‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 74 sur 160 · RENTRÉE DE DEBURAU · texte numérisé non relu

RENTRÉE DE DEBURAU

La herse de la Cour d'assises s'était abaissée ; un verdict d'acquittement rendait Deburau à sa famille, à ses enfants, à ses amis du boulevard ; mercredi enfin, les Funambules illuniinèreot leur façade pour célébrer la mise en liberté et la rentrée de leur paillasse bien aimé, Tami intime du silence, le camarade du coup de pied, et rAchilte de la corde raide, dont M. Janin a été l'Homère et TÂnacréon. Jamais peut-être, de mémoire aucienne, on ne vit rien d'aussi fraternel que l'accueil fait à Deburau par les députalions de tous les quartiers de Paris ; rien de si débonnaire que cette poignée

de main donnée par une salle en manches de veste à un acteur barbouillé de farine.

Taima, dont nous avons semé le chemin de fleurs, Mi>« Salé, la Danaé de rOlympe dramatique, chez laquelle les Jupiter, milords de Londres, pieu valent sous la forme spécieuse de guinées, n'eurent jamais ovation pareille. Le gamin de la rue des Fossés-du-Temple s'en donnait des coups de poing de joie, la mère Cati en délaissait ses sucres d*orge de tendresse, et Deburau en pleurait de bonheur.

Oui, Deburau, la moquerie incarnée, le rire sardonique fait homme, le paillasse personnifié, Deburau a eu les yeux mouillés ; et nous, que Tenvahissement de la salle et Tencombrement des loges, avaient refoulé dan? les coulisses, nous avons vu cette émotion de près et nous avons compris que cet acteur qui s'était fait ses pièces, sa vie, son genre et son monde, dans Tombre, l'obscurité, le silence et la paix, pouvait aussi avoir des joies égales, des enivrements, des bravos, des ébiouissements, des saisissements pareils aux grandes fêtes, aux grands triomphes, aux grands succès, aux grandes illusions, et aux grandes sympathies des plus vastes théâtres.

Et il a eu raison de pleurer, Deburau ; car il pouvait rejoindre son costume à son même clou, sa céruse à son tampon, mais ne plus rencontrer le même rire, le même entraînement ; parce que lui, qui d'habitude, frappait avec le pied, avait frappé avec la main ; et que, malgré la coutume qu'il avait de faire pleurer de rire, il lui était arrivé une fois de faire pleurer de douleur.

Mais tout s'est retrouvé en son lieu, en son poste, à sa place. Des artistes en renom, des célébrités littéraires assistaient à cette rentrée et y étaient venus avec autant d'empressement qu'à une reprise de Molière, ou à une rentrée de Mon rose.

Page 1