CHAPITRE XXVII
Alfred, dit d'Herblay
L'une des parties les plas curieuses à visiter du théâtre des Funambules, était l'endroit où s'entassaient pour se vêtir, les humbles artistes de MM. Bertrand père et fils.
Cet endroit, que certains appelaient la caque — était-ce pour cause de parfum ou de pression? — avait été pompeusement décoré par les directeurs dn titre de Loges,
Or, Deburau seul, avait droit de par son engagement, à s'habiller isolément. La loge qu'il occupait était située, presque de plein pied, dans le fond de la scène.
Ce qui met à néant la fameuse légende du champignon apporté devant le tribunal, comme pièce à conviction, afin de prouver Thumidité malsaine et nauséabonde de la sacristie, dans laquelle le grand prêtre de la Pantomime s'enduisait de blanc de zinc et se parait de ses oripeaux sacrés.
Au premier étage, donnant sur la rue des Fossés du Temple, six affreuses petites cabines de bains de mer, étaient réservées au sexe beau et faible de la troupe.
Dans chacun de ces buen-retiro, s'entassaient deux et même trois étiques fillettes, qui lorsque leurs formes dépassaient la juste maigreur voulue, étaient obligées de passer dans le corridor, pour enjamber leur rose maillot.
Du reste, ce corridor se trouvait continuellement occupé par les dames figurantes, lesquelles, moyennant dix sous par soirée, étaient admises à l'honneur de faire des fées de moindre importance, ou des villageoises n'ayant à jeter en l'air que des gestes d'ensemble.
Aux représentants du sexe fort, était dévolu^ la loge dite Bain à quat'sous, sans jour^ sans air. Je me trompe ; il existait dans ce cloaque un fluide élastique et méphitique, provenant d'un tuyau par lequel passaient certaines matières, dont les exhalaisons se vaporisaient dans les fosses nasales, pour aller se perdre plus profondément ensuite dans d'autres moins en évidence.
Et tous ces braves acteurs ont versé des larmes de désespoir, quand, le soir de la dernière représentation donnée sur le petit
théâtre, il leur a fallu, pour cause de sa démolition, emporter leurs boîtes à maquillage et leurs morceaux de glace écornés.
Sur ces loges de jadis, passe aujourd'hui Tégoùt de la place de la République. C'est beaucoup plus propre.
Le 14 janvier, on donna : Les Jolis Soldats, pantomime en 5 tableaux par Lecerf .
Tirée d'un vaudeville des Variétés, cette pantomime suivait la pièce pas à pas. Deburau était, comme toujours, Tàme, la vie de cette pochade dans le rôle de Pichonnot, jeune consc*rit hurluberlu.
Le 20 janvier : Le Coq du villtige, pièce de Favart, arrangée en vaudeville par M. Lantz.
Le "^ janyier : Le Fesse- Mathieu, vaudeville en un acte, ainsi distribué :
Gribouletf auteur, homme très avare.. Paul.
Eulalie, sa femme M'a* Cossa.
Del marre cadet, avocat Vautier.
Delmarre aîné Etienne.
Michel, fitlêut de Griboulel Pelletier.
Tronquette M"« Léontine.
Cette pièce avait dû s'appeler : Les deux Consultations. Le 28 janvier : Jlf"' Pétard aux Funambules ou V Intermède dans la salle^ scène comique par M. Gustave.
M"»* Pétard, aux Becondes X.
Une dame, aux premières X.
Un monsieur, aux secondes X.
Un gamin, aux troisièmes X.
Le 31 janvier : Trois Mariages de raison^ comédie-vaudeville en 2 actes, par A. Jouhaud.
Le 8 février : Les deux Maréchaux, vaudeville épisodique en 1 acte.
Le H mars : Michel le Noceur, vaudeville en 2 actes.
Le 23 mars : Bernard père et fils ou les Bons Ouvriers, vaudeville en 1 acte.
Dans le rôle de Bernard fîls, débuta, sous le nom d*Alfred, un jeune homme qui, par la suite, se fit connaître au théâtre sous celui de d'Herblay.
il joua longtemps en province l'emploi des Jeunes premiers rôles, pour devenir directeur du théâtre des Célestins, à Lyon, où il sut gagner une assez jolie fortune.
Econome, très ordonné, Louis-Alfred Maugeis, dit Alfred, dit d'Herblay, quitta d*assez bonne heure^ grâce aux rondelettes
renies qu il avait su amasser, le théâtre et ses pompes, pour devenir Ëchotier dramatique d'un grand journal parisien.
C'est en cet état de grâce qu'il mourut à Paris, le il juin 1888, d'une congestion cérébrale, ont dit les uns ; de chagrins, Tayant conduit au suicide, ont prétendu les autres.
L'Alfred des Funambules, était dans sa jeunesse d'une naïveté à nulle autre pareille.. Aussi ses camarades s'amusaient-ils fort et souvent à ses dépens.
Achille, le fameux mystificateur du théâtre, Tavait persuadé qu'à force de patience et de soins, on parvenait à faire pousser de la morue dans de la terre de bruyère.
Alfred, crédule, en planta un tout petit morceau, qu'il exposa au soleil et se mit à Tarroser consciencieusement matin et soir, comme Jenny Touvrière en agissait à l'aube, devers ses pois de senteur.
Ce parvule morceau de morue, lui avait affirmé Achille, était extrait des organes génitaux d'une morue masculine.
Alfred acceptait tout de confiance.
Un soir, en rentrant, il s'aperçut que sa plantation commençait à sortir de terre.
11 faillit tomber à la renverse, de surprise ; car une parcelle d'incrédulité était demeurée en lui. Il s'empressa d'en informer le lendemain ses camarades de théâtre, qui firent des gorges chaudes de la naïve crédulité du bon Alfred.
Huit jours après, la morue^ continuant à grandir, laissait voir une bonne partie de sa queue. Elle poussait par la queue I
Inutile de dire que c'était Achile, qui, dans la journée, se faufilait au domicile du parfait gobeur et chaque fois, changeait en un plus grand morceau, celui de la veille.
Mais un chat survint, qui mangea la morue, au moment où elle commençait à prendre de gigantesques proportions.
Le d'Herblay qui succéda à l'Alfred des Funambules, se débarrassa bientôt de son enveloppe Calinotière, pour endosser, dans les affaires, celle d'une honnête roublardise.
Il épousa une artiste de talent. M"* Elisa Chatelet, qui se mit à l'aider de toutes ses forces, dans l'accroissement de sa fortune.
Dès lors, d'Herblay ne pensa plus qu'à lui et devint le plus bel échantillon d'égoïsme que le soleil eût jamais éclairé.
Bacon écrit dans son Histoire de la Vie et de la Mort : «V égoïste mettrait le feu à la maison de son voisin pour faire cuire un œuf. »
D'Herblay, lui, disait à sa femme : Ma bonne amie, c'est aujourd'hui ta fête, je vais m'acheter six gilets de Oanelle.
Wi LES FUNAMBULBS
Le 23 mars : La Gueule du Lion, mimodrame en deux actes et six tableaux.
Depuis quelque temps, M. Bertrand s*était à peu près désintéressé de son théâtre, au profit de son fils.
Le fils, à son tour, sollicité par un cousin, M. Billion, céda sa part de directeur audit cousin, moyennant une forte somme, et condition, sine qua non, de conserver M. Cotd*Ordan^ comme contrôleur, pendant un certain temps spécifié dans Tacte de cession.
Le 1*' avril, M. Billion devint donc Directeur-associé du théâtre des Funambules.
Je dis associé, car, bien qu'il ne s'en occupât plus que fort peu, M. Bertrand père ne cessa pas d'être directeur. M. Billion lui-même, avait prié son oncle de Taider de son incontestable expérience.
Le 18 avril : Un Mariage imprévu, comédie-vaudeville en i acte.
Le 8 mai : Le Bouquet de Violettes, bluette métée de couplets.
Le 15 mai : Brave et Poltron, drame-vaudeville en un acte.
Voici la distribution de ce drame :
Ernest de Valbrua Meunier.
Louis (le Valbrun, son frère AchiUe.
César Vergnac, faujc brave Pelleiier.
Adolphe, son ami Martial.
Julien, journaliste Antoine.
Frédéric de Surville Vautier.
Valentin, vieux domestique Paul.
Hélène, sœur de Frédéric M»« Leroy.
César Vergnac, parlant de militaires, qui reviennent de loin, les compare, sur Tair de Marianne, aux voyageurs qui s'imaginent avoir vécu les aventures qu'ils racontent :
Lisez leurs fabuleux voyages.
Tous ces Messieurs, grands charlatans, N*ont vu que des antropophagps.
Des ours, ou des orangs-outangs.
A les en croire, Ils ont, sans boire.
Vécu parfois Prés de cinq ou six mois Conteurs austères, Sur maintes terres, Un grand boa Souvent les avala.
La soif de mentir les dévore Ils ne peuvent s'en corriger, Et plus d*un qui s*est fait manger, Mange fort bien encore, {bis),
Le 27 mai : La Naissance de Pierrot^ pantomime en 9 tableaux, précédée d'un prologue, par Varez.
Cette pantomime a, comme point de départ, l'inimitié d*un chat et d'un moineau, forcés de vivre sous le couvercle de M"* Grognon, tante de M"' Lise, amoureuse du petit Francesco ; car la pièce se passe en Espagne.
Pendant que les amoureux devisent d'amour, le chat tue le moineau.
Une fée apparaît et fait revivre le moineau sous les traits de Pierrot, et le chat sous ceux d'Arlequin.
On connaît la suite : Voir les pantomimes précédentes.
Le 9 juin : La Fille du Bandit^ mimodrame en deux actes et six tableaux.
Le 14 juin, Achille, qui possédait une voix des plus agréables, chante VEpauleite d'or^ romance.
Le 30 juin : Amovr de jeune homme^ pièce en un acte.
Le 24 juillet : Pierre le Rouge^ ou les Faux Monnayeurs^ pantomime en cinq tableaux.
Le 27 juillet : Soubrette et Valet, comédie-vaudeville en un acte.
Le 3 août : Le Condamné du Texas, vaudeville en deux actes.
Ce vaudeville était bâti sur un fait assez original, que Tauleur affirmait être historique ; fait que, du reste, je trouve relaté tout au long dans un journal de cette époque :
Un nommé Jolin Jones, condamné à mort pour meurtre, entend à la suite immédiate de sa condamnation, le juge lui dire :
— Jones, la Cour avait réellement l'intention de retarder votre exécution jusqu'au printemps prochain ; mais il fait bien froid et notre prison se trouve dans le plus déplorable état. Toutes les vitres des fenêtres sont brisées; les cheminées fument; le nombre des prisonniers est tellement considérable que nous ne pouvons donner qu'une couverture à chacun d'eux. Pour toutes ces raisons et pour abréger, autant que possible, vos souffrances, nous avons décidé que votre exécution aura lieu demain matin, après votre déjeuner, à l'heure qui conviendra au shériff et qui vous sera la plus agréable.
Dans ce vaudeville, la sentence rendue portant : après votre déjeuner, le condamné se contentait de dîner chaque jour, sans jamais déjeuner ; ce qui ennuyait fort le juge, lequel venait de temps en temps l'inviter à partager son repas du matin. Repas que l'excellent magistrat s'efforçait de rendre
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succulent et par l'appât duquel Jones se gardait bien de se laisser allécher.
Idée fort originale, comme on le voit, et sur laquelle Fauteur n'avait fait qu'un très mauvais vaudeville.
Le 19 août : La fine Mouche^ vaudeville en deux actes, joué par Thiébault, Etienne, Adolphe, M"»* Firmin, Gabrielle, Anna et Adeline.
Le 29 août : Deux Portraits vivants^ vaudeville en un acte, par E. Norbert.
Le 2 septembre : Romance nouvelle chantée par Achille : Les yeux de ma mère ou Huit ans d'absence.
Le 9 octobre : Une Actrice d'autrefois^ vaudeville en un acte
Cette actrice était M^'' Gaussin, de la Comédie française.
Le 49 octobre : L^s Mystères de Paris, sous Charles Vf, mimodrame en sept tableaux, par F....
Le Journal des DèbcUs publiait alors, avec un succès immense, le fameux roman socialiste d'Eugène Sue, Les Mystères de Paris,
M. Bertrand, profitant du grand retentissement de Tœuvre nouvelle, avait commandé une pièce, lui permettant d'accaparer pour soD affiche, le titre alléchant du roman en vogue. Folliquet s'étant chargé de l'enfantement, l'affiche des Funambules put accoucher quelques jours après la commande, de cet énorme titre : Les Mystères de Paris, en très gros caractères; les mots sous Charles VI, venaient en dessous, en caractères beaucoup plus petits, presque imperceptibles.
Les Funambules devançaient le théâtre de la Porte-Saint-Martin, qui ne devait donner que l'année suivante, le médiocre drame de Dinaux, tiré du merveilleux roman.
Le 6 novembre : Une Femme entêtée, vaudeville en un acte.
Le 2 décembre : Un Jeune Lion, ou // faut que jeunesse se passe.
Le 27 décembre : Pierrot chez les Mohicans, pantomime en cinq tableaux.
Cette pantomime n'est qu'un grossier mélodrame mimé, dans lequel Pierrot ne joue qu'un rôle très épisodique.
Le 31 décembre : i 843 aux Enfers, revue en 10 tableaux.
Dans cette pièce, l'auteur avait intercalé un couplet en l'honneur de Deburau. Chaque soir l'artiste sortait de sa loge, venait dans la coulisse entendre chanter le couplet, très applaudi par le public, et s'en allait ensuite se coucher, satisfait de l'effet qu'il avait produit, n'étant pas même en scène.
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Ce fat la première granae revue que Ton donna aux Funambules.
Ainsi se termine cette année 1843, sans pièce de circonstance, à la fin de laquelle les artistes pussent souhaiter la bonne année habituelle au public; qui, par ce fait, fut très décontenancé de ne pouvoir remercier ses artistes, comme il avait coutume de le faire chaque année, en un envoi prodigieux d^oranges, de pommes crues et môme de saucissons à Tail, délicieusement enveloppés dans du papier à chandelle.