LES DEUX BRACONNIERS
D'aucuns biographes prétendent que, dans cette pièce, Frederick fut chargé de remplir un rôle d'ours, et se fil remarquer à ce point qu'on le conseilla de s'adresser à Michelot, de la Comédie française, auquel on se chargerait de le recommander.
Tout d'abord, ce n'est pas aux Funambules que Frederick a rempli le rôle et la peau d'une béte ; c'est aux Variétés amusantes.
Ensuite ce n'est pas dans Pèrette ou les deux braconniers, qu'il a revêtu cette enveloppe ursienne, mais dans Pyrame et Thishé,
Enfin ce n'est pas le rôle d'un ours que Frederick a joué, mais celui d'un lion ; par la raison simple que sur les bords de l'Euphrate où se passent les amours de M. Pyrame et de M"* Thisbé, ce sont les lions et non les ours qui font le charme de ces rives Persiques.
Pourquoi les devineurs du grand artiste leussent-ils surtout remarqué dans un rôle qui ne lui permettait de montrer aucune noblesse, aucune souplesse, aucune physionomie ?
Les biographes malicieux ont été séduits par cette idée originale de faire sortir le Lion de la peau de l'Ours.
i8il
Les Dôburau
Celle année-là, Frederick, créa aux Funambules plusieurs autres pièces. :
La Discorde y Arimane, Les montagnes Beaujon, Arlequin chef de brigands, Les sauvages de l'Amérique du Sud, Arlequin au sérail ^ Saphir^ et Le Masque de fer.
On joua encore : Le Génie rose et le Génie bleu, ou les Vieilles femmes rajeunies, pantoraine-féerie en deux tableaux, par D... Cette pièce fut imprimée.
\rrivons à. Ventrée de la famille Déburau aux Funambules.
Vautier a entendu vingt fois Déburau raconter le fait tel qu'il s'était passé, avec ses détails moindres ; ce fut par hasard que le directeur Bertrand, apprit Texistence de cette famille.
Un employé, garçon d'accessoires, arriva un jour en retard à une répétition. M. Bertrand était de ceux qui prétendent qu'au théâtre Texatitude est de la probité. 11 tança d'importance le retardataire qui ne trouva à donner comme excuse que :
— Ma foi, j ai oublié l'heure à regarder des artistes qui sont autrement forts que les vôtres.
Bertrand dressa l'oreille.
— Plus forts que les miens ? #
— Et que ceux de la Saqui ! continua le garçon. •
Il n'en fallait pas davantage pour attirer rattention de l'ancien conduclourde coucous.
— Plus fort que ceux de la sauteuse ?. . Où les avez-vous vus, ces acrobates ?
— Cour Saint-Maur.
Sans perdre une seconde, M. Bertrand courut à la cour S*-Maur, et arriva juste au moment où Tune des nombreuses séances de la famille commençait.
Cette famille se composait de :
i° Déburau père.
2° Nievmensek, le fils aîné, que l'on appelait Frantz.
3* Etienne, le fils cadet.
4** Jean-Gaspard-Baptiste, notre héros de plus lard.
50 M»« Dorothée, fille aînée.
6« M»* Catherine, fille cadette.
LES FUNAMBULES i5
Leurs exercices sur la corde raide et sur le tapis étaient parai t-ii, fort étonnants.
Ces gens passaient leur vie en Tair,
Emerveillé de la souplesse, de Ténergie, de l'agilité, de la grâce que déployaient ces acrobates, M. Bertrandvalla droit au père, lequel, pendant les exercices de ses enfants, pinçait de la guitare, et lui demanda :
— Combien gagnez-vous par jour?
Le guitariste interrompit ses frum^ frum^ frum, toisa l'imprésario des pieds à la tête, et finit par lui répondre :
— Qu e qu'ça te fait ?...
— Je vous apporte la fortune !.. riposta M. Bertrand, sans se blesser de ce tutoiement familier.
Le mot de fortune eût le privilège d'amener un sourire sur les lèvres lippues du vieux saltimbanque et de radoucir son ton quelque peu aigrelet :
— Dame Monsieur, nous gagnons de douze à quinze francs, quelque fois seize, jamais plus. Nous nous en contentons. Paris est la patrie des arts. Nous ne nous plaignons pas d'y être venus. On y sait estimer les artistes à leur valeur ; et nous nous vantons d'être des artistes.
J'étais à côté de mon père (disait plus tard Gaspard Déburau à Vautier) quand il prononça cette phrase : Nous twus vantons (Vèire des artistes /... et je le vis se redresser de toute l'ampleur de sa haute taille. 11 y avait dans la façon dont il avait lancé son : Nous nous vantons d'être des artistes !.,. tout ce que pouvait contenir de fierté et d'orgueil la noble devise des Rohan : Roy ne puis, Duc ne daigne, Déburau suis !
— Mon ami, l'homme qui vous parle est tout simplement le Directeur du théâtre des Funambules du Boulevard du Temple ! — continua M. Bertrand, en étalant pompeusement son titre, pour répondre à la déclaration majestueuse du père Déburau ; et je vous offre cent quinze francs par semaine, si vous consentez à faire partie de ma troupe ?...
— Cent quinze francs par semaine, combien cela fait-il par jour?
— Un peu plus de seize francs.
^ — Ce n'est pas assez.
— Puisque la moyenne de vos recettes n'est que de quinze francs, c'est plus que vous n'avez l'habitude de gagner. .
— Oui, mais nous sommes indépendants, mon cher Monsieur ! Nous n'avons pas de maître!.. Nous sommes libres!... Nous
allons où bon nous semble!.. Nous avons le grand air pour royaume!.. L'espace est à nous. Tels que vous nous voyez, Monsieur le Directeur, nous arrivons de Constantinople, en Turquie. Nous avons travaillé devant le Grand Turc et devant Mesdames les Turqueresses ses fiancées. En plein harem. C'est pas vos sautriquets qui peuvent en dire autant. Tenez, je suis bon garçon, donnez-nous cent trente francs par semaine, fournissez les costumes et la famille Déburau est à vous !...
— Cent trente francs par semaine et les costumes?... Vous êtes fou!...
M. Bertrand fit mine de partir; le père Déburau le rattrapa:
— Allons, vous m'avez Tair d'un bon enfant ; mettons ça à cent vingt francs et les costumes.
— Non ! cent quinze, sans costumes.
— Attendez ! Je vais réunir le Conseil de famille. Allons en face chez le marchand de vin. Il nous donnera le Cabinet des Gentilshommes ; on n'y est pas dérangé ; on pourra causer.
^ — Allons.
— Par ici les enfants. Monsieur paye bouteille ! Monsieur est un des principaux directeurs de la capitale, et Monsieur a d'honnêtes propositions à nous faire.
La famille laissa ses cordes plantées sur les X, abandonna son tremplin^ ses échelles, ses perches et suivit le Monsieur chez le marchand de vin, lequel avait le plus grand respect pour le père Déburau, qui se mit à crier, en entrant :
— Oh ! hé ! du cabaret ! Deux bouteilles cachetées dans le Cabinet des Gentilshommes ! ., C'est le Bourgeois qui paye !
Ce cabinet des Gentilshommes était décoré de ce titre pompeux, à cause d'un tableau grossièrement peint, reproduisant le duel de Maugiron, Caylus et Livarot contre Antraguet, Ribérac et Schomberg.
Ce tableau avait son pendant, représentant un autre duel beaucoup moins chevaleresque, mais non moins célèbre, portant cette utile inscription : Crédit est mort ! Les mauvais payeurs Vont tué !
Gaspard Débureau a souvent raconté à Vautier que son père avait dit un jour devant ce tableau :
— Cette peinture est peut-être d'un artiste fameux ; mais ce que je puis certifier, c'est qu'elle n'est pas d'un homme d'esprit. Tuer le crédit, mes enfants, mais c'est tuer la civilisation, ou, ce qui en est l'âme, le commerce.
Bref on s*attabla, on vida conscieacieusemeat les deux bouteilles cachetées, on discuta, on s*entendit, et paroles furent échangées, en présence d*une troisième bouteille, offerte par le père Déburau à son JJirecteur,
— Vous avez cinq artistes de premier ordre, M. Bertrand, vous pouvez vous en vanter, fit le chef de la tribu, en tapant dans la main de Timpresario.
— Oh ! quatre seulement ; celui-là ne compte pas.
Par celui-là, M. Bertrand désignait le jeune Gaspard, auquel comme pitre, il n'avait vu faire que des gaucheries.
— Celui-là?., riposta le père, il est maladroit, il est bote, c'est possible ; mais c*est un excellent paillasse.
— C'est bon, c'est bon, continua M. Bertrand, je le prends par-dessus le marché. Je le ferai jouer dans les pantomimes.
Ainsi fut engagé par le fondateur du théâtre des Funambules Jean, Baptiste, Gaspard, Déburau.
Par dessus le marché ! Celui qui, plus lard, devait faire la renommée de ce petit théâtre et la fortune de tous les Directeurs qui s y sont succédé.