AU PUBLIC
Tant de malheurs m'accablent à la fois Qu'en vérité mon sort est bien à plaindre. Ma femme en fiacre. Ah ! Messieurs, je le vois, En ce moment pour mon front je dois craindre. Mais, aux maris je m'adresse en ces lieux, Car aujourd'hui notre causé est commune Et je serai moins malheureux Si j'obtiens qu'ils fassent des vœux Pour un compagnon d'infortune, Oui, d'infortune.
J'arrive à la mort de Tun des artistes créateurs des Funambules, un premier arlequin de Tendroit, à Félix, au grand Félix, qui perclus de rhumatismes^ rongé par la vermine, courbé par l'âge, s'éteignit doucement dans un coin du foyer, un soir que Ton ne pensait pas à lui.
Félix avait atteint Tàge grand de dix-huit ans. Son regard était
devenu vitreux, son poil n*existait plus que par places rares, ses membres s'étaient enkilosés, ses oreilles pendaient, inutiles, de chaque côté de sa tête, car il était devenu sourd, le pauvre hère, son nez brûlait sans discontinuer. C'était un mort vivant qui se traînait de coulisse en coulisse, respecté par quelques anciens de la troupe, rudoyé par les jeunes.
Avant de remplacer Blanchard dans un rôle de Pierrot, un soir, Deburau avait remplacé Félix dans son emploi d'Arlequin.
Félix, ayant avalé un os égaré dans sa soupe, s'était trouvé dans l'impossibilité de paraître décemment devant le public, et M. Bertrand s'était dépéché de dire : Baptiste, endossez un costume d'Arlequiu et remplacez Félix.
Or, qu'était-ce Félix ?
Un chien 1 . . . Un chien savant ! . . Deburau doublant un caniche!.. Est-il possible d'entrer dans la célébrité par une porte plus basse?..
Les hommes, ayant succédé aux chiens savants, Laurent aîné, quelques années plus tard, avait succédé à Félix.
Mais Laurent était, de plus que Félix, maître de ballet et auteur.
Félix n'avait jamais pu être qu'acteur.
On fit des obsèques à Félix. On l'enterra dans le dessous du théâtre, quelques-uns sourirent, Deburau eut une larme pour son vieux camarade.
Laurent aîné était un clown excellent, mime de premier ordre, de plus, danseur remarquable, je l'ai dit. Il réunissait donc toutes les qualités requises pour faire un remarquable Arlequin.
Ce fut lui qui eût l'idée de parsemer de paillettes le costume d'Arlequin. Le feu qui s'échappait de ces paillettes, par le mouvement perpétuellement rapide du tourbillonnant personnage, ajoutait un côté fantastique au rôle consacré déjà demi-Dieu par le port de sa baguette magique.
Laurent aine s*était perfectionné dans la langue française, à ce point qu'il se mit à faire, outre ses pantomimes, des vaudevilles écrits avec esprit et verve. Plus tard, Anicet Bourgeois et Ferdinand Laloue recherchèrent sa collaboration pour faire représenter, en 1839, cette inénarrable féerie. Les pilules du diable j démodée aujourd'hui pour nous, mais qui amusa tant, le jeune âge de nos pères, et réjouira certainement encore nos petits enfants.
Quel fut l'apport de collaboration de Laurent aine dans les vieilles Pilules?...
Plus de trucs que de lignes^ certainemenl.
Mais je gagerais que le scénario fut bâti par lui.
Que sont, en effet, Les pilules du diable^ sinon une paqtomime Arlequinade, dont les noms ont été transformés ?
Gassandre est devenu Seringuinos ; Arlequin a reparu sous le nom d'Albert ; Pierrot sous celui de Magloire ; Léandre s'est appelé Don Sottinez, et Colombine s'est transformée en Isabelle.
11 n'est pas jusqu'à la bonne et la méchante fée, échappées des Funambules, qui ne se soient glissées dans cette f^rie mémorable.
La donnée de la pièce est-elle autre que celle des pantomimes? Non.
La rivalité d'Arlequin-Albert et de Léandre-Sottinez, dans leurs amours pour la tendre Colombine-Isabelle, que Cassandre- Seringuinos veut contraindre à. épouser celui qu'elle n'aime pas. Pierrot-Magloire protégeant son bon maître Arlequin-Albert, persécuté par une mauvaise fée, laquelle mauvaise fée eét combattue elle-même, par la bonne fée sous les traits de la Folie.
Laurent aine a^ait transporté dans cette féerie les trucs qui, dans les pantomimes des Funambules, avaient produit le plus d'effet, et le succès fut immense.
Lui-même avait quitté son petit théâtre, pour s'élancer sur l'immense scène du Cirque et créer, dans sa pièce^ le personnage de Don Sottinez, qu^il ne cessa de jouer jusqu'en 1855, époque à laquelle il abandonna la vie d'artiste, pour aller paisiblement végéter de ses renies, à Meulan.
Cet excellent chorégraphe produisit un certain nombre de pièces, parmi lesquelles plusieurs obtinrent du succès.
Ainsi, il collabora à La corde de pendu ^ grande féerie ayant de nombreux points de ressemblance avec sa sœur ainée Les pilules. Tout aussi amusante, mieux montée, mie^ux machinée, jouée par les mêmes acteurs, La corde de pendu fut écrasée par Téclat de sa devancière.
Laurent aîné signa encore, toujours en collaboration : Lami Rondeau^ L anneau des fiançailles^ L'art de rentrer dans son bien^ Le diable d'argent^ Les étrangleurs de dindes^ Le mirliton enchanté^ Moine et canard^ Les mystères de la vertu, Paris dans /'eau. Les quatre parties du monde ^ Le fusil du braconnier^ etc. etc..
Le 21 novembre i835, on joua^ aux Funambules, précisément Le fils du braconnier^ vaudeville en 1 acte.
Le 9 décembre : La toile, ou mes cinq sous. Etrennes grivoises^ pralinées de ponts neufs^ par M. Hippolyte.
Personnages
Javotte Cagnet, marchande d'oranges et de pommes^
Poussaubearre, débitant de berlingots^
Titit-Barbillon, gamin,
Farambole, marchand dé coco.
Le crieur des Funambules.
Gamins, peuple, bonnes d'enfants, soldats.
« Le théâtre représente — dit le manuscrit original — une partie du boulevard du Temple. Au fond le théâtre des Funambules A droite de l'acteur, la petite voiture de la compagnie de salubrité, stationnée dans cette partie du boulevard ; mais une ^ moitiée seulement est en vue du public. »
J'ai tenu à citer en entier, .les détails de cette décoration, dont celui de La petite voiture offre un des c6tés plaisants de ce qu'était en 1835 le boulevard du Temple. Le bon Clairville se faisait déjà sentir.
Il y a là comme un parfum précurseur de ce naturalisme à outrance, que certains auteurs modernes se figurent véritablement avoir inventé.
Quelques passages de l& pièce compléteront la physionomie du tableau :
Poussaubeurre^ à Javotte
Eh! ben, au fait, si j'suis t'identifie z'avec les Funambules, que qu'ça dit? Jles ai en intimoitié les Funambules !.. Et VTorrent de Lagarilla donc!... En vUà une chouette de décor !.. Citez-moi z>n beaucoup décèles comme ça ! Y a pas t'a dire que c'est pas d'ia viaie z'eau... C'en est d'ia vraie ! Parions deux sous que c'est d'ia vraie z'eau. Et pis, mon bonheur c'est d'rigo- 1er. {Il rit) J'suis fou d'ia rigolade, moi !.. Et aux Funambules j'rigole tout à mon aise. Pierrot y m'amuse, y m'délècre l'&me. Pierrot. Vive Pierrot !..
Air : Du code de Vamour
Que j' l'aim' dans rSœuf, dans Ma Mèr' VOie,
Dans VOracle, dans T Song' d'or.
Dans les Vingt-six, il fait ma joie.
Dans Noir l'et Blanc qu'y m'charme encor.
Combien d'biaux esprits qu'on admire.
Sont fièr'meut l'oin de l'égaler.
Car ils parl'nt beaucoup sans rien dire.
Et lui, dit beaucoup sans parler.
Une pièce qui m'intercelle aussi de la vrolupté, c'est : On n'en meurt pas. Y a z'un vieux portier là dedans qu'aussitôt qu'y s' fait voir au peuple^ y ricanne, j' ricanne !.. Farceur de sort, j" ricanne t'y I C'est un si bon enfant G* paroissien là...
lES FUNAMBULES H9
L'acteur Robillard, chargé du rôle de Poussaubeurre, jouait dans : On nen meurt pcis, le vieux portier dont il est question dans ce dialogue.
Javotte Un nommmé Robillard, pas vrai ?..
Poussaubeurre Jusse.
Javotte Un autre vous-même, quoi.
Poussaubeurre
Touché ! On ne peut pas mieux nous recomparattre l'un qu'à Tautre. Attendu que lui z'et moi, z'et moi z'et lui, c'est comme qui dirait une paire de particuliers cousus ensemble.
Air : J'ai vu le Parnasse des Dames
y suis son im&fC, c'est mon emblème !.. Je me mire dans c'Robillard, Car j' me chéris autant que y Taime.
D* ma joie, d' ma peine il a sa part. Toujours nous buvons dans Tmêm' verre.
Vers' t'y des larm's, on m' voit pleurer. Enfin, Javotte, on a beau faire, On ne peut pas nous séparer.
Impossibr de nous séparer.
Cette pièce fut jouée le 31 décembre, le couplet au public s'ex prime ainsi :
Javotte
Air : Chacun son goût, sa passion
L'auteur tremble en vous donnant j' pense Des étrennes d' si peu d' valeur.
Ses seuls droits à votre indulgence C'est qu'ell's sont offertes d'bon cœur. Roui' ta bosse Et file d' chez nous Jusqu'au Pont-Neuf va-t-en dans ton carrosse
Roui' ta bosse Et file d' chez nous.
T'as trop crié : La toUe, ou mes cinq sous.
Par ce titre : La toile^ ou mes cinq sous, on peut voir que MM. Bertrand et Cot d'Ordan avaient fait subir une augmentation d*un sou à leurs places du Paradis, lesquelles, trois années auparavant, n*étaient encore qu*à quatre, puisque Jules Janin écrivait riûstoire du théâtre à quatre sous.