VICTOIRE
C'est égal, si j 'faisons l'affaire, L'magot n'a qu'à bien se tenir.
J'I'épous'rai ne pouvant mieux faire, Mais J l'avertis devant témoin Que les enfants dont il s'ra l'père Lui seront parents d'un peu loin {bis.)
LES FUNAMBULES â5i
Le 1*' septembre : Le Marrrrchand d'habits^ pantomime en 4 tableaux.
Je possède le manuscrit primitif et original, dans l'acception complète du mot, de cette pantomime dont Fauteur est M. Cot d*Ordan.
Dans la Hevue de Paris du 4 septembre 1842, Théophile Gautier en donne un compte-rendu détaillé.
Ce feuilleton est écrit avec tant de verve, d*esprit, d^humour, de fantaisie et d'étincelante simplicité ; il transporte Tesprit avec tellement de charme, dans les nuages farineux de cet inûme monde d*antan; il donne des détails si follement originaux, si scrupuleusement exacts du spectacle, de la scène et de la salle, que j'insère ici tout au long, ce morceau de merveilleuse écriture.
Cependant je dois faire précéder la prose du divin Théo^ par celle, moins olympienne, de M. Cot d'Ordan ; le célèbre critique n'ayant pas vu jouer le premier tableau de cette pièce, qui commença le genre des pantomimes macabres, genre auquel Champfleury s'adonna plus tard.
PREMIER TABLEAU Atelier de Joaillier.
Gassaadre se fait servir à déjeuner par Pierrot, qui attrape de temps en temps quelques morceaux, ce qui contiturie beaucoup l*avarice de Cassandre, lequel sort après avoir enfermé les rentes de son repas.
La Duchesse entre, suivie de aon groom : elle demande à parler & Cassandre.
Pierrot cherche à lui faire la cour, car il la trouve très belle. Elle se moque de lui.
Cassandre revient. La Duchesse lui remet une parure à raccommoder et sort.
Pierrot se plaint de la manière dont il est traité chez son maître, qui le nourrit fort mal et ne le paie pas.
Cassandre répond à ses réclamations par un coup de pied au derrière, en le jetant à la porte. Cascades.
{ChangemenL)
J'arrive maintenant aux radieuses fusées de l'éblouissant pyrotechnicien Théophile Gautier.
11 débute ainsi :
L'autre jour, assommé de grands chanteurs, de grands tragédiens, de grands comédiens, j'entrai dans ce bouge dramatique, qui m'avait laissé de si joyeux souvenirs, hésitant un peu, comme cela arrive toujours lorsqu'on va revoir quelqu'un ou quelque chose qui vous a plu jadis. Le théâtre avait été repeint, il était presque propre, cela m'alarma. Il régnait dans la salle un certain parfum de vaudeville, assez nauséabond. 11 me passa par la tète de vagues appréhensions d'Opéra-Comique, en voyant l'orchestre renforcé de cinq ou six cornets à pistons. Je me préparais à sortir, heureusement la toile
en se levant mit fin à mon anxiété et me démontra victorieusement que les Funambules se soutenaient & leur hauteur primitive, et que les saines traditions de fart y étaient religieusement conservées.
Le théâtre représente une rue (1), une place publique, absolument comme dans une pièce de Molière. Pierrot se promène, les mains plongées dans les goussets, la tête basse, le pied traînant. Il est triste, une mélancolie secrète dévore son àme. Son cœur est vide et sa bourse ressemble à sou cœur ; Cassandre, son maître, répoud aux demandes d'argent qu'il lui fait, par un de ces coups de pied péremptoires qui arrivent si fréquemment dans le dialogue des pantomimes. Pauvre Pierrot, quelle triste situation !... Toujours battu, jamais payé, mangeant peu, mais rarement, il n*est pas étonnant qu'il soit un peu p&li, on le serait à moins. Pour comble de malheur. Pierrot est amoureux, non pas du joli petit museau noir, de la jupe losangée de Colombine, mais d'une grande dame, d'une très grande dame, d'une Eloa, d*une duchesse ! Qu'il a vue descendre de voiture pour entrer à l'Eglise, à TOpéra, nous ne savons plus où (2). Par suite de son amour et de ses jeûnes forcés, Pierrot craint que son physique ne se détériore, palpe son nez qui a beaucoup maigri, et ses jambes qui sont devenues pareilles à des bras de danseuse. Mais ce n'est pas cela qui l'inquiète sérieusement ; un amoureux maigre et paie n'est que plus intéressant. 11 voudrait aller aller dans le monde^ pour voir celle qu'il aime, et Pierrot ne possède d'autres vêtements que ses grègues et sa souquenille de toile blanche ; allez donc en soirée chez une duchesse, accoutré de la sorte ! Pas d'habit !... pas d'argent I... que faire ? Gomment pénétrer dans ces mystérieux Edens, tout éblouissants de cristaux, de bougies, de femmes et de fleurs qu'il voit vaguement flamboyer aux fenêtres lumineuses des hôtels ? Comme Pierrot est en proie à ces idées améres, qu*il accuse les Dieux, la fortune et le sort, passe un marchand d'habits, portant toutes sortes de nippes plus oii moins fripées. Ah ! si j'avais ce frac vertpomme et ce superbe pantalon à la cosaque I... se dit Pierrot, l'œil allumé par la convoitise, les doigts titillés par d'irrisistibles envies ; et en disant cela, il allonge et retire les mains à plusieurs reprises. Le marchand d*habits vient d'acheter la défroque civique d'un garde national, hors d'âge, dont il porte le salire, placé sous son bras, dans l'attitude peu belliqueuse d'un simple parapluie ; la poignée de cuivre de l'innocent bancal s'offre tout naturellement à la main de Pierrot qui la saisit. Le marchand, sans prendre garde à rien, continue sa route. Pierrot reste immobile, tenant toujours la poignée du sabre, dont la lame est bientôt tout entière horsdu fourreau que le marchand d'habits entraine avec lui. A la vue de l'acier Qamboyant, une pensée diabolique illumine la cervelle de Pierrot ; il enfonce la lame, non pas dans sa gaine, mais dans le corps du malheureux qu'elle traverse de part en part,, et qui tombe raide mort. Pierrot, sans se déconcerter, choisit dans le paquet du défunt les vêtements les plus fashionables ; et pour faire disparaître les traces de son crime, il précipite le cadavre par le soupirail d'une cave. Sûr de n'être pas découvert, il va rentrer chez lui et faire sa toilette, pour aller dans le monde voir sa duchesse adorée, lorsque tout-à-coup, soulevant la trappe de la cave, l'ombre de sa victime surgit sinistrement, enveloppée d*uu long suaire, la pointe du sabre passant par la poitrine et dit d'une voix caverneuse : Marrn'chand d'habits! — Vous peindre l'effroi qui Se lit sur la face enfarinée de Pierrot, en entendant cette voix de l'autre monde est une chose impossible — Cependant, il prend son parti et, pour en finir une fois pour toutes avec ses terreurs et ses visions, il saisit une énorme bûche dans un
1. Voilà bien qui prouve que Théophile Gautier n'avait pas vu le premier tableau.
2. Seconde preuve que le grand Théo n'a pas vu ce premier tableau, dans lequel apparaît la Duchesse.
tas de bois qu'il trouve là et engage avec le spectre une lutte terrible, Après plusieurs coups évités et parés, Tombre ne peut s'empêcher de recevoir la bûche d'aplomb sur la tète, ce qui la fait replonger dans la cave, où Pierrot, pour surcroît de précaution, jette en toute hâte le bois coupé par les scieurs : et puis ajoutant l'ironie à la scélératesse, il penche sa tête vers le soupirail et dit en contrefaisant la voix du spectre : Marrrrchand d'habits !..,
Ne voilà-t-il pas une exposition admirable, d'un haut caprice, d'une bizarre fantaisie et que Shakespeare ne démentirait pas !
Le théâtre change. Pierrot rentre chez lui, revêt avec une respectueuse admiration Timmense pantalon à la Cosaque et le miraculeux frac vertpomme ; il arbore un faux-cpl, s'ajuste des favoris noirs et pour dissimuler la pâleur criminelle de sa physionomie, il po^e sur sa farine deux petits nuages rouges, qui lui donnent Wït le plus coquet, le plus triomphant du monde.
Pierrot fait son entrée chez la Duchesse ; il a déjà saisi l'esprit de son rôle, il est plein de sang-froid, de dignité et de convenance ; il salue auspi bien qu'un maître à danser ou un chien savant ; il offre la main aux dames et fait tenir son lorgnon entre l'arcade sourcilliére et l'orbite de son oeil, comme un lion du boulevard de Gand. C'est' surtout auprès de la Duchesse qu'il faut le voir!... Comme il se penche gracieusement au dos de son fauteuil ! Comme il lui gazouille à l'oreille mille riens charmants et lut dépeint en traits de flamme l'amour qu'il sent pour elle ! Au milieu de sa plus belle période. Pierrot s'arrête subitement, ses faux favoris se hérissent d'horreur, son rouge tombe, son clac palpite d'épouvante, les manches de son frac raccourcissent ; une voix sourde, étouffée comme le râle d'un mourant, murmure la phrase sacramentelle : Marrrrchand d'habits ! Une tête sort du* parquet ; Plus de doute, c'est lui, c'est le spectre. Pierrot lui pose le pied sur le crâne et le fait rentrer sous le plaucher, en lui disant comme Hamlet à Tombre de son père : Allons ! paix, vieille taupe I... Pui» il continue sa déclaration avec une résolution héroïque. Le spectre ressort de terre à quelques pas plus loin. Pierrot le renfonce une seconde fois d'un si vigoureux talon de botte que le fantôme se tient tranquille quelque temps.
Pierrot se croyant définitivement débarrassé de l'apparition vengeresse, se livre à l'excès d'une joie convulsive. Il danse des galops frénétiques, exécute des cachuchas échevelées. Quand il a bien dansé il a chaud et veut prendre une glace. 0 ciel ! Le spectre se présente tenant un plateau de rafraîchissements, et comme Pierrot avance la main, il lui murmure d'un ton encore plus sépulcral que les autres fois : Marrrrchand d'habits ! — Ici s'engage entre la gourmandise et la poltronnerie de Pierrot une de ces luttes si vraies et si profondément comiques, que Deburau excelle à rendre. Enfin la gourmandise l'emporte, il choisit une superbe glace panachée de mille couleurs qui se change en feu d'artifice, sous ses lèvres coupables et lui cause un tel saisissement, qu'il avale la cuiller.
Cette terrible soirée se termine enfin. — Pierrot, malgré les apparitions importunes du spectre a su toucher le cœur de la Duchesse, et il espère devenir bientôt le plus heureux des mortels. — Le souvenir du marchand d'habits, si traîtreusement assassiné, lui revient bien quelquefois à l'esprit, mais il le chasse au moyen d'une grande quantité de petits verres de différentes liqueurs. 11 faut l'avouer à la honte de la morale et de la nature humaine, Pierrot est heureux ; il obtient les plus grands succès dans le monde, il gagne au jeu, ce qui lui permet d'acheter des cigares à paille, des gants de filoselle et des favoris d'une autre couleur. — Mais Pierrot, en allant dans le monde, en a pris les vices élégants. Son amour pour la Duchesse ne l'empêche pas d'entretenir quelques danseuses de l'Opéra, et le pauvre diable se trouve bientôt réduit aux dernières extrémités. Il n'a plus d'autre ressource que de vendre ce délicieux frac, couleur d'espérance qui lui 9 valu de si
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beaux succèc, et ce prodigieux pantalon qui dissimulait si pompeusement ses Jambes sans mollets.
Ici se trouve une situation dramatique de la plus haute portée et d'une effrayante profondeur philosophique. Pierrot, tourmenté par le souvenir de son crime, n*ose pas appeler un marchand, de peur de faire paraître Teffroyable vision. En effet, le fantôme, comme évoqué, passe dans la rue, en râlant d'une voix enrouée, comme quelqu'un qui aurait la bouche pleine de terre : Marrrrchand d'habits \,., Pierrot va bravement au spectre et lui propose, avec une hardiesse, que n'aurait peut-être pas eu Don Juan, d'acheter en bloc le frac, le gilet, le pantidon et le chapeau ; le spectre fait signe quMIs sont bien usés et offre trente sols du tout. ^ Pierrot, après l'avoir appelé voleur, consent au marché et lui remet les hardes. Alors le spectre prétendant que les effets sont à lui, ne veut^ pas lui donner les trente sols. La fureur de Pierrot ne connatt plus de boroes ; il détache un coup de pied superbe dans les jambes du fantôme ; le coup de pied est suivi d'une série de coups de poing dans Içs yeux et l'estomac ; l'ombre, pour se défendre, retire le sabre qui lui traverse la poitrine et s'escrime de son mieux ; mais Pierrot se débat si vaillamment des pieds et des mains qull reprend les habits et reste maître du champ de bataille.
Malgré cette vict(»ire, la position de Pierrot n'est pas sensiblement améliorée. 11 n'a pas d'argent ; que faire ? Pierrot s'avise ici d'une ruse digne des Mascarilles et des Scapins de Molière. Il va trouver Cassandre et lui dit : Voyex, les Corsaires barbaresques m'ont arraché la langue ; donnez-moi un peu d'argent, s'il vous plaît I ^ Que diable, me contes-tu 1& ?... répond Casgandre surpris. Comment peux -tu parler, ai tu n'as pas de langue ?... — Oh I Monsieur^ Je n'en ai que tout Juste pour implorer la pitié des honnêtes gens. Cassandre, touché de cette réponse, donne quelque monnaie à Pierrot. Voyant que la ruse a réussi, Pierrot ne tarde pas à se représenter sous la forme d'un aveugle. Mon cher Monsieur Cassandre, j'avais oublié de vous dire que ces mêmes Corsaires barbaresques m'ont aussi crevé les yeux. — Comment faistu donc pour me suivre si exactement, si tu n'y vois pas clair? — Mon doux maître, j'y vois assez pour distinguer les âmes sensibles ! — Allons» ta situation me touche, répond CasMindre, voici une pièce ronde et va-t en. — Pierrot s'en va, mais il roule dans son esprit un dessein plus vaste et digne du plu haut courage ; il veut prendre la bourse toute entière. Pour exécuter ce louable projet, il ôte ses bras des manches de sa souquenille de façon à imiter un amputé et se promène sur le théâtre, en les faisant voltiger comm« deux ailerons de pingouin. — Monsieur Cassandre, Monsieur Cassandre, les méchants Turcs m'ont aussi coupé les bras. — Voilà qui est fâcheux^ mais que veux-tu que J'y fasse ? Pendant ce dialogue, Pierrot insinue sa main dans la poche de Cassandre qui s'aperçoit de la manœuvre et s'écrie : — Comment, canaille, tu dis que les Turcs l'ont coupé les bras, et en voici un dans ma poche ! — Vous avez mon bras dans votre poche, mon pauvre bras que J'ai tant cherché ! -> Vous êtes un fier drôle ! — Retenir comme cela le bras des gens, avec cette mine honnête, l'on ne vous aurait pas crn capable d'une pareille infamie ; voler des bras, vous allez me suivre chez le commissaire de police. — Inutile de dire que Pierrot en retirant sa main de la poche de Cassandre, n'y laisse pas la bourse. Avec l'argent de Cassandre, Pierrot redevient plus brillant que jamais et déploie uhe telle amabilité qu'il obtient la main de la Duchesse. Le mariage va se célébrer. Pierrot, ivre d'orgueil, s'avance en tête du cortège, tenant sa blanche fiancée par le bout effilé de ses Jolis doigts. Tout-à-coup un long fantôme surgit parle trou du sou ffl leur et répète d'une voix stridente la phrase fatale : Marrrrrchand d'habits ! Pierrot, hors de lui, quitte sa fiancée, s'élance sur le spectre et lui donne ce qu'on appelle en style populaire, un bon renfoncement, puis il s'asseoit sur le trou du souffleur, pour boucher hermétiquement 1 ouverture et contenir le
Spectre dans les régions caverneuses. La mariée est très étonnée de ces procédés étranges, car l'ombre n'est visible que pour le coupable Pierrot ; elle vient le prendre par la main, Toblige k se relever et à marcher vers Vauiel. Aussitôt, le spectre reparaît, enlace Pierrot dans ses longs bras et le force à exécuter avec lui uoe valse infernale plus terrible cent fois que la célèbre valse de Méphistophélès, si merveilleusement dansée par Frederick Lemaltre. L'assassioé serre l'assassin contre sa poitrine de telle sorte que la pointe du sabre pénètre le corps de Pierrot et lui sort entre les épaules. La victime et le meurtrier sont embrocbés par le même fer, comme deux hannetons que Ton aurait piqués à la même épingle. Le couple fantastique fait encore quelques tours et s'abtme dans une trappe, au milieu d'uoe large flamme d essence de térébenthine. La mariée s'évanouit, les parents prennent les attitudes de la douleur et de l'étonnement, et la toile tombe au milieu des applaudissements.
Ici se termine le compte rendu de celte pantomime, illuminé par la flamme éblouissante du grand Gautier; car sije vous eusse donné, en place de ces lignes, qui semblent vous faire marcher dans des ruisselances d'étoiles, celles de Tauteur à\i Marrrrchand (ThabUsy vous n'eussiez trouvé qu'une carcasse vulgaire, résumée en de plates indications, laissant aux soins du merveilleux metteur en scène Deburau, la besogne de construire un corps sur c^ squelette, de faire vivre cette arête.
L'article de Théophile Gautier ne s'arrête pas là ; et je ne veux pas faire perdre au lecteur l'occasion de connaître les déductions si fantaisistes de grandiosité, qu'il a su tirer de cette (euvrelte, la faisant traverser l'espace sur les barbes de sa plume magique, où il atteint les hauteurs éthérées, dans lesquelles planent seuls les sublimes poètes du monde.
Théophile Gautier continue :
Ne voilà-t-il pas un étrange drame, mêlé de rire et de terreur ? Le spectre de Banco et l'ombre d'HamIet n'ont-ils pas de singuliers rapports avec l'apparition du marchand d'habits, et u'est-ce pas quelque chose de remarquable que de retrouver Shakespeare aux Funambules ? Cette parade renferme un mythe très profond, très complet et d'une haute moralité/ qui ne demauderait que d'être formulé en sanscrit, pour faire éclore des nuées de commentaires. Pierrot qui se promène dans la rue avec sa casaque blanche, son pantalon blanc, son visage enfariné, préoccupé de vagues désirs, n'est-ce pas la symbolisation de l'àme humaine encore innoceote et blanche, tourmentée d'aspirations infinies vers les régions supérieures? La poignée du sabre qui semble s'offrir d'elle-même à la main de Pierrot et l'inviter par le scintillement perfide de son cuivre jaune, n est-ce pas un emblème frappant de la puissance de l'occasion sur les esprits déjà tentés et vacillants ? La promptitude avec laquelle la lame entre dans le corps de la victime dénonce combien le crime est facile à commettre, et comment un simple geste peut nous perdre à jamais. Pierrot n'avait en prenant le sabre d'autre idée que de faire une espièglerie. Le spectre du marchand d'habits sortant de la cave montre que le crime ne saurait être caché, et lorsque Pierrot fait plonger dans la cave, à coup de bûche, l'ombre de la victime plaintive, l'auteur n'a-t-il pas indiqué de la manière la plus ingénieuse que les précautions peuvent quel»
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quefois retarder la découverte d'un forfait, mais que le joar de la yengeance ne manque jamais d'arriver. Le spectre symbolise le remords de la façon la plus dramatique et la plus terrible. Cette simple phrase : Marrrrchand d'habits ! qui jette une terreur si profonde dans TÀme du Pierrot est un véritable trait de génie et vaut, pour le moins, le fameux : // avait bien du sang, de Macbeth. C'était le cri que poussait la victime au moment du meurtre ; les paroles, l'acccot en sont inefTaçablement gravés dans la mémoire de l'assassin. Et cette scène de la déclaration où l'ombre grogne sous le parquet et lève la tête de temps en temps, n'indique-t-elle pas de la manière la plus sensible que rien ne peut faire taire le remords au fond du cœur du criminel. Il a beau s'étourdir, s'enivrer de viu et d'amour, toujours le spectre est là ; il sent à l'épaule le souffle intermittent et glacé qui lui chuchotte : Marrrrchand d'habits ! Le détail de la glace, qui se change en feu d'artifice, montre que pour le criminel tout devient un poison, et que ce qui rafraîchit la bouche de l'innocent brûle le palais du scélérat ; de plus c'est une indication préparatoire des feux éternels de l'enfer, auxquels le meurtrier doit être livré. La scène ou Pierrot affronte hardiment la présence du spectre et veut lui vendre les habits qu'il lui a volés, montre par son audacieuse énormité que le dénouement approche et que les feux de Bengale se préparent dans le second dessous. Pierrot, comme Don Juan, provoque la colère céleste, il est arrivé au dernier degré de l'endurcissement ; aussi quand il va épouser la princesse, le spectre vengeur reparait, et cette fois il ne peut le faire rentrer dans la trappe qui l'a vomi. Allégorie très fine qui démontre que tôt ou tard, l^f rime se découvre malgré l'audace, la présence d'esprit et le sangfroid du meurtrier. Cette valse infernale où la pointe du sabre qui traverse le corps du marchand d'habits, entre dans la poitrine de Pierrot et le perce de part en part, nous enseigne que les hommes sont punis par leur crime même et que la pointe du couteau dont le meurtrier frappe sa victime, pénètre dans son propre cœur encore plus profondément. La surprise des parents à la vue de ce prodige, fait voir clairement le danger qu'il y a pour les duchesses d'épouser des Pierrots sans prendre d'informations et invite les spectateurs à mettre plus de circonspction dans leurs relations sociales. Connaissez-vous beaucoup de tragédies qui supporteraient une pareille analyse ?
II est évident que Théophile Gautier, après avoir commencé son article de la façon la plus sérieuse, sentant que ses déductions étaient quoique peu cherchées, voulues, fouillées, arrachées par les cheveux, a compris qu'il lui fallait terminer par la grande note comique et Ta poussée jusqu'au sublime.
L'auteur du Marrrrrchnnd d'habits, en lisant l'article du Maître, a dû se trouver bien surpris de s'être montré si profondément philosophe sans le savoir, si moraliste sans le vouloir, si prophète sans le comprendre.
Cette pantomime ne fut cependant jouée que sept fois, bien qu'elle fût du Directeur.
Deburau n'aimait pas son rôle. Aussi prétexta-t-il un bobo au pied, qui lui interdisait la valse d'abord, ensuite les sauts terribles qu'il était tenu de faire, devant les [ nombreuses apparitions Vengeresses du Marrrrrchand d'habits.
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Bref, la pièce fut retirée du répertoire courant. Plus tard, en 1853, Charles Bridault la refît, en collaboration avec Paul Legrand, sous le titre de :