‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 7 sur 160 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Horaces et Curiaces

Les Frères Franconi, directeurs du Cirque Olympique, avaient fort remarqué le jeune Frederick.

Ils le firent venir dans leur cabinet directorial et lui proposèrent de devenir leur pensionnaire, pour tenir l'emploi de premier rôle dans les pantomimes, parlant au besoin ; se chargeant en outre de Tinitier à la science de Téquitation.

On lui offrait un tiers en plus des appointements que lui donnaient MM. Bertrand et Fabien ; Frederick accepta et prévint ses Directeurs des Funambules qu'ils n'eussent plus à compter sur lui, à la fin du contrat qu'il avait signé avec eux.

L'engagement de Frederick au Cirque Olympique ne commenrant qu'au mois de janvier 1818, l'artiste resta donc pensionnaire des Funambules pendant quatorze mois.

i8 LES FUNAMBULES

M. Bertrand ne se dissimulait pas que ce départ causait un vide énorme dans sa troupe. Aussi chercha-t-il à le combler par des engagements, sinon très importants au point de vue artistique, du moins susceptibles de piquer la curiosité de son public.

On vit paraître successivement sur la scène du petit théâtre : Leclerc, physionomane, dont la spécialité était, par la simple contraction de ses muscles faciaux, d'exprimer la joie, la douleur, la folie, Ihébétement, la colère, la rage, la supplication. Après avoir ri, avec des suffocations, des éclats, des torsions qui entrainaient le public à passer par les mêmes phases, on voyait soudain le rire s'arrêter, les traits reprendre leur placidité, pour se resserrer à nouveau, se tendre et se tordre ; tout-à-coup, de grosses larmes roulaient sur les joues de Leclerc, jusqu'à ce que le public attendri^ impressionné, énervé, lui criât: Assez!.. Assez!..

Puis, ce fut le tour de Gondard, physicien, qui commençait invariablement son speech au public par ces paroles :

— Mesdames et Messieurs, car les dames, dans mon cœur et par ma bouche qui n'est que rUistniment servile de mon cœur, passeront toujours avant les messieurs....

— A bas les femmes, lui criait souvent le Paradis, qui se souvenait en cette circonstance que la première lui avait enlevé ses premiers hôtes.

Majestueux, foudroyant, Gondard s'approchait sur le devant de la scène et répondait s*enveloppant de la pose du Jupiter Olympien :

— Vous oubliez, Monsieur, que vous avez une mère !

La salle croulait alors sous les applaudissements et Gondard continuait :

— Mesdames et Messieurs, j*ai fait depuis vingt ans bien des tours et même celui du monde ; je n'en excepterai que les tours de Notre-Dame, vu mon dgA tendre encore... Cependant je suis heureux de vous déclarer que tous ceusse que j'ai composés jusqu'à ce jour ne sont rien en comparaison dé ceusse que je vais avoir l'honneur d'offrir à l'incomparable «ori7/té/é qui veut bien m'honorer de son attention palpitante.

M. Bertrand engagea ensuite Lecoq, dît Ambroisio, Thomme incombustible.

On apportait au milieu du théâtre un brasier enflammé.

Pendant cet exercice des pompiers restaient en permanence dans la coulisse, la lance à la main, prêts à répandre des torrents

d*eau sur tout commencement d'incendie, fort à craindre avec les étincelles qui s^échappaient inévitablement de ce foyer incandescent.

Ambroisio entrait dans le brasier, vêtu d'un costume d'Indien ; il y restait à peu près une minute, pendant laquelle il ne cessait de parler au public :

— Je suis né dans une contrée brûlée par le feu du ciel, disait-il, où peuvent seuls habiter les salamandres et les dragons. Qu'était mon père?... Je rignore. Qu'était ma mère ?.. Je ne le sais pas davantage. Mes premiers souvenirs datent des bras indiens qui m*ont bercé et m*ont raconté qu'ils m'avaient trouvé roulant dans la lave d'un volcan. Ils m'appelaient le Fils du Soleil. Peut-être en effet dots-je le jour à l'un des rayons échappés du grand astre de l'univers.

Après ce discours, Ambroisio sortait de son brasier, saluait le public, envoyait des baisers auxdames^ et disparaissait.

Ambroisio était modestement né rue Mouffetard, de parents qui travaillaient Tamiante.

Ce minerai incombustible lui avait suggéré Tidée de se rendre incombustible lui-même ; et ce n*est que revêtu d'un double vêtement confectionné par son père, qu'il traversait les flammes de son brasier ardent, au grand ébahissement des populations boulevardières et faubouriennes.

Bertrand voyant que Ton tolérait à ces artistes de passage l'usage de la parole, eut Tidée de faire parler les véritables acteurs qui formaient le fond de sa troupe.

Il se nt faire de petites scènes à deux personnages :

Les deux voleurs, Uaveugle de la Cité, et Vaveugle du Boulevard. Fortune et pauvreté. Les petits ramoneurs, etc.

Et tas d'autres dont les titres ne sont pas parvenus jVisqu'à nous.

M*"^ Saqui, jalouse du succès qu'obtinrent ces sortes de duos, que le populaire acceptait avec faveur, ne tarda pas à porter plainte.

L'autorité émue d'un tel manquement aux clauses du cahier des charges, notiOéesdans Tautorisation concédée à M. Bertrand^ lui signifia J*ordre formel d'avoir à interrompre immédiatement les dites piécettes — ainsi qu'elles étaient intitulées — sous peine de voir fermer son théâtre ipso facto,

La parole étant absolument coupée aux pauvres acteurs,- voire même pour les annonces, sans une autorisation spéciale, accordée par le commissaire de police, on eût recours à des pancartes, sur lesquelles était écrit ce que Ton voulait expliquer au public.

20 LKS FUNAMBULES

Le rideau se levait sans que les trois coups fussent frappés, et i*oa descendait du cintre Técriteau explicatif.

Puis Ton tricha. La parole n'étant interdite quen scène, le régisseur parla de la coulisse sans se montrer.

On entendait tout-à-coup une voix crier :

— Mesdames et Messieurs^ Plutus, le chien savant que devait vous présenter M. Blanchard dans ses étonnants exercices, s'élant blessé à la patte droite, il lui sera impossible de paraître ce soir devant vous, ce dont il me charge de vous présenter toutes ses excuses.

Je trouve encore parmi les notes de Vautier le renseignement suivant dont je respecte la forme grammaticale, en me permettant cependant d'en rectifier l'orthographe :

Vers la fin de 1818, M. Bertrand, à force d'adresse, de démarches, de souplesse, de promesses, de places données, obtint de jouer de petits vaude> vUles à trois personnages. Mais il fallait, avant de commencer une pièce, que les artistes montent l'un après l'autre sur la corde raide, pour faire voir au public que c'était toujours un spectacle d'acrobates, ou pour mieux dire de funambules.

Plus tard, par extension, on autorisa les comédiens à ne plus monter sur cette maudite corde raide, du haut de laquelle il arriva à plus d'un de dégringoler, sans être parvenu à la traverser d'un bout à l'autre, ainsi que le commandait l'ordonnance administrative.

Quelques chûtes, provoquant entorses et membres foulés, s'étant produites, les acteurs ne furent plus tenus qu'à poser un des pieds sur la corde tendue. L'autorité était satisfaite.

Puis on finit par dispenser tout-à-fait ces martyrs de la corde, de cette mesure vexatoire.

La corde ne fut plus tendue à portée des artistes ; elle fut élevée jusqu'aux frises et l'on joua dessous. De là, cette profonde horreur, ce souverain mépris du comédien pour le mot corde ; de là, l'usage répandu de nos jours dans tous les théâtres, d'infliger une amende, à qui il arrive de le prononcer. Corde est désigné : Mot fatal !

En 1819, Gaspard-Baptiste Déburau remplit pour la première fois un rôle de Pierrot.

Jusqu'alors on ne l'avait utilisé que dans des rôles secondaires de brigands. Mais, au lieu de terrifier ses victimes, Déburau, qui ne s'appelait encore que Baptiste, les faisait rire. Le public se mettait de la partie et les situations dramatiques se trouvaient

LES Kt'VAMBtLËS âl

manquées. Le pauvre Baptiste avait beau s*accrocher de gigantesques perruques, d'invraisemblables fausses barbes, se doubler les sourcils avec du bouchon brûlé, sa longue face aminciée et blême, qui apparaissait à travers ces embroussaillements capillaires, provoquait malgré tout^ Thilarité la plus expansive, et les effets de terreur étaient transformés en vifs élans de gaité, au grand mécontentement des auteurs.

Les camarades de Tinfortuné Baptiste, qui prenaient leurs rOles très au sérieux, pestaient aussi contre Tinlrus, demandaient même à ce qu'on ne le fit plus jouer dans les pièces sérieuses.

Ses frères le tarabustaient à tour de rôle.

Son père lui disait : Tu es le déshonneur de la famille ! ! !

Qu*y pouvait le malheureux ?... Rien !... Il attendait, cherchant toujours sa voie, confiant quand même en lui, recevant reproches et camouflets, sans mot dire^ Téchine courbée, la tète basse, Tœil aussi morne que les chevaux d'Hîppolyte.

Le Pierrot en titre du théâtre était Blanchard, que le populaire avait surJlommé la Corniche, à cause de son chapeau pointu, aux rebords en forme de corniche, qu'il faisait tourner fort habilement autour de lui comme les enfants font d'une toupie.

Blanchard eut un soir une altercation très vive avec M. Bertrand. On en arriva même aux voies de fait.

Le lendemain, Blanchard était consigné à la porte du théâtre par rinflexible Bertrand et Ton changeait le spectacle en cours de représentation.

Mais le public avait eu ve^t de la querelle; Blanchard, qui fréquentait les marchands de vin d'entour, s'était empressé de tout raconter aux trinquailleurs dont il était l'ami. La première pièce se joua donc au milieu d'un tumulte extraordinaire.

Lorsque commença la seconde^ une voix partit de la salle, criant :

— Et Blanchard?..

— Blanchard!.. Blanchard !.. répétèrent à l'envi cent autres voix.

Le commissaire n'était pas là; on ne pouvait faire d'annonce. Bertrand dans la coulisse, consultait Fabien son associé. Ce dernier se précipita dans la salle.

Le tumulte redoublait. La pièce était interrompue. Tout-À-coup, une voix de stentor domina les autres.

— Je demande un instant de silence.

Toutes les voix se turent.

On aurait entendu planer un ballon.

— Messieurs, s^écria le eo-associé, M. Blanchard, que vous réclamez avec tant d'insistance, est un acteur de talent, c est incontestable ; mais c'est un mauvais pensionnaire.

— Ça nous est égal! Blanchard! Blanchard!.. Il nous faut Blanchard !

— Je dirai plus, c'est un polisson.

— Oh I Oh ! Oh I — Vous en êtes un autre ! — A la porte ! — A bas l'orateur ! — Blanchard ?...

— Messieurs, écoutez-moi !.. continuait désespérément M. Fabien à travers la mitraille d'épithètes et de projectiles qui pleuvaient sur lui de toutes les parties de la salle.

— Non ! Non ! . . Blanchard ? '

— Messieurs... laissez-moi vous expliquer... Messieurs, mon associé, M. Bertrand, aune nièce. M'** Virginie que vous avez vue débuter dans le Masque de fer,

'— Que qu'ça nous fait ! Blanchard !

— Messieurs, M"' Virginie, une petite sainte, un ange de pureté a failli être débauchée par monsieur Blanchard, que M. Bertrand a surpris, hier soir, entraînant Tenfant dans les dessous du théâtre.

— Ah J le cochon î cria une voix.

Ce mot, empreint du réalisme de Tendroit, retourna subitement la salle. On écouta plus attentivement.

M. Fabien continua:

— Quel est celui de vous, Messieurs, qui n*a une sœur, une nièce, une(ille?Quel est celuide vous qui ne chassera virtuellement de chez lui, le drôle qu'il trouvera en train d'abuser d'une confiance absolue^ en cherchant à flétrir cette sœur, cette nièce ou cette fille ?...

Un murmure sympathique parcourait la salle. La partie était gagnée.

Fabien le sentit et continua :

— Messieurs, j'estime que le devoir de tout homme de cœur est d'agir comme Ta fait mon honorable associé.

Quelques voix dirent : Oui ! Oui I

— Il était impossible de garder parmi les honnêtes gens qui composent la troupe des Funambules, un être possédant de tels vices. Malgré son mérite, nous nous sommes brusquement séparés de lui. Nous lavons chassé de notre administration, sans vouloir le livrer aux mains de M. le Commissaire de police, auquel il revenait de droit.

Lt:S KUNAMBULKS ^3

— Et VOUS avez bien fait! — Vive Bertrand! — A bas Blanchard I

— Messieurs, le rôle de Pierrot que devait remplir ledit Blanchard dans Arlequin Médecin, va être interprété par... M. Baptiste, de la famille Déburau, un jeune artiste sur lequel nous fondons les plus grandes espérances.

Fabien mentait. Le nom de Baptiste lui était venu tout-à-coup à Tesprlt, par hasard, sans préméditation, sans que rien eût été convenu ayec son associé, sans que rien fut arrêté avec Baptiste, conclu avec la famille, sans avoir aucunement consulté le pauvre hère.

Au nom de Baptiste quelques uns s'étaient mis à rire dans la salle.

— Ce jeune homme, continua M. Fabien, m'a soumis plusieurs fois sa façon de comprendre le personnage de Pierrot, façon des plus originales et que vous allez être à même déjuger.

Le co-assocîé salua et se retira.

De la scène on avait naturellement écouté et entendu tout ce qui S^était passé, et M. Bertrand avait dit à Baptiste :

— Allons, ho I... habille-toi !...

— Mais M. Bertrand...

— Veux-tu bien vite rhabiller, avait ajouté le père Déburau. A partir de ce jour, M. Bertrand nous donnera trois francs de plus par semaine, si tu réussis dans cet emploi des Pierrots. Songe qu'il te faut réussir, ou sans ça gare à ta peau.

Très ému Baptiste s'était hâté de revêtir la souquenille, et de se blanchir la face.

11 entra en scène. L'effet de cette longue figure maigre fut irrésistible. La salle entière partit d'un immense éclat de rire. Déburau était consacré !...

C'est qu'en effet, il y avait transformation complète dans la présentation du personnage. Jusques-là, Pierrot n'avait été qu'un rôle secondaire de la pantomine, un cynique; un valet infidèle à qui l'on faisait des farces. Déburau à son tour se mit k en faire aux autres. Il choisit Cassandre pour sa victime et par contre-coup, ce rôle prit également une physionomie nouvelle. D*odieux qu'il était, il devint grotesque. Il écœurait, il fit rire.

Les deux personnages se renvoyant la balle^ accaparèrent le premier plan, reléguant au second les amours d'Arlequin et de Colombine^ les rodomontades du Capitan et les roucouliades de Léandre. Tous devinrent les tributaires de Pierrot.

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-iA LES FINAMBILKS

Le premier Pierrot que joua Gaspard>Baptiste Déburau fut donc celui de :

ARLEQUIN MÉDECIN Pantomime en 1 tableau

Le répertoire des Funambules était recruté un peu partout, car le théâtre renouvelait souvent son spectacle dans le but naturel de lutter contre la redoutable concurrence que lui présentait son voisin, le spectacle de M"** Saqui.

On se battait à coups de nouveautés.

Le démarquement des vieilles pièces était continuellement à Tordre du jour. Messieurs Bertrand et Fabien fouillaient dans les anciens mélodrames, dans les parades du théâtre de la Foire, dans les farces italiennes, changeaient les titres et présentaient Tœuvre comme absolument inédite, n'ayant de cette façon commode aucun auteur à salarier.

Des auteurs ?... Qui donc à cette époque se fut amusé à écrire pour les Funambules ?... On jouait les pièces, quatre fois, cinq fois en tout, et Ion passait à d'autres.

— Des auteurs?... Qu'est-ce que c'est que ça ? .. demandait M. Bertrand.

Il finit par s'en trouver cepenciant, et Tun de ces dévorants, dont le nom n'est pas arrivé jusqu'à nous, donna dans le courant de cette même année :

L*ÉPOUSE COURAGEUSE Pantomime nouvelle en S actes.

Le succès du jeune Baptiste avait pris de telles proportions avec sa création (c'en était véritablement une) du Pierrot d'Arlequin médecin, que M. Bertrand se bâta de monter, spécialement pour lui, une autre pantomime-arlequinade, dans laquelle la part du Pierrot devint fort étendue, au détriment de celle de l'Arlequin. Ce fut : .

ARLEQUIN DOGUE Pantomime en 1 tableau.

Il y avait dans la troupe des Funambules une famille rivale dos Déburau :

La famille Charigni.

Cette smala d'acrobates, qui a laissé un nom retentissant dans cette profession ambulante, était l'ennemie jurée des Déburau.

On se jalousait, on se querellait, on arrivait même à se lancer

LES PIÎNAMBULKS :2î)

les balanciers à la tête. Les femmes surtout. Il y avait deux femmes chez les Charigoi-Gapulet, de même que chez les Déburau- Montaigu.

M. Bertrand ne détestait pas ses querelles intestines. Ceux-ci cherchant à monter sur les épaules de ceux-là, renouvelaient plus souvent leur travail dans le seul but d'enfoncer leurs congénères.

Il s'en suivait un élan, une émulation dont le public ne pouvait que profiter, de même que les receltes.

Cette famille des Charigni se composait de :

MM. Pépe Charigni, danseur de corde ;

Lange Charigni, — — et Arlequin ;

Joigny Charigni, — — et Léandre ;

M"®* Nanette, danseuse de corde, et Colombine ; Marion, — — et Soubrette.

Le succès obtenu par le jeune Baptiste alla frapper au cœur les cinq Charigni.

L'extension que prit tout-à-coup le rôle de Pierrot reléguant au second plan, excluant presque Arlequin et Léandre, fit boiïdir Pépe, Lange et Joigny.

On s'injuria, on se menaça, on se colleta, on s'égratigna, on se déchira; et, un soir, en scène, Léandre devant envoyer un soufflet à Pierrot, au lieu de le simuler, l'appliqua tout de bon.

Le pauvre Baptiste sortit de scène la bouche ensanglantée.

Le père Déburau sauta sur Joigny, qui avait administré le soufflet, voulant venger la mâchoire de son fils ; Pépe et Lange tapèrent sur le père Déburau ; Nieumensek et Etienne se précipitèrent sur les Charigni.

Une épouvantable mêlée s'en suivit.

Baptiste, à l'écart, pansait sa joue endolorie.

Ils restaient donc trois contre trois.

Boraces contre Curiaces.

Et jamais certes Rome et Albe ne se virent défendre avec plus de vigueur, plus de passion, plus de rage, plus d'énergie, plus de fureur.

Coups de poings, de pieds, de coudes, de têtes, de genoux pleuvaient comme grêle. Cela crépitait comme de la mitraille. Et c'était en efi'et de la mitraille de bras, de pieds, de dentset d ongles.

Une horrible bouillie de Déburau et de Charigni.

Les femmes n'étaient pas restées contemplatrices de ce combat homérique. Dorothée s'était précipitée sur Nanette ; Catherine avait bondi sur Marion.

an LKS KUNAMbULKS

Et les égratignures marchaient de cette part comme les horions de Tautre.

MM. Bertrand et Fabien impuissants à séparer les gladiateurs^ s'étaient empressés de faire appeler la force armée. Le poste le plus voisin était sorti en armes et, sans explications, aidés du Commissaire de police et de gendarmes, les soldats avaient entraîné, pêle-mêle, écloppés et dispos, vainqueurs et vaincus, tous dans le plus piteux état.

— Je vous étripaillerai la bedaine, hurlait le père Déburau.

— Je te bourrellerai la panse, vociférait Pépe Charîgni.

M. Bertrand comprit qu'il ne pouvait garder les deux familles ennemies. C'eut été chaque jour à recommencer, et les spectacles en eussent soufifert.

Mais, des deux, laquelle renvoyer ?

Les Déburau?.. Et Eiaptiste que le public commençait à avoir en haute estime?.. Baptiste eut suivi son père et ses frères, voyant accorder la préférence à ses adversaires.

Les Charîgni ?.. Il y avait parmi ceux-ci, la petite Marion qui tenait fort au cœur de M. Fabien. On la disait même enceintrée de ses œuvres.

Bref, on décida, après maints débats, que les deux Compagnies seraient remerciées, à Texception des seuls Baptiste et Marion.

Tout fut accenté de part d'autre, et la fin de Tannée 1819 vit le départ simultané des Déburau et des Charigni ; Baptiste et Marion consentant à abandonner leur famille pour devenir artistes parisiens.

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