirigchr les répétitions.

Le genre de l'ouvrage, se ressentant plutôt de l'école Anglaise que de Técole Française, Charles Nodier avait désigné le mime anglais, bien que la plus grande responsabilité de la pièce fut supportée par Deburau.

Ce dernier, cependant, s'était réservé le droit de régler ses scènes.

Enfin, les affiches annoncèrent, en un jour de triomphe, la Première représentation de :

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