‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 94 sur 160 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

M"^ Lefebvre — Napoléon —

J*ai à signaler dès le commencement de la présente année, un début des plus importants dans les annales de notre petit théâtre.

Celui de M*** Lefebvre ; un nom d'étoile, s*il vous plaît, dont le scintillement dissipait les nuages noirs que pouvaient agglomérer sur les pièces, les mauvaises dispositions des Dieux braillards du Paradis tapageur et braillard.

Sa renommée sur le boulevard atteignit presque celle de Deburau. Elle fut égale, en tous cas, sinon supérieure, à celle des Laplace, Vautier, Dérudder et tutti quanti.

M""^ Lefebvre jouait les premiers rôles dans la pantomime et les jeunes duègnes dans le vaudeville.

C'était une fort belle femme, qui avait commencé, quelques années avant d'entrer aux Funambules, par jouer les Fées chez Bobino.

Nulle et nul ne l'égalaient dans les combats à l'épée, au sabre, à la hache, au bouclier et aux flambeaux.

On reprit, pour ses débuts, une pantomime déjà jouée : L'âme de la MoTtey et son succès date du soir de son apparition.

Los titis ne l'appelaient que la belle M"''' Lefebvre.

Que de rêves voluptueux et troublants ont fait Battre dans ces

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téies adolescentes ses formes opulentes, enserrées dans des maillots roses, débordants d'excitations à la chair.

C'était une brune des plus affriolantes, à l'œil plus noir que celui de la jeune Grecque qui entrait dans la tartane, dont nos mères modulaient les accords avec des arpèges de harpe. Elle avait de grands sourcils arqués, formant toiture à de longs cils, aussi noirs que ses yeux ; des lèvres épaisses et sensuelles, ce qui prouve que souvent renseigne est mensongère ; car M. Lefebvre affirmait qu*il n'y avait au monde rien de « figé comme son épouse ».

La belle M"* Lefebvre était née le 26 juin 1811, et avait été baptisée sous les noms de Pauline-Anne Ferrary.

Un ancien maître bottier de régiment lui avait proposé de la débaptiser du nom de ses pères, ce qu'elle s'était empressée d'accepter.

Elle avait commencé le théâtre fort tard. Ce n'est que vers 30 ans qu'elle avait senti grouiller en elle le ver rongeur des planches.

De 1843 à 1862, elle ne quitta pas son cher théâtre des Funambules, enthousiasmant plusieurs lustres de générations par ses flanconades furibondes et ses fentes intrépides. Nouvelle Jeanne d'Arc, aux formes athlétiques, aux puissantes mamelles, qui ne fut vaincue qu'une fois dans sa vie, le soir où le sergent-bottier Lefebvre lui démontra que les Anglais n'étaient plus à craindre et qu'elle pouvait sans déshonneur^ abaisser sa pucelle oriflamme devant un ancien héros de l'armée française.

Les témoins de ce mariage militaire prétendirent môme que Pauline-Anne^ fille Ferrary, était restée vainqueur de ce combat singulier sans hache et sans flambeaux ; Tex-bottier Lefebvre n'ayant plus à sa disposition que des armes offensives, passablement émoussées par la quantité de bottes qu'il avait portées dans son escrimeuse existence.

Madame Lefebvre avait commencé par être blanchisseuse. Depuis son union avec M. Lefebvre^ elle avait lâché l'amidon pour l'aiguille, et, dans les loisirs que lui laissaient les répétitions, elle piquait des bottines.

Et, pour tant de gloire, de travail et d'honnété, H"*' Lefebvre ne gagna jamais plus de dix-sept francs par semaine.

Elle est morte, retirée du théâtre, le 6 juillet 1883.

Cette grasse personnalité posée, revenons â notre répertoire.

Le 6 janvier, on joua : Prrrrenez vos billets^ vaudeville épisodique en i acte.

Le 29 janvier : La Belle et la Béte^ folie-vaudeville en 2 actes, jouée par : Cordîer, Pelletier, Paul L... et M"" Anna, Eugénie, Adeline et Héloïse.

Le 7 février : Un tour de Carnaval^ folie-vaudeville on 1 acte et 2 tableaux, jouée par : Cordier, Adolphe^ Thiébaut, Martial et M"*** Joséphine et Eugénie.

Le 13 février : Ulle des Marmitons^ pantomime en 5 tableaux.

Bambolîni, seigneur vénitien Laplace.

Rosita, sa fille : . . . Anna.

Bonbini, amant de Rosila Vautier.

Piervoi, domestique de BamboUni.,.. Deburau.

Lauretta, suivante Héloï»e.

Un capitaine de vaisseau Cossard.

Un officier de marine **».

La reine Marmite M™* Lefebvre.

Fricando, cuisinier de la reine Cossard jeune.

Domingo, vieux nègre Charles.

Ourika, négresse Eugénie.

Matelots, marmitons, gardes

Cette pantomine, sans prétention, consiste en un départ pour un lointain voyage, des personnages Vénitiens, Bambolini, Pierrot, etc., sur une galère. Le navire aborde dans Tile des Marmitons, ainsi nommée parce que la Reine Marmite en est la souveraine.

Cette reine, qui est fort gourmande, promet cent marcs d*or à qui confectionnera un mets dont elle a rêvé, lequel devra s'appeler Pouding à la chipolata.

Pierrot, cuisinier, de son état, confectionne un ragoût qui séduit le palais de la reine, laquelle s'empresse de le nommer Grand Officier de cuisine.

Mais, Pierrot dédaigne les honneurs et repart pour Venise, comblé d*or et aimé de la négresse Ourika, qu'il enlève à son nègre de mari Domingo.

C'est amusant, sans génies, fées, ni démons.

Le 22 février : Les Berlingots et les Dévorants^ tableau-populaire en 1 acte, par A. Lecerf.

Le 1" mars : Les troupiers de l'Armée d'Italie (1799), mimodrame-miiitaire en 5 tableaux, précédé de : La Famille du Proscrit^ prologue (1794).

Le 25 mars : Vaillance ou V Enfant du Village^ vaudeville en 1 acte.

Le 18 avril : Les trois Quenouilles, pantomime-dialogue en 8 tableaux, précédée d*an prologue.

Voilà bien la pantomime la plus nulle que j ai lue de tout ce répertoire naïf. Aucune invention ; à peine quelques trucs dénués d'ingéniosité, et c'est tout.

Le 18 avril : Le Château du Diable^ romance, paroles et musique de H. G. Toussaint.

Le 5 mai : Le Père Trinquefort, tableau populaire en 1 acte.

Une chansonnette^ rendue célèbre par Levassor, avait donné ridée de cette petite pièce, assez amusante.

Le 10 mai : C'était elle I comédie-vaudeville en % actes, jouée par Cordier, Germain, Pelletier et M*"*' Joséphine, Céline et Emma.

Le 22 mai : Si fêtais riche ! vaudeville en 2 actes.

Le 31 mai : Le Neveu du général^ vaudeville en 1 acte. Le premier titre de cette pièce avait été : A qui Venfant ?

M. Bertrand aimait sa mère et Dieu ; mais par dessus sa mère et Dieu, il aimait Napoléon. Il eût renoncé à ses affections maternelles et à ses croyances théistes, plutôt qu'à son opinion Napoléonienne. Il faut dire qu'à cette époque, la légende du grand homme battait son plein, et le martyrologe comptait un saint de plus.

Or, la bibliothèque de Sir Hudson Lowo, Tex-geôlier de Napoléon I^' à Sainte Hélène, allait être mise en vente et le catalogue venait de paraître à Londres. Un des exemplaires de ce catalogue, envoyé aux collectionneurs de Paris, était tombé sous les yeux de M. Bertrand, et il y avait lu : Lot de lettres de Napoléon^ datées de Paris, à la fin de son règne. Deux .volumes avec le nom de Napoléon sur le côté, reliés en maroquin bleu, dorés sur tranche, 1816.

Ces lettres de son héros firent bondir le cœur du brave directeur.

Un peu plus loin, il releva encore: Campagnes de 1813, 1814 et 1815, trois volumes avec plans. Sur le dernier volume on trouve la note suivante, écrite par Sir Hudson Lowe :

Toutes les remarques et les annotatioDs au crayon qui se trouvent dans ce livre, sont de la main de Napoléon Bonaparte, à qui ]*envoyai Touvrage k

Sainte-Hélène.

M. Bertrand voulut, à toutes forces, posséder ces deux numéros du catalogue, ayant souci, disait-il, de ne point abandonner des reliques aussi sacrées, aux maius perfides de Tinfàme Albion. Le

diable en l'affaire, c'est que M. Bertrand était aussi parcimonieux que patriote.

Or, quand le libraire Barba, qui lui avait signalé ces deux perles du catalogue, lui dit que les enchères seraient fort disputées et s'élèveraient au moins, pour les deux ouvrages, à la somme de 500 francs, M. Bertrand se sentit au cœur un serrement douloureux.

Tout-à-coup, un rayon jaillit de ses yeux abattus, un éclair sillonna son visage nucilagineux. Une idée de génie — comme toutes les idées qui lui étaient propres — venait d'être conçue par son énorme cervelet directorial.

Cette idée, la voici : Une représentation patriotique /...

Il commanda une pantomime à son Charles, et son Charles lui présenta trois jours après : Le martyr de Sainte-Hélène ^ en 4 tableaux.

M. Bertrand avait recommandé à son fabricant ordinaire, de ne pas apporter dans son œuvre le moindre élément comique. Par ainsi, pas de Pierrot. Il voulait que la pensée du spectateur ne put être distraite un instant des tortures infligées à son César détrôné.

La représentation eût lieu le 1" juin, un samedi. L'affiche portait : Représentation patriotique^ pour ne pas laisser tomber aux mains de ses pires ennemis^ ce qui reste d'un grand homme.

La recette fut énorme, et laissa pour Tachât des ouvrages tant désirés, la forte somme de 480 francs, que Theureux directeur courut porter à Barba, lequel devait les faire parvenir à son cor* respondant à Londres.

La vente avait lieu quelques jours après. Les deux numéros du catalogue montèrent à plus de quinze cents francs. La déception de M. Bertrand fut grande, d'autant plus grande, que le ministère des Beaux-Arts avait envoyé le lendemain de la première représentation du Martyr de Sainte-Hélène^ Tordre d'avoir à retirer cette pièce de Tafliche, pour cause de scandale dans la salle.

Voilà ce qui était arrivé : Cossard aîné, chargé du rôle de Napoléon, s'était abominablement grisé ce soir-là, eij était entré en scène sous les traits du héros, titubant, en longueur et en largeur.

Si bien, que le Napoléon des Funambules, manquant complètement d'équilibre européen, s'était proprement fait engueuler par un public aussi irrespectueux qu'indigné.

Napoléon*Cossard avait voulu répliquer et avait répondu à un titi qui Tapostrophait : T'es plus saoul que moi,

Le commissaire de police forcé d'intervenir, avait appréhendé Napoléon I*' au collet et lavait envoyé coucher au poste.

Mais, le public réclamait, lapant des pieds, lançant des projectiles sur la scène. Bref, on avait dû faire évacuer la salle ; et pour éviter que le scandale se renouvelât le lendemain, l'autorité avait tout simplement et très nettement ordonné la suppression de la pièce.

L*eagagement de Cossard aîné fût, du coup^ résilia.

Le 12 juin, on joua : Jaequot et Jacqueline ou Un nid de ramo^ neurs^ vaudeville en i acte.

Pour la première fois, le nom de M. Billion signe Renvoi du manuscrit de la pièce, à la Censure.

Ce vaudeville était joué par Etienne, Vautier^ Pelletier, M""" Carolina et Adèle.

Carolina, que Ton appelait aussi la Laponne^ était une naine haute à peine de quatre-vinj^t-dix centimètres.

Le rôle de Jaequot lui servit de début. Elle était fort intelligente, avait du brio, de. la chaleur communicative et une voix criarde et canaille qui convenait admirablement aux rôles crapulards, qu'elle joua par la suite avec succès. Elle savait, au besoin, pleurnicher une scène sentimentale, et ce rôle de Jaequot la mit de suite en grande faveur dans Topinion des Funambulophiles.

Le 22 juin : Mistigris ou Les Tribulations de Pierrot^ pantomime, arlequioade et féerique en 10 tableaux.

L'auteur de cette pantomime a su réunir dans sa pièce, les deux éléments qui ont eu jusqu'à ce moment le plus d'influence sur la curiosité du public des Funambules.

Ce sont, d'un côté, les personnages consacrés : Pierrot, Arlequin, Cassandre, Léandre et le Génie Mistigris, protecteur d'Arlequin ; de l'autre, le chef de brigands Torello et toute sa bande de voleurs, à faces patibulaires^ dit le manuscrit.

Le farouche Torello est vainqueur et va pendre le pauvre Arlequin en présence de Pierrot, Cassandre et Léandre, devenus ses complices^ quand^ sur un signe du Génie Mistigris, tout se transforme.

Je cède la parole à l'auteur :

La table se métamorphose en enclume et les bandits en forgerons. Torello, Cassandre, Léandre et Pierrot sont chargés de chaînes et attachés à des poteaux. Au-dessus de leurs têtes sont les pancartes suivantes :

Torello, chef de brigands, Condamné à être brûlé vif.

Cassandre, père dindon ^ Condamné à être rôti sur un gril.

Léandrey amoureux transi

Condamné à recevoir 25,000,000 de

coups de barres de fer rouge.

Pierrot, gourmand insatiable.

Condamné à avaler un boulet de canon

Sans le mâcher.

Des diables viennent danser autour des condamnés, pendant que des Cyclopes préparent les instruments de leur supplice.

Changement à vue.

NEUVIÈME TABLEAU Une place d'armes.

Une tour dans le fond ; a droite une fournaise. Des diables se saisissent de Torello et le lancent dans la fournaise. 11 en sort une flamme rouge.

Le pied de Tenclume s^ouvre et Ton voit sortir Mistigris, qui fait signe aux forgerons de différer Texécution de Cassandre.

Il dit à ce dernier qu'il a le pouvoir de le soustraire aux tortnres qu'on lui prépare. Cassandre se jette aux genoux de Mistigris et implore sa protection.

Mistigris lui répond qu'il obtiendra sa grâce, à la condition qu'il consen> tira au mariage de Colombine avec Arlequin Cassandre et Léandre donnent aussi leur consentement.

Mistigris agite sa baguette.

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