CHAPITRE XXII
Pelletier. Paul Legrand
En ce temps là, Messieurs les directeurs de théâtre attiraient la foule par la longueur démesurée qu'ils donnaient à leur spectacle.
En ce temps là, la quantité primait la qualité ; et cela, dans tous les théâtres.
En ce temps-là, le jour du i*' janvier, M. Harel, directeur de la PorterSaint-Martin, offrit aux habitants de la bonne ville de Paris un spectacle ainsi composé :
i" U Enfant de giberne^ drame en 4 actes.
2^ Randal, drame en 5 actes.
3"" Les Athlètes bruxellois^ intermède.
4* Peau d'àne^ féerie en 6 tableaux.
On commençait ce spectacle de 15 actes et un intermède, à 5 heures.
En ce temps-là, ce même jour du 1** janvier, M. Adolphe Deunery^ directeur de V Ambigu-Comique^ captiva l'attention des spectateurs par :
1"* Le Général et le Jésuite, mélodrame en 5 actes.
^ Les Mines de blagues^ revue.
3^ Le Facteur^ drame en 5 actes.
En ce temps-là, voire ce même jour, pour ne pas rester en retard vis-à-vis des deux directeurs précédents, M. Bertrand présenta à ses habitués :
1^ Les Etrennes du bourgeois^ tableau populaire en i acte.
2" Iroquois ou la famille indienne^ pantomime en 7 tableaux,
3"" Les Bayadères de Pantin^ en i acte (reprise).
4"" EEau et le feu , (reprise] pantomime en 13 tableaux.
Dans ce volumineux spectacle, il n'y avait de nouveau que Les Etrennes du bourgeois^ vaudeville joué la veille, et VIroquois,
Nous nous trouvons, de par cet Iroquois^ en plein mimodrame, avec grande dame Espagnole, recueillie dans un naufrage par riroquoisHachascor ; avec grand seigneur Espagnol, à la recherche de sa femme ; avec enfant, né des œuvres d'Hachascor et de Fran-
cesca la noble dame ; avec Pierrot, matelot Espagnol aidant à la délivrance de Francesca, de son enfant et, à leur retour dans les possessions plus que jamais espagnoles de l'Amérique du Nord ; avec larrivée du sauvage Hachascor au palais occupé par le comte don Pedro d'Alcara, époux de Francesca ; avec les tentatives faites par Hachascor pour reprendre et son fils et la femme de Thidalgo, de laquelle il est éperdument amoureux ; avec coup de pistolet dénouant la situation en tuant l'infortuné Iroquois. Bref, succès.
Cossard aîné recueillit de nombreux bravos dans ce rôle d*Hachascor.
Alors, il se crut Dieu^ ou du moins prétendit se faire passer pour tel, comme jadis Empédocle ; mais le cabinet directorial des Funambules^ plus généreux que l'Etna, qui n'avait rejeté qu'une des sandales du Philosophe Grec, repoussa tout entier le corps du brave Cossard aine.
Le triomphateur s'était présenté à M. Bertrand et lui avait demandé, pour cause de triomphe, une augmentation d'appointements, le brave Directeur avait répondu :
— Mon ami, si vous m'accordez le droit de vous augmenter quand vous avez du succès, je dois également avoir celui de vous diminuer quand vous n'en aurez pas. Or, il ne tient qu'à moi de vous distribuer demain un mauvais rôle, dans lequel le public vous trouvera de toute nullité. Croyez moi, vous êtes plus souvent médiocre que passable, mauvais que médiocre. Restons où nous en sommes ; vous y perdriez. Et rappelez-vous, une fois pour toutes, que je pourrais vous remplacer beaucoup plus facilement que vous ne me remplaceriez. Sur ce, je vous prie de me tourner les talons.
Cossard aine, humilié, confus, comprit qu'il avait fait un pas de clerc, se le tint pour dit et ne renouvela pas sa tentative de chantage.
Le 7 janvier, on donna : Ma tante Peuchoiteau, vaudeville grivois en 1 acte.
Il est temps de nous occuper un peu d'un jeune homme, qui est appelé à tenir une place très importante, dans l'histoire que nous écrivons
Charles, Dominique, Martin, Legrand, qui devint par la suite Paul Legrand, jouait depuis quatre années des amoureux et des grimes de vaudevilles avec toute l'ardeur d'un tempérament créé pour le théâtre.
404 LfcS KlNAMBlLÉS
Mais Tambition du brave garçon avait des visées beaucoup plus élevées. Il voulait remplacer Deburau.
Deux ou trois fois déjà, il était parvenu à jouer avec succès dans de petites pantomimes.
Vers cette époque, il y avait sur le boulevard Bonne Nouvelle un grand concert que Ton appelait le Gymnase musical.
Deux hommes, MM. Hue et Dupuis résolurent d'y introduire le genre de la pantomime>arlequinade.
Charles, Dominique, Martin, Legrand alla les trouver, s'entendit avec eux et quitta M. Bertrand ; au comble de ses vœux, notre Legrand allait donc jouer les Pierrots !
MM. Bertrand et Cot d'Ordan s'en inquiétèrent peu.
Nous reviendrons à cet artiste, lorsqu'il reparaîtra sur la scène des Funambules; pour Tinstant, retournons à notre répertoire.
Le il janvier, on donna : L* Officier de contrebande, ou Un Trait du grand Frédéric, vaudeville anecdotique en 2 actes, par F...
Ce fut dans cette pièce que débuta Pelletier, l'inimitable, le bredouillant, le charabiateur, le sublime Pelletier !.. Pelletier qui devint plus tard roi du boulevard !.. Pelletier qui recherchait ses effets comiques dans de semblables lapsus : M'ame la ComiissCy cest le feu d'arti fesse ! Pelletier, dont le défaut de prononciation et l'accent faubourien savaient enchanter, par leur folâtre harmonie, le cœur des titis, qu'il faisait vibrer sous le charme d'un organe, qu'on eut vainement comparé aux harpes éoliennes, résonnant dans l'espace, sous le souffle du Zéphir. Pelletier enfin, et c'est tout dire !... J'aurai souvent l'occasion de revenir sur cette physionomie fantaisiste du boulevard du Temple, qui a marqué comme une étoile de première grandeur, dans la pléiade de notre petit théâtre.
Le 21 janvier : La Cloison, vaudeville en i acte par Adrien F...
Le 14 février : Madeleine^ comédie-vaudeville en i acte.
Ce même 14 février : Les Deux paletots^ vaudeville anecdotique en i acte.
Le 25 mars : Marcel ou le séducteur trompé, comédie-vaudeville en 2 actes par Alphonse Sallerin.
Le 4 avril : Le Rêve d'un conscrit ou la suite du billet de 1000 francs, pantomime en 9 tableaux.
Ainsi commence cette pantomime :
LES FUNAMBULES ^Od
Une place publique
Au lever du rideau, tous les persooDdges sont placés comme au tableau final du Billel de 4000 francs.
On rend le sac de 1000 francs à Laloque (Pierrot) et Ton envoie les voleurs en prison.
Laloque régale les conscrits : son chien accourt et joue avec lui.
Le sergent veut conter fleurette à Lisette, Laloque, jaloux, lui offre à boire pour Ten détourner.
Le sergent rassemble les conscrits, qui partent pour la caserne avec Laloque.
Séparation douloureuse de Laloque et de Lisette, qui lui promet d'aller le voir k la caserne.
Les conscrits défilent commandés par le sergent.
Une petite place. Sur le côté une caserne d'infanterie, avec une guérite et un factionnaire à la porte.
Arrivée des conscrits. Un officier passe Tin^pection et envoie Laloque et les conscrits s'habiller. Tout le monde entre dans la caserne.
Arrivée de Lisette, qui veut entrer dans la caserne malgré le factionnaire.
Le sergent sort de la caserne et veut faire la cour à Lisette, qui lui résiste. On entend Laloque. Le sergent se cache.
Laloque est habillé en soldat. Lisette lui propose le mariage. — Un soldat ne peut pas se marier. — Eh ! bien, déserte, et avec ton argent nous nous établirons et nous serons heureux. Hésitation de Laloque, qui finit par consentir !. . . Pour donner un gage de sa parole à Lisette, il va chercher le sac de 1000 francs qu'elle lui demande.
Le sergent qui a tout compris, revient près de Lisette, qui le repousse encore. 11 menace de se venger.
Laloque les surprend ensemble, en conçoit de la jalousie et lève la main «ur le sergent ! Celui-ci appelle le caporal. Lisette intercède. Le sergent s'adoucit et consent à borner le châtiment de Laloque à un tour de faction extraordinaire, à la porte de la caserne. Laloque s'approche de Lisette, et lui donne rendez-vous, pour déserter la nuit avec elle.
Le sergent a tout vu, tout entendu. La nuit vient.
On place Laloque en faction. Le sergent entre à la caserne, après avoir, pour vexer son rival, fait quelques agaceries à Lisette qui sort sans y répondre.
Faction de Laloque.
Son chien vient le carresser. 11 l'attache à la porte de la caserne.
Le caporal sort à la tète d'une patrouille.
Le sommeil gagne Laloque, qui s'appuie la tète contre la guérite et s'endort.
(// est remplacé par un Sosie).
Le rideau du fond se lèoe e/, derrière un rideau de gaze^ parait une décoration semblable à celle du devant du théâtre^ caserne^ guérite^ etc.
Songe
Laloque est endormi au fond, comme son sosie l'est sur le devant. Lisette arrive avec le sac, s'étonne et se plaint de voir son amant endoripi, et dans son dépit va donner un signal à l'entrée de la caserne.
206 LES FlINAMBLLES
Le sergent accourt, saisit le sac de 1000 francs et s'enfnit avec Lisette.
Cauchemar du Sosie sur le devant de la scène.
Laloque (celui du fond) se réveille et court après les fugitifs.
SoQ chien rompt son lien et court après lui.
Tout ce qui suit, c'est-à-dire six tableaux, n'est donc absolument qa'uD songe. I
C'est la poursuite du sergent et de Lisette par Laloque, rede- '
venu chiffonnier et escorté de son chien. J
L'action du 3*** tableau se passe dans une guinguette.
Le 4"*' tableau dans une prison.
11 y a là une chanson, qu'entonne un prisonnier, pendant que ses compagnons mangent la soupe, qui vaut d'être citée.
La voici :
CHANSOTV
Refrain :
Viv'nt les z'haricots Et les pomm*s de terre.
Y n*y a pas dl}onne chose, N'y a pas d'bons fricots Sans les pomm's de terre Et les z'haricots.
L'épinard m'écœure.
J*n*aim' pas rfricandeau Et j crach' sur rmaquYeau.
Mèm' quand y a du beurre ...
Viv'nt les z'baricots...
etc.
Quand ma chaste épouse Veutilu Grand Vainqueur S'mettre sur le cœur Un d*mi litre à douze, Viv'nt les z'haricots. . .
etc.
Ces légum's sonores.
M'plaisent surtout avec Un morceau d'bifteak Et trois harengs saures l Viv*nt les zliaricots. . .
etc.
Au cinquième tableau, on se trouve au Jardin des plantes.
Au sixième tableau, chez un riche anglais devenu Tentreteneur de Lisette.
Au septième, dans un jardin, avec habitation à laquelle pend une corde de badigeonneur.
Au huitième, devant un conseil de guerre.
A travers ces tableaux du rêve, passent et repassent en première ligne, Laloque et son chien, voulant rattraper le sac de 1000 francs volé, repris, revolé, Lisette et le Sergent fuyant avec. Le sac tombe d'abord entre les mains de voleurs ; puis est jeté dans la fosse aux ours, retrouvé par Tanglais, repris par Laloque et son chien. Finalement le Sergent fait arrêter Laloque, qui passe devant le conseil de guerre, comme déserteur et voleur, ce qui le fait condamner à la peine de mort.
On va le fusiller. Qn lui bande les yeux, lorsque le 9™* tableau commence :
9« et deimier tableau
Le théâtre représente te décor du S* tableau, avant le songe.
Laloque est endormi sur le devant du théâtre, dans la même position qu^au 2« tableau, la tète sur la guérite.
Le rideau du fond s'enlève et l'on voit une plaine.
La foule se presse pour assister à Tezécution. i
On amène le condamné.
Le chien vient se placer près de son maître qui est à genoux attendant la mort.
L'Officier commande le feu !
Le rideau du fond retombe.
Laloque, sur le devant de la scène, s'éveille.
La patrouille qui était sortie se présente.
Laloque crie : Qui vive ?
Le caporal répond : Patrouille rentrante?... et disparaît dans la caserne avec.
Laloque a beaucoup de peine à revenir à lui. 11 se tàte pour s'assurer qu'il n'a pas été fusillé.
Lisette paraît à l'entrée de la coulisse, lui montre le sac et l'invite À déserter, comme ils en sont convenus.
« Laloque refuse, la presse contre son sein et lui dit qn'il demandera la permission de se marier, ou qu'il achètera un remplaçant avec les 1,000 fr. » « Le sergent voit ce tableau et se dépite. »
Rideau,
Voici quelle était la distribution de cette pantomime qui fut un grand succès.
Laloque Deburau.
Le sergent Cossard atné.
Lisette M"« Reine.
(«r Tolaur Costard cadet.
2« voleur Sommet.
Un riche angais Laplace.
Un groom Sirot.
Le sosie de Laloque Charles.
Un garçon marchand de vin X.
Un o£Bcier de ligne X.
Un marchand de melons X.
Un geôlier X.
Un guichetier X.
Un inspecteur X.
Deux surveillants X.
Un caporal X.
Un factionnaire X.
Une marchande d'oubliés X.
Un banquiste X.
Un arbalétrier X.
Une marchande de sucre d'orge. X.
Un ours X.
Un chien Huit conscrits.
Six voleurs.
Soldats, marchands, buveurs, promeneurs des deux sexes.
Le chien de Deburau remplissait le rôle « du chien ».
César — c'était le nom dont cet aimable boule-dogue avait été baptisé par son maître — César était aussi vilain qu'il était intelligent, ou plutôt aussi intelligent qu'il était vilain.
L*œil sans cesse dans Tœil de son maître, Tanimal et l'homme se comprenaient au moindre clignement, au signe le plus imperceptible.
Ces deux muets s'entendaient, et s'obéissaient mutuellement. Et. le plus esclave des deux n'était pas celui qu'on pense.
Df^burau avait des tendresses de mère pour César. Il le peignait^ le brossait, le lavait, ne laissant à aucun lep/amr de remplir ces soins minutieux.
Ses grosses colères contre Tanimal se bornaient à l'appeler « huissier. »
Quand il lui avait dit : Mossieur César, vous n'êtes qu'un huissier !.. C'est que le dogue avait commis quelque grosse faute, telle que Don Juan en commettait au vis-à-vis de ses aimées, telle que Gringoire, sur les rôtisseurs ayant étalage en rue.
Aussi, quel succès obtenait ce César, lorsque les voleurs du sac de mille francs, se disposant à partager le fruit de leur larcin, se le voyaient enlever par l'intelligent animal, qui s'enfuyait à toutes pattes, en les menaçant de ses crocs pointus.
C'étaient des trépignements, des rappels forcenés. Le rideau
LES FCNAMBULC:S 209
était relevé, et César, dressé par son maître, venait gravement sur ses deux pattes de derrière, se présenter au public, qui Tacclamait et le fêtait.
Alors, César ^jbpyait par deux fois, ce qui poussait au paroxysme le délire des spectateurs des régions paradisiaques.
Un trait du merveilleux instinct de cet étonnant digitigrade :
Tous les matins, Deburau enveloppait trois sous dans du papier, confiait le paquet à César et Texpédiait chez la marchande de journaux, au coin du faubourg: celle-ci^ habituée à la visite du dogue, lui mettait le journal en gueule, sans s'inquiéter de rien.
Un matin, César parut à la boutique, selon son habitude, mais sans les trois sous réglementaires.
— C'est un oubli de M. Deburau, pensa la brave femme. Et le journal fut remis, quand même, au fidèle messager.
Le lendemain, nouvel oubli de M. Deburau ; le surlendemain et les jours suivants, de même.
Au bout de quinze jours, la marchande voyant passer le propriétaire de César, l'interpelle :
— M. Deburau, ça fait quinze journaux que vous me devez. Deburau s'étonne ; chs|que matin, prétend-il, il a remis le
petit paquet à César. Il interroge le chien, qui remue intelligemment la queue.
Qu*a pu faire César de ces quinze centimes quotidiens?
Le lendemain malin, Deburau, après avoir confié, comme d'habitude, le petit paquet à César, se met à le suivre et à le guetter.
Que voit-il ?.. César courant chez un pâtissier voisin, déposant les quinze centimes ès-mains de l'officier-bouche, contre lesquels celui-ci lui présente trois petits pains au lait, que s'empresse de dévorer le boule-dogue.
Puis, le repas absorbé, Deburau voit le brave chien courir chez la marchande de journaux et fier de son. fardeau, remonter tranquillement chez son maître.
César fut corrigé par Deburau ; mais le fut-il de sa manie du vol ?... Nous pouvons affirmer que non.
Le 15 mai : Les Cosaques ou la ferme incendiée , pantomime villageoise en 4 tableaux.
Le 25 mai : Le bâton de l'aveugle^ vaudeville anecdotique en 2 actes.
Le 1" juillet : Brûlez vos billets doux^ comédie-vaudeville en 1 acte.
A cette mèj^iie date : L'amour e^ /e^ poules, vaudeville en 1 acte.
Le 2 août : Les Recruteurs écossais^ pantomime en 3 tableaux.
Le 13 août : La Tarentule^ comédie-vaudeville en 3 actes.
L'opéra avait donné, le 24 Juin précédent, un ballet-pantomime, en 2 actes sous ce titre de La Tarentule, Le livret était de Scribe et CoraUi, la musique de Casimir Gide.
L'action de ce ballet appartenait au genre du mélodrame. Cette action, d'une vulgarité positive, n*en attirait pas moins la foule à l'Académie Royale de musique.
M. Bertrand, qui, des comédies^ faisait faire des pantomimes, de cette pantomime fit faire une comédie.
On se contenta de mettre sur Taffiche : D'après le ballet de rOpéra,
Le 25 septembre : Un trésor^ comédie-vaudeville en 1 acte, imitée d'Hoffmann; par F...
Il est bien entendu que l'initiale F... représente toujours l'inépuisable Foliquet.
Le 1" octobre, vit s'effectuer un début, ou plutôt une rentrée, que j'ai hâte de signaler.
Le Gymnase musical^ qui avait pris le nom de Théâtre Bonne- Nouvelle^ avait fait de déplorables affaires.
Charles-Dominique-Martin Legrand, avait obtenu de gros succès à la salle Bonne Nouvelle.
Dans ce théâtre, dirigé par MM. Hue et Dupuis, — ce dernier peintre décorateur, mari de Charlotte Dupuis, — on jouait le vaudeville et la pantomime.
Par suite de dégringolade directoriale, Charles-Dominique- Martin Legrand, se trouvant sans emploi, était venu trouver M. Bertrand et lui avait demandé de le rengager.
— Mon ami, lui dit M. Bertrand, en sortant de chez moi, vous avez osé prendre le nom de Charles.
— Monsieur le Directeur^ lui répondit le jeune homme, j'ai pris ce nom parce que c'est le mien, et que j'aime mieux illustrer mon nom que celui d'un autre.
— Ce nom de Charles appartient, continua l'imprésario, à l'un des plus fermes soutiens de la pantomime.
— Vous êtes trop aimable !... fit en se rengorgeant le futur Pierrot.
— Ce n'est pas de vous que je parle !.. riposta M. Bertrand, n n'y a qu'un Charles au monde !... Un seul Charles, sachez-le, célèbre mime, célèbre auteur, célèbre régisseur, c'est Charles Çharton !, .Et ce Charles-là, c'est moi qui le possède.
LES FUNAMBULES 2ii
— Je reconnais, balbutia le pauvre garçon, intimidé par cet élan d'enthousiasme directorial, que votre Charles est un homme d'un grand mérite ; mais il n'y a pas qu'un Charles à la foire qui puisse s'appeler Martin. Et je prétends être le second, lequel, pour ne pas valoir le vôtre, n'en a pas moins sa petite part dans les éloges qui se distribuent chaque soir sur la ligne des boulevards.
— Soit!., j'y consens, fit avec majesté M. Bertrand; mais si vous voulez rentrer dans mon théâtre, il vous faut avant tout renoncer k ce nom I ! I
— Renoncer à mon nom ! ! ! s'écria notre Legrand, avec l'accent d'un La Trémoille à qui l'on proposerait de s'appeler Boniface.
— Votre engagement est à ce prix.
— Alors, voulez-vous que je m'appelle Legrand?
— Un nom de famille ? Jamais ! Vous vous appellerez du nom que je vous avais donné précédemment : Paul, si vous le voulez bien ! J'aime ce nom de Paul !
Charles-Dominique-Martin Legrand réfléchit un instant, puis, se souvenant qu'il était sans ressources, dit tout-à.-coup :
— Ça va !... Je deviens Paul ! J'accepte.
C'est ainsi que Paul Legrand rentra au théâtre des Funambules, le i'^ octobre 1839, et qu'il se remontra pour la première fois au public, dans les Epreuves.
Dire que, du coup, Paul remplaça Deburau, personne ne le croirait. Cependant, le jeune homme fit preuve de grande intelligence ; à telle enseigne que M. Bertrand lui dit, le lendemain de cette première apparition :
— Paul, je suis content de vous 1... Désormais vous jouerez des grimes.
Charles-Dominique-Martin Legrand, dit Paul, est né à Saintes, dans le faubourg Saint-Séverin, le 4 janvier 1816, bien qu'en puissent dire les biographes, qui, d'un accord commun, le font naftre en 1820. Paul est donc un fier descendant de ces Celtes Gaulois, qui surent tenir tète aux légions de Jules César.
Il avait grandi dans la famille de sa mère à Soisy-sous-Etiolles, arrondissement de Corbeil. La brave femme était venue à Paris, ouvrir un modeste magasin d'épiceries, rue de Tracy, ayant à élever indépendamment de Paul, trois autres petits enfants.
Voici comment était venu au jeune homme le goût du théâtre.
Des baraques de saltimbanques passaient fréquemment par
Soisy, pour se rendre à Melun, et daignaient accorder quelques représentations aux braves habitants du petit pays.
Paul Legrand se fanatisa pour cet art, au maillot, qui venait de lui apparaître sous les traits de Paillasse, recevant les horions de Mondor.
Sa chère mère, Tayant fait revenir à Paris, le mit en apprentissage chez un chapelier ; mais la chapellerie ne lui entrait que fort peu en tète. Il demanda à être bijoutier, ce à quoi Texcellente femme acquiesça.
Ce quil voulait surtout, le jeune Paul, qui n'était encore que Charles, c'était devenir acteur.
Or, dans la bijouterie, il flairait plus de loisirs que dans la chapellerie.
Acteur !.. Ce rêve d'or, non contrôlé, qui tourile tant de cervelles si bien organisées pour toute autre sorte de choses.
Il alla d'abord au spectacle de Séraphin ; puis, chez Madame Saqui, enfin, aux Funambules.
Là, il vit Deburau. Il frissonna d'aise !.. Il haleta de désir !.. Il jubila!.. Il exulta !.. Il passa par toutes les commotions de la joie, de la crainte, de la colère, se passionnant, s'irritant, aimant, riant, pleurant, grimaçant, avec celui qu'il prenait pour modèle. Le grand Pierrot lavait conquis.
Quand il s'était présenté à M. Hue, au théâtre Bonne-Nouvelle, il lui avait dit :
— Monsieur, je veux être Pierrot !
Le Directeur lui avait répondu :
— Avez-vous fait des études préparatoires ?
— Oui, avait imperturbablement riposté le gamin, j'ai étudié Deburau.
Cette réponse avait satisfait M. Hue, puisqu*il avait engagé Charles-Dominique -Martin Legrand, à raison de sept francs par semaine. Un franc par jour !
L'art est un mauvais entreteneur ; aussi notre nouvel artiste n'avait-il pas abandonné son état de bijoutier, auquel i) sacrifiait le temps que lui laissait les répétitions.
Je place ici une lettre de Paul Legrand, lettre qu'il m'a adressée, à propos de renseignements que je lui avais demandés. Bien qu'elle anticipe sur des événements qu'il nous sera donné d'énumérer par la suite, je la publie, parce qu'elle résume en quelques lignes la vie de l'artiste dont nous nous occupons.
LES PUNAMBULKS â13
Mon cher Camarade,
Voici les documents que tu désires :
Savoir :
Mon entrée aux Funambules? 4839, Direction de MM. Bertrand, père et fils. Mes débuts ?.. dans Les épreuves, pantomime de Deburau père et Charles Cbarton.
Absent six mois des Funambules pour les théâtres de la Madeleine et du Luxembourg.
Rentré aux Funambules, en 1840, je joue une pièce vaudeville : Un coup de iranchet^ de Lepeiutre jeune, dit le Gros-Père,
Artistes, me» camarades ?
Cassandre : Laplace qui remplaça Placide.
Arlequin : Cossard. Plus tard en 1853, Dérudder.
Colombine : Rosine Bénédit.
Premiers rôles^ combats aux sabres : M™« Cossard (Zélie). qui a fait de beaux jours au Café de la Paix.
Les Léandrts : Charles Charton.
L'n danseur arlequin, nommé Sirot.
Et Juteau, jouant le vaudeville. Je crois que c^était le frère de Juteau, Timprimeur du passage du Caire.
Quant à moi, reparti des Funambules, fin 1847.
Londres, 48 et 49; revenu à Paris dans cette dernière aunée, rentré aux Funambules, et parti de nouveau pour les Folies-Concertanles (1853) et les Folies Nouvelles, Et ainsi de suite.
Voilà, cher ami, ce que je ToCTre de ma jeune mémoire. A toi d'amitié,
Paul Leorand,
SI, rue Saint' Lazare.