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CHAPITRE XVI

Anecdotes

Montesquieu a dit : 0 ! hommes modestes, venez que je vous embrasse.

Deburau, certes, eût pu se précipiter sans hésiter sur le sein de l'auteur des Lettres Persanes, si l'illustre bordelais n'avait jugé à propos de se faire enterrer une quatre-vingtaine d'années auparavant.

Et encore, le brave Pierrot ne s'y fut-il pas précipité ; sa m^odestie naturelle, innée, l'eût-elle tout d'abord empêché de se croire modeste.

Je suis modeste^ se fut dit Deburau, et je ne peux pas dire que je le suis ; parce que si je le disais, je cesserais de l'être, et que ne l'étant plus, je ne le serais pas. C'est la question des épînards, d'Henri Monnier.

Perrot, premier danseur de l'Opéra, venait souvent aux Funambules. Il avait vu bouifonner Deburau, Tavait apprécié, et avait dit à Véron, alors Directeur de l'Académie Royale de musique :

— Cet homme nous manque.

Véron' était allé voir Deburau et avait répondu à Perrot :

— Vous avez raison. Engagez-le moi.

Perrot était allé trouver l'excellent mime, et lui avait offert cinq cents francs par mois I Une fortune.

Deburau, aussi sage que modeste, avait répondu, se souvenant de la soirée du Palais-Royal :

— Merci ! Je reste où je suis. Le mieux est Tennemi du bien. Je ne veux pas être mieux ; je me contente d'être bien.

Et Messieurs Bertrand et Cot d'Ordan avaient ainsi conservé leur étoile.

Quand à Deburau, l'idée ne lui était même pas venue de dire à ses directeurs : Vous voyez ce que l'on m'offre ailleurs, augmentez-moi, sinon...

Dans son inébranlable probité, il eût considéré celte sorte de chantagCi comme malhonnête. Il se contenta de raconter le fait

à ses camarades du théâtre ; ce qui fit verdir de rage jalouse, l'anglais Laurent aîné.

Le bruit de cette hante proposition parvint bien jusqu'aux quatre oreilles directoriales ; mais Tidée d'augmenter leur artiste ne leur vint pas davantage, qu'il n'était venu à Pierrot Tidée de se faire augmenter.

Monsieur Cot d'Ordan^ qui fumait toujours d'excellents cigares, ne manquait jamais, pour donner à Deburau une preuve de la haute estime dans laquelle il le tenait, de tirer de sa poche, lorsque tous les artistes étaient présents, un superbe porte-cigares bien garni, et de dire à son mime : *

— Un bon Panatellas, Deburau ?

Ce à quoi, le mime répondait invariablement :

— Merci bien, Monsieur d'Ordan, je ne fume pas.

Ce qui n'empêchait nullement le majestueux imprésario de recommencer quelques jours après.

Deburau, que ce manège ennuyait, surtout à cause de la grossièreté faite gratuitement à ses camarades, devant lesquels le porte-cigares restait impudemment fermé, Deburau s'avisa un jour d'accepter le bon Panatellas.

Cot d'Ordan demeura tout penaud, quand il vit Deburau l'offrir àt Charles Charton, en lui disant :

— Tiens, Charles, pour toi, qui fumes.

Cot d'Ordan ne renouvela plus sa gasconnade.

Deburau, fort commun à la ville — un brave compagnon charpentier — savait être à la scène d*une distinction étonnante.

Ses rôles en font foi. Nul mieux que lui, n'a porté le costume de marquis poudré. Ce costume est réputé le plus difficile à endosser, le plus lourd à supporter, c'est pourquoi je le cite.

Et quand Champfleury, dans son opuscule intitulé : Le peintre ordinaire de Gaspard Deburau^ dit en parlant du mime : a Cette distinction se faisait remarquer a la ville, dans sa personne », l'auteur de Chien Caillou se fait une singulière idée de la distinction.

Leregardtorve,lamineendeuillée,Deburau, sans barbe, portait en avant des oreilles, deux mèches, soigneusement roulées en spirale, auxquelles nos modernes ont décerné le nom de rouflaquettes.

Sur ces deux mèches, collées aux tempes, un chapeau en tuyau de poêle, fortement incliné sur Tœil droit.

Le cou, très long, enveloppé d'une large cravate de soie noire, de laquelle débordait à peine le liseré d'un col blanc.

Ajoutez à ce chapiteau excentrique une longue redingote noire,

un pantalon presque toujours noisette, et une canne, à laquelle on eut pu, sans crainte d'être démenti, décerner Tépithète de gourdin.

Voilà, quelle était, dans la rue, la distinction de Dbuerau.

Affublé de tout autre costume, Tétonnant mime se transformait.

Et la preuve que c'était bien Thabit qui faisait ce moine, c'est que, dans la Biographie d'Alfred de Musset^ sa vie et ses œuvres^ par Paul de Musset, on peut lire l'anecdote suivante, concernant notre héros :

tt Jamais je ne vis compagnie si heureuse, si peu occupée du reste du monde. (Paul de Musset parle des soirées que donnait chez elle George Sand). On se déguisait à certains jours, pour le plaisir de jouer des rôles. On inventait toutes sortes de divertissements, en petit comité, non par crainte de Tennui, mais, au contraire, par excès de contentement. Un jour on se mit en tète de donner un diner esthétique, voire philosophique et politique. Les invités étaient quelques rédacteurs de la Revue des deux mondes, entre autres Lherminier le professeur philosophe. Afin de pouvoir lui offrir un partner digne de lui, on engagea Deburau, Tincomparable Pierrot des Funambules. Deburau, dont la figure n'était connue qu'enfarinée et vêtue de blanc, mit pour ce jour-là un habit noir, un jabot à larges tuyaux, une cravate fort empesée, des escarpins et des gants glacés. Il fut chargé de représenter un membre distingué de la Chambre des Communes d'Angleterre, traversant la France pour se rendre en Autriche, avec des instructions extrêmement secrètes de Lord Grey.

Au . jour indiqué les convives arrivèrent au- nombre de sept ou huit. Deburau parut quinze minutes après l'heure convenue, comme il sied à un personnage considérable. 11 se laissa présenter les invités, répondit aux saints par une légère inclination de tête et se tint raide comme un piquet devant la cheminée, ses mains derrière le dos, renfermé dans un silence plein de morgue.

Assis à la place d'honneur, l'Anglais n'ouvrait la bouche que pour boire et manger, mais largement. Personne ne reconnut le Pierrot des Funambules. Afin de lui donner beau jeu, et de 'permettre à Lherminier de montrer ses connaissances diplomatiques, on mit la conversation sur la politique. Vainement on nomma Robert Peel, Lord Stanley, et tout le personnel des hommes d'Etat de la Grande Bretagne, le diplomate ne répondait que par monosyUabes. Enfin quelqu'un vint à prononcer le mot d'équilibre européen, l'Anglais étendit la main : Voulez-vous savoir comment je comprends l'équilibre européen ?

Le diplomate reprit son assiette, la lança en l'air en lui imprimant un fort mouvement de rotation ; puis il la reçut adroitement sur la pointe de son couteau où l'assiette tournant demeura en équilibre.

Tel est, poursuivit Deburau, l'emblème de l'équilibre européen. »

J*ai cité la jolie plaquette de Champfleury : Le peintre ordinaire de Gaspard Deburau^ et je D*ai pas nommé ce peintre d'un incontestable talent, mort avant que la célébrité Tait atteint, dont à peine on connait le nom aujourd'hui — encore qui le connait ? — parce qu'il fut choisi jadis par Jules Janin, pour illustrer de deux frontispices, les petits volumes sur Deburau^ volumes dont Tillustre critique devaitrougirplus tard ;puisque dans sondiscoursde récep-

tionà r Académie française et dans la réponse qui lui fut faite, on eût le soin d'éliminer, en citant la nomenclature de ses œuvres, le titre d*une des plus originales assurément, d'une des plus humoristiques sans contredit : Deburau, Histoire du théâtre à quatre sous, pour faire suite à l'histoire du Théâtre français.

Ce peintre se nommait Auguste Bouquet.

Le beau portrait qu'il avait fait du mime, était devenu la propriété de Jules Janin. MaisJulesJanin académicien ne pouvait conserver dans ses appartements cette vile image d'un paillasse, qui avait failli lui barrer les portes de la noble assemblée.

Jules Janin s'était pris de haine pour sa gaminerie littéraire ; cette haine se reporta sur le portrait fait par Auguste Bouquet.

11 le donna, ou le vendit, on ne sait ; toujours est-il que le fameux portrait, tombé dans la disgrâce du maître, disparut complètement.

La façon dont il fut retrouvé ne manque pas d'une certaine originalité.

Beaucoup plus tard^ vers 1850, Charles Deburau et Alexandre Guyon montaient ensemble le faubourg du Temple.

Les deux camarades — ils étaient du même âge — entrent dans un bureau de tabac, pour renouveler leur provision. La porte de Tarrière-boutique était entr'ouverte.

Tout-à-coup Guyon s'arrête au milieu d'une phrase commencée et dit à Charles :

— Regarde donc, là !..

Par l'entrebâillement de la porte, la face blanche du grand Deburau apparaissait, comme jadis, lorsqu'elle sortait d'un bahut, d'une armoire ou d'une carotte.

Aussitôt Charles s'élance dans Tarrière-boutique. La marchande de tabac, croit qu'on veut la dévaliser et se précipite à la poursuite de Charles en criant : Au voleur !..

— Ne craignez rien, Madame, fait Guyon, c'est une scène de reconnaissance.

La bonne dame n'était qu'à moitié rassurée.

— Combien voulez-vous de ce portrait, demande Charles à la Jburaliste ?

— Mais Monsieur, ce portrait n'est pas à vendre.

— \ oyons, Madame, reprend Charles, c'est une bonne œuvre que vous accomplirez en me le cédant. Ce portrait est celui de mon père. Demandez-moi ce que vous voudrez, je serai trop heureux de vous l'accorder.

— Ah!.. Si c'est le portrait de Monsieur votre père... Eh! bien... j*en demande... cent cinquante francs.

— Dans un quart d'heure, vous les aurez.

Le mari de la brave dame Tavait payé trente francs, chez un bric-à-brac, qui le tenait d'une autre dame, laquelle ne Tavait pas payé du tout.

Charles et Alexandre ne font qu'un bond chez M. Billon, le Directeur des Funambules d'alors et lui expliquent leur cas. Billon, qui gagnait beaucoup d'argent avec Charles^ dans lequel le public du boulevard, revoyait le grand Pierrot disparu, après quelques hésitations donne les cent cinquante francs.

Les deux copains remontent chez la marchande de tabac, lui versent la somme, et emportent triomphalement le portrait qui n'est jamais sorti des mains du pauvre Charles et qui appartient maintenant à sa veuve. M"* Deburau.

Mais revenons à l'année 1834. Le 1*' Janvier, fut représenté un vaudeville en 1 acte : Les Souliers trop courts, par Eugène Basté, (dit Granger) porte le manuscrit original.

Puis Baptiste-Gaspard Deburau créa :

L'ORACLE Pantomime en 4 tableaux

Ensuite, vint le tour de :

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