CHAPITRE XVdl
Deburau assassin
L'année. 1836 est grosse d'événements pour notre petit théâtre.
C'est, d'abord, une menace de fermeture, partant de la Préfecture de Police et ayant pour cause la façon indécente dont se sont comportés en scène les deux acteurs Saint-Eugène et Adolphe,
Ainsi s'exprime l'arrêt lancé par la police préfectorale.
MM. Saint-Eugène et Adolphe, à la suite d'un dîner copieux, étaient arrivés au théâtre fort en retard pour s'habiller, et de plus en état parfait d'ébriété.
Dans leur précipitation à revêtir leur costume, ils avaient négligé d'enjamber un maillot couleur chair, indispensable dans les rôles qu'ils remplissaient; car, un moment donné, leurs culottes s'envolaient, emportées dans les airs par des Sylphes malfaisants.
Or ce soir là, ces messieurs montrèrent au public ce que, quatre ou cinq mille ans auparavant, le patriarche Noé avait découvert à ses fils.
Ce fut un gros scandale. Les femmes poussèrent des cris d'horreur. Les hommes vociférèrent. Les gamins sifflèrent. Bref la représentation fut interrompue et MM. Saint-Eugène et Adolphe durent être conduits au poste de la place du Château-d'Eau.
Deux jours après, ils passaient en police correctionnelle et étaient frappés d'un mois de prison chacun, attendu que l'état d'ivresse dans lequel ils étaient, leur compta comme circonstances atténuantes.
Mais les plus effrayés dans Taffaire étaient MM. Bertrand et Cot d'Ordan, qui voyaient leur théâtre fermé en pleine prospérité; non pas défmitivement sans doute, mais pour une quinzaine de jours au moins.
Aussi se démenèrent-ils de la belle façon.
Ils expédièrent Deburau chez Jules Janin, Laurent aîné chez Tambassadeur d'Angleterre, pour que ces puissants intervinssent auprès de l'autorité préfectorale.
Eh I bien, ce ne furent ni Deburau, ni Laurent aîné qui obtinrent la grâce du petit théâtre.
LES PUNAMBl'LES 151
Ce fut — m'indiquenl des noies cueillies par le comédien Heuzey, mort en laissant sur Thistoire des théâtres en général, des trouvailles fort étranges en même temps que fort intéressantes, — ce fut une dame, native de Marseille, grande amie de M.Cotd'Ordan.
Cette dame avait connu M. Thiers, alors que le foutriquet était étudiant à Aix ; connu, assez intimement,^ parait-il, pour pouvoir s*autoriser jusqu'à lui emprunter un service.
Or, M. Thiers était à cette époque, ministre de Tlntérieur. La dame courut chez « Adolphe », comme elle l'appelait, obtint, séance tenante, une audience particulière, et Tinterdit lancé par le Préfet de police fut levé : les Funambules purent donner, le soir, leurs deux représentations ordinaires
Car, on ne jouait plus que deux fois par jour, chez M. Bertrand : trois fois le jeudi et le dimanche.
M. Cot d'Ordau, en mettant le pied dans l'administration, avait apporté des idées aristocratiques, qui, d'abord, avaient fort ébouriflfé le routinier Bertrand.
Ainsi, M. Cot d'Ordan avait dit
— Il n'y a que les banquistes qui multiplient k l'aventure le chiffre de leurs représentations. Cela est indigne d'un théâtre d'ordre I.. Au lieu d'avoir huit salles, médiocrement garnies, nous en ferons deux combles.
M. Bertrand s'était rendu à ce raisonnement. Et le fait avait justiûé le dire.
Les Funambules étaient devenus, selon l'ambitieuse expression du co-associé un théâtre d'ordre,
La première pièce donnée en 1836 fut :
Le 9 janvier : Les dupes ou Les deux Georgettes, pantomime en 3 tableaux.
Puis, le 14 janvier : L'embarras du choix, vaudeville épisodique en 1 acte
Le 5 février : Jacques le Normand, pièce en 2 actes.
Le 20 février: La débutante, ou Une première représentation, pièce en 1 acte, par Ferdinand.
Le 24 février : Fleur d'amour, féerie en 3 actes.
Il y a quelques couplets bien faits et assez amusants dans cette féerie. Je les cite.
La fille du Roi de l'île Rouge, M"» Fleur d'amour, est devenue mère sans que personne s'en soit aperçu, pas même elle — c'est une féerie. — Quand le roi apprend cette nouvelle, on juge de
idâ LES FUNAMBULES
son désespoir. Alors, le Ministre Mâchoire tente de consoler son monarque et lui chante :
Air : de Calpigi.
G*est une chose singulière
Que son enfant n ait pas de père,
Car il est connu de chacun Qu'on est toujours enfant d' quelqu'un.
J'honor' vot' fili' ; mais foi d' Mâchoire
De bon compte je ne puis croire
Qu'elle ait enfanté comme on dit
Par la grâce du Saint-Esprit.
Dans la scène suivante, le paysan Pedro, que Ton accuse d'être le père du petit, se livre aux réflexions suivantes sur l'air : Amis, voici la riante semaine :
De cet enfant, puisque ça peut leur plaire.
Décidément je me dis le papa.
A peu de fraiâ je vais les satisfaire,
Y aura d' quoi rire et ça m'amusera.
Ça ne peut pas m'attirer des affaires,
C'est un délit que n'atteint pas la loi.
J' connais tant d' gens qui se vantent d'être pères
Et qui n'en sont pas plus certains que moi.
Puis la fée Morgante, méchante vieille, qui veut faire épouser Fleur d'amour par Manfred, le Roi de File Bleue, vieillard laid, bête et quinteux, examine la tenue ridicule du Minisire xMachoire, croit que la non-réussite de sa démarche, auprès de Fleur d'amour, tient au dégingandé de cette tenue et transforme ses vêlements sur ce couplet :
Air : Vaudeville de Fanchon,
11 aura de l'audace, Du piquant, de la grâce, Rif^n qu'en changeant
De vêtement.
C'est chose assez facile.
On sait que plus d'un bel habit A, d'un franc imbécile, Fait un homme d'esprit.
Enfîn Pedro, persécuté par la mauvaise Fée, chante à Fleur d'amour :
Air : De la famille de Vapolhicaire.
D'un bouquet voulant vous orner Pour des ros's, j'ai des marguerites.
J'demand'des trufiTs à déjeuner Et l'on m' sert des pomm's de terr' frites.
il itf' turlupiner le destin
Décidément ne met plus d' bornes ;
Et si j' demandais votre main i . .
Je crois qu'il me viendrait des cornes | ''
Le 24 février : La fiille de la rempailleuse ou les mauvais conseils^ vaudeville en 1 acte.
Le 16 mars on joue : Pauvre Jacqueline I Comédie-vaudeville en 1 acte.
L'auteur de cette pièce avait, en l'intitulant Pauvre Jacqueline^ spéculé sur le succès que venait d'obtenir au Gymnase Dramatique, le grand artiste Bouffé dans Pauvre Jacques,
Réduit à la misère noire, menacé de voir vendre son piano par un propriétaire inexorable, Bouffé défendait son vieil instrument avec tant de larmes et de désespoir, qu'il enflammait les spectateurs d'un enthousiasme indescriptible. Aussi l'expression : // vend son piano^ est-elle restée dans le langage figuré, pour dépeindre un homme qui, cherche à en émouvoir un autre, avec accompagnement de larmes désespérées.
Il n'y avait, du reste, que ce point de ressemblance, le titre, entre les actions qui se déroulaient dans les deux pièces.
Le i8 avril de la présente année, il se passa au théâtre des Funambules un événement, dont le retentissement fut immense, de la barrière de la Chopin ette à celle de TEcole.
Deburau fut arrêté par ordre de justice!... Deburau avait tué un homme I...
Le fait s'était passé à la face de tous, dans la grande rue de Bagnolet :
Le Courrier des théâtres^ le journal de Charles Maurice, Tescopettier fameux de cette époque, écrit dans son numéro du 22 avril.
Hier, à quatre heures, les agents du service de sûreté, se présentèrent au domicile de Deburau et y mirent à exécution le mandat d'amener décerné contre lui par M. le juge d'instruction Jourdain. Deburau fut conduit à la Préfecture comme inculpé de meurtre ; et quand * le public impatient demanda son acteur favori, le régisseur vint annoncer que Deburau était indisposé I
Des perquisitions fort minutieuses ont été faites à son domicile. On y a saisi la canne qu'il portait le jour de l'événement. On r.a conduit à Ba($nolet, et, en sa présence, on a procédé à l'autopsie du jeune villageois, qui a payé si cher son imprudente témérité. Déjà plusieurs témoins ont été entendus.
Charles Maurice fait erreur en appliquant la qualification de villageois à la victime. C'était un ouvrier de Paris.
Comment avait-il pu se faire que le pauvre Pierrot, le doux, le pacifique, le débonnaire Paillasse devint un assassin ?..,
Lui, Debureau, là farce joyeuse, Téclat de rire mearné, le poltron famélique, le trembleur affolé, avait donné la mort?...
Mon Dieu, oui !...
Se promenant hors barrière, avec sa femme et ses deux enfants, un jeune loustic, pris de boisson et voulant se poser comme farceur, aux yeux des deux personnes en compagnie desquelles il se trouvait, s'était mis tout à coup à interpeller le brave et inoffensif comédien qu'il connaissait de vue.
Plaçant ses mains en entonnoir devant sa bouche, il le poursuivait en lui criant :
— Bonjour Pierrot, mauvais sauteur de corde !... Regardez. Messieurs et Mesdames, voilà Pierrot avec sa Margot I Voilà Arlequin avec son Arlequine I
Debureau prit une rue de traverse, le drôle le suivit et le poursuivit de ses quolibets.
Le mime menaça le mauvais plaisant de le corriger avec la canne d'épine, qu'il tenait à la main, s'il continuait à l'injurier.
Le polisson n'eût garde de se taire. Tout au contraire, il se campa en garde de savetier et se mit à crier à tue-téte :
— Mais viens-y donc, mauvais paillasse I... viens-y donc, mauvais acteur I Je me Gche pas mal de toi et de ta putain.
Debureau, entendant insulter sa femme, court sur l'insulteur la canne levée. Sa femme se précipite entre eux. Le jeune homme, que ses compagnons de promenade défendent, se sentant soutenu, redouble ses injures.
Alors Debureau furieux, lui lance à toute volée un violent coup de canne à la tête. Le malheureux tombe, se relève, retombe et se traine jusqu'à un tas de pierres, sur lequel il perd connaissance.
On s'empresse autour de lui. Des médecins sont appelés, et constatent à la partie moyenne supérieure et latérale droite de la tête^ une plaie ayant occasionné contusion du cerveau et épanchement de sang.
De plus, la clavicule gauche est fracturée par la chute, et Von peut voir des excoriations à la surface du corps.
Tel, le rapport des médecins.
Cinq quarts d'heure après, Nicolas-Florent ViéHn était mort.
Le lendemain F assassin était arrêté I
Immense fut le désespoir du pauvre Baptiste, séparé violemment de sa femme et de ses enfants, dont il était l'unique soutien.
Quand la nouvelle de l'arrestlltion parvint au théâtre, on
refusa d*y croire tout d'abord ; mais force fut enfia de se rendre à Tévidence.
MM. Bertrand et Cot d'Ordan remuèrent ciel, terre et ministères, pour rentrer en possession de leur Pierrot. Ils n'obtinrent rien.
tt Adolphe » lui-même ne s*émut pas aux supplications de son amie de jeunesse.
Un physicien remplaça, le soir, la pantomime dans laquelle jouait Deburau.
Ce physicien, nommé Henri Dubuisson, était, dans la journée attaché comme croque-mort à l'administration des Pompes funèbres. Le soir, il donnait, de côtés et d'autres, des représentations de prestidigitation, se partageant entre un public de pleureurs et d'hilares, gagnant sa vie à escamoter le soir des mouchoirs de poches, qu'il avait vu le matin, sécher les pleurs.
Depuis quelques jours, Henri Dubuisson sollicitait M. Bertrand de le laisser paraître sur son théâtre. M. Bertrand profita de cette occasion pour accorder au brave croque-mort Taulorisation de satisfaire ses désirs ambitieux. ^
Deburau fit un mois de prison préventive !... Ce mois fut un siècle pour le pauvre brave homme, que sa femme et ses enfants venaient embrasser deux fois par semaine.
Ses camarades du théâtre obtinrent aussi d'aller lui serrer la main.
Enfin le jour arriva où Vassassin devait comparaître devant ses juges, comme ayant volontairement porté un coup et fait des blessures au nommé Viélin, lesquels coups et blessures, faits sans intention de donner la mort, l'avaient pourtant occasionnée ; crime prévu par l'article 309 du code pénal.
Le maximum de la peine prononcée par l'article 309, alors en vigueur (loi du 28 avril 1832) combiné avec les articles 19 et 463 du code pénal, était de vingt ans de travaux forcés ; le minimum de deux années d'emprisonnement.
C'était grave 1...
Le pauvre Deburau était attéré.
MM. Bertrand et Cot d'Ordan Tétaient peut-être davantage l'effondrement du théâtre des Funambules s'en suivant.
On avait tenté de faire reprendre les rôles de Deburau par les comiques les plus aimés de la troupe. Le public n'était pas venu.
On avait monté :
PAPAVOINE Mimodrame en 6 labUaux
La Direction avait eu maille à partir avec Messieurs de la Censure, qui hésitaient à autoriser que Ton transportât sur la scène le nom d'un assassin, ayant laissé derrière lui une famille des plus honorables. »
Enfin la pièce se joua.
' Elle n'était ni plus mauvaise ni meilleure qu'une autre. C'était la vulgaire pantomime, de laquelle, cependant, on avait écarté le Pierrot. Elle promettait même de faire de l'argent, lorsque la famille Papavoine obtint que Ton supprimât de l'afïiche le nom du triste héros, dont elle était victime.
Au nom de Papavoine, MM. Bertrand et Cot d'Ordan^ proposèrent de substituer celui de Paille d'avoine.
La transparence parut trop translucide.
L'administration, supérieure s'y opposa et n'autorisa que le nom de Colibri.
Avec ce nouveau titre, signifié à la Direction, la pièce ne fit plus le sou et fut retirée de l'affiche trois jours après.
Pendant ce temps, le pauvre Deburau continuait à gémir dans son cachot.
Le jour du jugement arriva enfin. Ici, je cède la plume au rédacteur de la Gazette des Tribunaux, numéro du 22 mai 1836 :
Debureau est introduit, il s^avance timidement et d'un pas mal assuré. 11 parait ému. Quelques larme? coulent de ses yeux et lui concilieraient la sympathie générale, si ce n'était déjà une conquête faite. Il jette d'abord un regard étonné sur ce parterre élégant, où se pressent, sans crainte de compromettre leurs fraîches toilettes, nos notabilités féminines.
Ce n'est pas ce monde-là que tu cherches, ô Deburau I Regarde là-bas, au fond de l'auditoire. Là, est ton public, ton vrai public, en veste et manches retroussées, ton public à quat' sous, qui aujourd'hui n'aura rien payé. Aussi, voyez comme ils se regardent le public et son paillasse ! Voyez comme la joie qui brille sur ces visages crasseux et épanouis se reOéte doucement sur le visage pâle et h&lé du. pauvre bohémien !
Mais d'où vient l'intérêt qu'inspire cet homme ?.. L'intérêt qu'il inspire au beau monde, aux belles dames, je le comprends. Le beau monde est encore sous l'influence de la charmante mystification en deux petits, trop petits volumes, auxquels Deburau doit sa célébrité.
Le chroniqueur parle du livre de Jules Janin.
Mais le public débraillé, qui ne lit guère, d'où vient son amitié pour cet homme ?
« Le spirituel biographe que vous connaissez tous, cet aimable cousin de Sterne, vous l'a dit : c'est que Deburau est l'acteur du peuple, l'ami du
peuple, bavard, gourmand, flaueur, faquin, impossible, révolutiounaire, comme est le peuple.
A quoi j'ajouterai un mot que me disait un peintre de mes amis, enthousiaste de Deburau.
— Vos danseurs de l'Opéra miment le langage du monde, langage flasque, courtisan esque et incolore ; mais Deburau mime Vargot.
Observation profonde qui me paraît résumer admirablement le mérite artistique de l'illustre Paillasse et qui explique d'un mot l'influence magique de cet homme sur son public en guenilles : il mime Targot !. . .
Et puis, autre chose que Tiotérôt pour Deburau, pousse cette foule vers la Cour d'assises. Le public, à vrai dire, connaît le Paillasse des Funambules mais ne connaît pas Deburau. Le public n'a encore vu les traits de son paillasse chéri qu'au travers du masque de farine sans lequel il n'a jamais paru. Le public ne Ta jamais entendu parler, Deburau ! Le public connaît le geste expressif, mordant, railleur, la grimace variée à riufini de l'artiste funambule-mime, cette grimace parfois si piquante, dit son biographe, que tout l'esprit de Beaumarchais s'avouerait vaincu ; mais le public ne Ta jamais entendu parler, lui Deburau !. . . Comprenez-vous maintenant l'empressement du Public?...
Or, nous qui sommes assez heureux pour voir le grand artiste, nous vous disons qu'il a les cheveux châtains, son air est doux et modeste, ses gestes embarrassés. Il parait plus jeune qu'il ne l'est réellement. Il est vêtu d'un habit noir, d'un gilet noir, d'un pantalon noir, comme vous et moi. Nous croyons même pouvoir vous donner l'assurance qu'il parle comme tout le monde, car nous lavons entendu très distinctement, il n'y a qu'un instant, échanger quelques paroles avec son voisin le garde municipal ! Mais silence !. . . l'audience va commencer. »
Bref, c'était une salle de belle première.
Si je donne des détails aussi longs, aussi circonstanciés, sur le célèbre mime, c'est que, comme je Tai dit en commençant ce volume, les Funambules c'était Deburau.
Plus de Pierrot partant, plus de pantomime.
On pouvait faire jouer, par une doublure, un rôle de Frederick Lemaltre, de Boccage, de M"« Dorval. A défaut de l'artiste, il restait une pièce à écouter, une intrigue à suivre, de la littérature à apprécier, des idées à. combattre ; mais remplacer Deburau était impossible ; parce que Deburau c'était la pièce, Tintrigue, la littérature de l'endroit, l'idée, tout, tout, tout à la fois.
Aussi, vous pensez avec quelle impatience les deux ditecteurs et les artistes attendaient Tissue du fatal procès.
Serait-il acquitté ?. . . Serait-il condamné ?. . .
— Oui répondaient les uns, il y a mort d'homme.
— Non ! ripostaient les autres, il y a cas de légitime défense. Il s'établit des paris, même pendant Taudience, encore, pendant
que les jurés délibéraient.
iS8 LES FUNAMBULES
Voici rinterrogatoire qu'eût à subir le pauvre diable :
Le Président : Accusé, comment vous appelez vous ?
Deburau : Jean-Batiste-Gaspard Deburau.
D. Quel est votre âge ?
R. Je vais sur quarante ans.
D. Où étes-vous né ?
R. A Newkolira, en Bohême.
D. Quelle profession exercez-vous ?
R. Artiste dramatique.
D. Où demeurez- vous ?
R. Faubourg du Temple, 28.
D. Vous êtes né en pays étranger, combien y a-t-il de temps que vous êtes en France ?
R. Depuis environ trente-deux ans ; j'avais huit ans.
D. Vous êtes attaché au théâtre des Funambules : le 18 avril, il parait que vous ne jouiez pas ; n'étiez-vous pas allé vous promener avec votre femme et vos enfants ?
R. Oui, Monsieur. J'avais obtenu un congé de mon Directeur.
D. Quel âge a Taîné de vos enfants ?
R. Il a huit ans et demi.
D. Racontez-nous comment la scène du 18 avril s'est passée ?
R. J'étais à me promener avec ma femme et mes enfants. Arrivés à Romainville, aux environs des Prés-Saint-Gervais, un jeune homme, qui se trouvait en la société de deux autres personnes, se mit à crier :
« — Ah !... Voilà Pierrot avec sa Margot ; Arlequin avec son Arlequine. »
— Comme il continuait ses cris, j'ai quitté la route, j ai pris un chemin de traverse, et je me suis dirigé vert Bagnolet. Environ deux heures après, je suis rejoint par les mêmes personnes. Le jeune homme a recommencé ses cris ; et^ pour mieux se faire entendre, il mettait ses mains au coin de sa bouche^ et criait à tue-tête :
« — Eh! Pierrot! Eh! Paillasse!... Méchant Paillasse!.. Te voilà « avec ta Margot la putain ».
— Je faisais comme si je ne Tcntendais pas. Lorsque mon petit garçon me dit :
< — Papa, voilà encore cet homme qui t'appelle Paillasse. »
— Je donnai à mon fils, un coup de pied au derrière, en lui signifiant de se taire ; mais enfin, comme ça continuait, je suis revenu vers ce jeune homme et je lui ai dit :
'^nr
a — Que me voulez vous ?... Vous dois-je quelque chose ? »
— 11 a fait mine de se retirer ; mais voyant le monsieur qui était avec lui et que j'ai su, depuis, être son maître, venir vers moi, le jeune homme est revenu aussi ; alors, comme je m'avançais pour entrer en explication^ ma femme m'a saisi à bras-lecorps et dans les efforts que je faisais pour me délivrer, ma canne est tombée, je ne sais comment, sur Tun des deux individus qui continuaient à m'accabier dMnjures.
D. Comment teniez-vous votre bâton?
R. Par le milieu.
D. Par quel bout Tavez-vous frappé ?
R. Par le petit bout.
D. Quelle était votre intention en faisant usage de votre canne ?
R. Je répète que je n'avais pas l'intention de frapper.
D. Lorsque vous avez su que le malheureux était mort du coup qu'il avait reçu, n'avez-vous pas dit tout de suite : « S'il est tué, tant pis pour lui ; quand je suis en colère, je ne me connais pas ? »
R. Non, Monsieur, cela n'est pas possible ; car je n'ai su que le jeune homme était mort que le lendemain.
D. Lorsque vous êtes rentré à Paris, n'avez-vous pas été déclarer au Commissariat de police ce qui était arrivé ?
R. Oui, Monsieur, j'ai été de suite, en rentrant, chez le commissaire de police, qui demeure dans ma maison.
D. Quand avez-vous su que le jeune Viélin était mort?
R. Je l'ai su le lendemain, et ceux qui me l'ont appris peuvent dire combien j'ai été affligé. M. le Commissaire m'a demandé avec quoi je l'avais frappé, et j'ai été aussitôt chercher cette malheureuse canne.
On passe à l'audition des témoins.
Ou entend M. et M"" Léger, les maîtres du jeune Viélin qui se trouvaient avec lui, et l'excitaient le jour de la catastrophe.
Le Président admoneste sévèrement M. Léger.
Un autre témoin, M. Marolis, tourneur, dépose eu faveur de Deburau et termine ainsi : « Je dis à M. Léger qu'il aurait dû empêcher son apprenti d'insulter M. Deburau. M. Léger me répond que c'est ce qu'il faisait. — Vous en avez menti, a dit alors M. Deburau, c'est vous qui l'excitiez depuis deux heures. M. Léger n'a rien répondu ; alors j'ai pensé que c'était vrai. »
Le Président, Cette dernière déposition prouverait qu'en effet Deburau avait déjà été insulté à Romainville,
L Avocat générai M. le Président ne doil pas tirer cette conséquence de la déposition du témoin.
Le Président, J'ai le droit de faire ressortir d'une déposition ce qu'elle peut oflFrir de favorable à l'accusé. Je prie M. l'avocat général d'être convaincu que je connais mes devoirs.
On entend encore MM. Delapochière, Bertrand, Sartelet, qui, tous déposent en faveur de l'honnête Deburau.
M. Sartelet ajoute :
« — J'ai dit à M. Léger : C'est par votre faute que tout cela est arrivé ; vous êtes une canaille. J'ai dit ensuite à M. Deburau de prendre mon adresse, parce qu'elle pourrait lui être utile dans l'occasion. 11 est heureux pour vous, ai-je ajouté, que nous ayons été témoins de la scène ; car nous pourrons rendre compte de la vérité des faits.
« Il me répondit : '
« — Ah I Monsieur, cela est heureux et malheureux à la fois ; car si vous n'aviez pas été là, j'aurais continué de supporter en silence les injures dont j'étais l'objet ; mais, en vous voyant, je n'ai pu résister à l'humiliation de me voir insulter devant témoins et le malheureux événement s'est produit, n
Cette déposition de M. Sartelet produisit dans l'auditoire une profonde sensation.
Le maire de Noisy-le-sec, M. Desmousseaux, chef de bureau au ministère de la guerre, habite la même maison que Deburau :
« - Lorsqu'on a su le malheur, dit-il, qui était arrivé à ce brave artiste, ça été un deuil pour tout le monde. Il semblait que chaque famille eût perdu un de ses membres. > \ A ce moment deux grosses larmes coulenL-sur les joues du baillasse.
Enfin, M. Haymonnet, commissaire de police, termine l'audition des témoins, en disant :
« — Depuis dix ans que je connais l'accusé, j'ai été à même d'apprécier son caractère doux, tranquille, et sa bienveillance pour tout monde. »
L'accusation est soutenue par l'Avocat général, M. Tardif.
La défense est présentée par M« Delangle.
« — On serait tenté de croire à la prédestination, dit-il. Deburau est la pierre angulaire du théâtre des Funambules. 11 joue tous les soirs. Par hazard, on lui accorde un congé, le seul congé qu'il ait jamais obtenu !... {Sensation). Il accepte, il ira passer la journée a la campagne... Vous savez ce qui est arrivé. »
Et M* Delangle termine son plaidoyer par ces paroles :
« — Messieurs, tout le monde à fait Téloge des qualités de Deburau. 11 n'est pas de meilleur mari, de plus excellent père, et, ce qui, par le temps qui court, est encore un mérite^ Deburau est un bon garde national. »
Naturellement, on rit dans l'auditoire.
Mais le Président arrête immédiatement les rieurs en disant :
« — Il n'y a pas de quoi rire : celui qui fait exactement son service de garde national fait acte de bon citoyen. »
M* Delangle reprenant : « Je termine par un mot, Messieurs : Deburau a passé sa vie à faire rire, eh bien! ne condamnez pas aux larmes cet honnête homme, sa femme et sa jeune famille qui a besoin de son travail. »
On entend dans l'auditoire de bruyantes marques d'approba» tion, que ne réprime pas le Président.
Après cinq minutes de délibération, le jury rentre en séance et proclame l'accusé non coupable.
Le Président prononce l'acquittement.
Des cris de : Vive Deburau ! se font entendre et des bravos éclatent de tous les côtés.
Le lendemain, Deburau rentrait à son théâtre. Voici le compterendu de cette représentation de gala, que je prends dans le Monde dramatique de 1836, journal fondé par Gérard de Nerval, qui avait su s'entourer de : Th. Gautier, A. Dumas, H. Berlioz, Roger de Beauvoir, Frédéric Soulié, G. Planche, A. Maquet et Lassailly.
Gérard de Nerval, fort amoureux de Jenny Colon, la blonde et adorable cantatrice de l'Opéra-Gomique^ avait fondé cette Revue théâtrale, dans l'uuique but de défendre sa belle adorée, mal menée par certains autres organes de la Presse.
Cela lui coûta 100,000 francs, dont il venait récemment d'hériter.
Voici l'article :