CHAPITRE XXIX
Alexandre Ouyon. Charles Deburau.
Grecs et Romains.
M. Bertrand avait complètement abandonné l'administration du théâtre, dont il était le créateur, laissant à son neveu M. Billion tous les tracas de la direction.
Mais ces tracas étaient précisément ce qui faisait vivre le bonhomme. Cette occupation continuelle, ces taquineries sans fin, ces embarras passagers, ces triomphes succédant aux déceptions, s'étaient emparés de tous les coins de son existence.
Livré à lui-môme, c'est-à-dire à la vie calme d'intérieur, aux longues soirées passées en télé à tète avec un domino monotone, hi nostalgie ne tarda pas à s'emparer de celui, dont la vie avait été semée de tant de péripéties.
M. Bertrand tomba malade, au commencement de Tannée 1845. Ce fut un deuil général dans le personnel, dont il était très aimé.
Cependant sa puissante nature l'emportant, il résista à la madie et reparut encore, de temps en temps, à son cher théâtre.
Le il janvier on joua : Un Etourdi ou la Rencontre et le Portrait^ pièce en un acte.
Je dois signaler Tapparition aux Funambules d'un simple figurant, vous m'entendez bien, d'un acteur à cinq sous^ comme les appelait Deburau; parce que ce figurant, grand admirateur du célèbre Pierrot, sut, à force de travail, parvenir, sinon à l'égaler, du moins à imiter, de fort près, celui qu'il s'était donné comme modèle.
Je veux parler d'Alexandre Guyon.
Ce gamin — il avait alors 15 ans — était ciseleur de son état. Admirateur forcené des pantomimes, il était tombé en extase devant Deburau ; était parvenu à se lier avec le Gis du mime et s'était par, ce moyen faufilé dans les coulisses. De là, à paraître dans la figuration, il n'y avait qu'un pas. Il le fit et figura.
Mais, il ne touchait pas régulièrement ses cinq sous par soirée. M. Billion payait lui-même sa figuration et souvent il lui arrivait de rogner une soirée, même deux, sous tel ou tel prétexte.
Cela ennuyait Alexandre. Il était solide, bien bâti ; un soir, le chef machiniste, manquant d'un aide, lui proposa de donner un coup de main à la machination.
Alexandre accepta, et comme il s'acquitta de sa tâche avec beaucoup plus d'adresse que celui qu'il remplaçait, le chef lui proposa dix sous par soirée pour devenir titulaire de la place.
Dix sous par soirée !... Et voir Deburau tous les soirs!... Le marché fut conclu. Voilà donc notre gamin aide-machiniste. Abandonnoos-le pour l'instant, au maniement de ses châssis ; les occasions de le revoir ne nous manqueront pas.
Le 18 janvier on joua : Le grand Papa^ vaudeville en un acte. Acteurs : Paul, Edouard, Martial et M'"' Carolina.
Carolina jouait quatre rôles dans cette pièce : une petite fille, une grosse paysanQe,.un tambour et un gamin.
Le 13 février : Les (rois Gigots^ vaudeville en un acte, par Paul Bonjour.
Ce vaudeville fut joué par Paul Bonjour, son auteur; Etienne, Paul L., Germain, Edouard et M*^' Octavie.
Le 6 mars : Les Sorcières de Macbeth, pantomime en six tableaux.
C'est plus que jamais la même pantomime, agrémentée des mêmes poursuites ; je m'abstiendrai désormais de citer quoique ce soit de ces malheureuses élucubrations, à moins qu'une originalité quelconque ne s'en dégage.
Charles Deburau était peintre sur porcelaine. Son père ne vou-
lait pas qu'il prit le théâtre. Un soir, le jeune homme dit à son ami Alexandre :
— Cest papa qui va ôtre surpris. Je veux entrer au Conservatoire.
— Quoi faire? lui demanda Alexandre.
— Apprendre à dire les vers, je veux être tragédien.
Et ce ne fut point une vaine parole. Charles Deburau entra au Conservatoire. Il étudia la tragédie. Voilà ce que Ton ignore ot ce qui devait être dit.
Charles Deburau étant mineur, son intrusion dans la grande maison d*Auber exigeait le consentement écrit de son père.
Il se hazarda à affronter la tempête. Car ce fut une tempête effroyable qui éclata chez le brave Pierrot, quand le jeune homme vint effrontément lui déclarer qu'il voulait remplacer Talma.
— Comment, s'écria le père, je me suis évertué à t'éloigner le plus que j'ai pu de ce monde faux; j'ai cru faire de toi un artiste ouvrier, et je n'ai réchauffé dans mon sein qu*un vulgaire cabotin, c'est-à-dire moins qu'un singe!... Songe, malheureux, que le premier comédien du monde peut être traîné sur la claie par le dernier des écrivaillons et qu'il n'a que le droit de se taire^ ce pelé, ce galeux, cet histrion vilipendé! Ce mot de cabotin dont on te flagellera, est la dernière des insultes, et l'imbécile qui te le lancera aura toujours les rieurs pour lui.
Mais Charles s'était préparé une réponse. 'Il l'avait apprise. Il la débita :
— Cher père, les Grecs, qui n'étaient pas plus bêtes que nous, honoraient l'art du comédien.
— Ce n'était point un état, une profession chez eux, répliqua le grand Pierrot; ce n'était qu'une occupation honnête, Texercice momentané d'un art libre, que Ton pouvait cultiver en passant, sans renoncer aux emplois que Ton exerçait en qualité de citoyen. J'ai étudié la question, moi aussi.
Charles poursuivit :
— On a vu dans TAntiquité, des généraux, c'est-à-dire des hommes presque égaux aux Rois, monter sur les planches, aux grands applaudissements d'un peuple enthousiasmé. On a vu le président de ces spectacles publics, VAgonothète^ revêtu d'un habit de pourpre, « tenant en main le sceptre d'or », proclamer à la foule le nom de Démosthène, qui allait entrer en scène.
— Chez les Grecs, c'est possible, reprit le père Deburau, mais chez les Romains, les comédiens n'étaient que des esclaves pu-
blics, qui étaient achetés tout jeunes par les Directeurs et que Ton instruisait à divertir le peuple. Et nous descendons des Itomains I Histrions, ces esclaves étaient ; histrion^ nous sommes restés. Leur avilissement a rejailli sur nous. Tu ne seras pas comédien.
La discussion s*anima tant et si bien, que Deburau père fut sur le point de chasser son fils; lorsque celui-ci s'avisa d'un moyen qu'il savait infaillible auprès de l'excellent homme. Use tût, parut céder et deux larmes roulèrent sur ses joues.
Alors, ce fut le tour de Deburau de se taire, de regarder Charles en dessous d'abord, puis de le prendre dans ses bras et d'essayer de le persuader par le raisonnement. Les larmes de Charles redoublèrent. Deburau commença les concessions:
— Si encore, j'étais sûr que tu eusses du talent.
Charles passa à l'état diluvien.
Alors, Deburau se mit à le consoler.
Bref, Charles gagna sa cause et entra quelque temps après au Conservatoire.
Un Pierrot commençant par des études sur la tragédie, n'est-ce pas original ?
Le 23 mars : Arlequin Snowball (Arlequin boule-de-neige) or the majic talisman, pantomime arlequinade anglaise en dix tableaux, arrangée et jouée par MM. Naylor, Ethair et C. Ethair.
Rien ne ressemble à une pantomime française comme une pantomime anglaise.
Dans celle-ci, Pierrot s'appelle Clown, et voilà tout ce qui diffère.
Ici, c'est la même vieille mendiante repoussée par Pantalon, Léandre et Clown, secourue par Arlequin et Colombine, qui se trouve être une fée, et protège les deux amoureux, au détriment des trois grotesques, soutenus de leur côté par le magicien TeiTible Hiver.
Un grand nombre de trucs^ de transformations firent un succès de cette pantomime, dans laquelle on regretta néanmoins de pas voir paraître Deburau.
Le 5 avril : Le Bombé, comédie-vaudeville en un acte.
Félicien, bossu Paul Bonjour.
Caramel, marchand de mélasse,.. Paul Legrand.
Jules Germain.
Amélie M»« Reine.
Rose, suivante M»* Lafont.
m LES FUNAMBULES
Le 17 avril : Les Noces de Pierrot, pantomime villageoise en cinq tableaux.
Cette pantomime dont le véritable titre devrait être : Les infortunes du sergent Michel, ou la Tabatière accusatrice, est plutôt on mimodrame par son action sérieuse, par ses coups de scènes dramatiques, qu'une Pierroterie, à proprement parler.
Le rôle de Pierrot n'existe, du reste, qu'à Tétat épisodique.
Les deux grands rôles de la pièce sont le sergent Michel, frère de Pierrot, et le bailli, tous deux amoureux de la même femme. Le bailli, homme d'une perversité comme il n'en existait qu'aux théâtres du boulevard, fort heureusement pour l'humanité, glisse des billets de banque dans le sac de Michel^ pour Taccuser ensuite de l'avoir volé. Là dessus arrestation du brave sergent, conseil de guerre^ condamnation à mort!!! Mais la vérité se découvre à la fin, par le simple fait d'une petite paysanne, qui a vu le traître Bailli, glisser lui-même les billets dans le sac et oublier sa tabatière à côté I...
Le Bailli se défend comme un beau diable, mais la vue de la tabatière le terriûe. Il s'incline et avoue.
Le 14 mai : Un nouveau Po.ucet, folie-vaudeville en 1 acte.
Le 15 août : Les deux Mousquetaires, pantomime en 3 tableaux.
Pierrot va épouser Babette, lorsque deux mousquetaires, ayant billets de logement, pénètrent dans la ferme et enlèvent Babette qu'ils entraînent dans la forêt.
Là, ils se la disputent, et pour qu'elle ne puisse s'enfuir, pendant le duel auquel ils vont procéder, afin de savoir à qui des deux elle appartiendra, ils l'attachent à un arbre.
Pendant qu*ils se battent. Pierrot délivre Babette et l'entraine.
Le duel terminé par une légère blessure, les deux mousquetaires s'aperçoivent qu'ils ont été joués et retournent furieux à la ferme.
Mais ils sont reçus par tous les paysans armés, qui les forcent à décamper fort lestement.
Ces mousquetaires eussent été, quelques mois auparavant, de modestes brigands ; mais M. Billion avait appris qu'à l'Ambigu on répétait : Les trois Mousquetaires, drame d'Alexandre Dumas. Aussi s'élait-il empressé de s'emparer du titre flamboyant, en retranchant tout simplement un des héros de la légende Dumassienne, qui faisaient merveille à cette époque.
Le 3 août, M. Bertrand mourut, regretté de tous. Ses obsèques furent ce qu'elles devaient être, fort imposantes.
LES PUNAHBULBS 279
M. Bertrand était énorme, je Tai déjà dit. Il fallut commander une bière de dimensions spéciales pour contenir son corps immense. Ce qui fît dire à Deburau, qui eut pu se mettre k Tombre derrière un échalas : Je ne mourrai pas comme ça, moi.
M. Billion ne fit pas relâche, pour la mort de son oncle et associé.
Le 19 août : Le Mort dans rembarras, grosse bouffonnerie en A petit acte, par M. Hippolyte.
Le 23 août : Deux pour une, ou Une pour deux, vaudeville en i acte.
Le 19 septembre : A bas les Créanciers ! vaudeville en 1 acte par MM. Hippolyle et Henri, joué par Pelletier, Meunier, Victor, Paul, Antoine, M"*' Octavie et Lafont.
Le 17 septembre : 1^ Tambour et le Procureur^ comédie en 2 actes.
DISTRIBUTION
Pascal, soldai Ferdinand.
Loustignac, sergent Meunier.
DuruÎBseau, procureur Paul.
Colombe, blanchisseuse M^^* Joséphine.
Mme v« Flavien M»« Thierry.
Hortenee Alexandrine.
Julie Octavie.
Le 18 septembre, Deburau reprenait Pierrot partout, pantomime dont nous avons relaté la création, en 1839.
Certains habitués de Torchestre, faux dandys de cette époque de bellâtres, où les calicots portaient cravaches et bottes à éperons, avaient posé leurs chapeau)^ sur les bords du proscenium, les uns k droite^ les autres à gauche. Deburau, que ce sans-géne froissait, dit bas à Laplace : Pousse-moi.
Laplace, devinant la pensée du Maitre, ne manqua pas, aussitôt que l'occasion se présenta, et sans que cela parût être fait exprès, de donner une forte bourrade au Pierrot, lequel trébuchant, s'en alla rouler en plein milieu de Tentassement des couvre-chefs.'
Une explosion de fous rires partit de la salle, excepté cependant du coin où les propriétaires des chapeaux endommagés se tenaient assis.
L*un de ces jeunes dandys, leva même sa canne pour atteindre Deburau qui se débattait au milieu de ses victimes ; mais les applaudissements étaient si francs et de si longue durée, que les mécontents n*osèrent laisser éclater leur colère, se contentant de
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maugréer, affectant même de rire du bout des lèvres, de la facétie du Paillasse, dont ils résolurent de se venger.
Dès le lendemain, en effet, la même agglomération de chapeaux, que Ton sentait retapés, s'élevait sur le même endroit de la 3cèoe.
C'était évidemment un défi porté à Deburau.
— Ah I ils s'entêtent, fit-il ; nous verrons qui cédera.
Son compère s apprêtait à renouveler la cascade de la veille, lorsqu'au moment de pousser son ami, il s'aperçut qu'une lame de canif était plantée dans le parquet, juste à la place où Deburau allait s'effondrer. Il n'eût que le temps de lui dire vivement : Ne tombez pas, il y a un canif.
Pour se venger, les spirituels calicots n'avaient rien mieux trouvé que cela : estropier un homme.
Voyant leur ruse découverte, ils n'en attendirent pas les conséquences et s'empressèrent de décamper.
Le Commissaire de police ne put que constater le fait.
Le 25 septembre : Le Corsaire rouge, mimodrame en. 2 actes et
6 tableaux.
Le 12 octobre : C'est le Diable I vaudeville en 2 actes.
Le 22 octobre : Satan, romance.
Le 25 octobre : La Pagode enchantée, pantomime chinoise en
7 tableaux.
Cette pantomime, qui n'a de chinois que le français dans lequel elle est écrite, tente cependant de sortir de l'ornière creusée par tant d'autres.
Pierrot est un fou, qui ne commet que de bonnes actions, sauve un jeune prince précipité dans un cul de basse fosse, confond le commandeur Tambouriko, et reçoit pour récompense la main de Babioulic, la fîlle du mandarin Babouki.
Il y a dans cette pantomime une certaine voix de VOmbre des Tombeaux, qui s'élève chaque fois que l'on va maltraiter Pierrot, pour dire : Babouki, ne frappe jamais Tidiot, il t'arriverait malheur !
C'est cette même voix^ qui organise le dénouement en disant : Ecoutez tous la voix de VOmbre des tombeaux. Elle va vous transporter dans la Pagode, pour punir les coupables et récompenser le sauveur du jeune prince.
Puis^ quand le transport est fait, la voix continue : Le commandeur Tambonrico doit renoncer à la jeune Babioulic ; elle va être enterrée vive dans ce tombeau, à moins qu'elle ne consente à
LES If'UNAMBUtBf^ ' !ffil
épouser le fou Pierrot, rendu à la raison par la délivrance du Prince Kamouski.
Là-dessus, consentement^ joie générale, apparition d'un magnifique palais et union des amants.
Le 30 octobre : Le Feu follet^ romance.
Le 17 novembre : Marie-Anne^ vaudeville en 1 acte.
Le théâtre de la Porte-St-Martin avait donné, six jours auparavant, avec un énorme succès Marie-Jeanne ; il ne fallut à M. Billion que ces six jours pour commander la pièce de Marie-Anne^ la lire, la faire répéter et jouer. Le septième jour, il ne se reposa même pas.
Le i*" décembre : Les deux Pendus ou Lequel des deux ? pantomime en i acte.
Le 28 décembre : Le Corsaire algérien ou YHéro'ine de Malte^ pantomime en 7 tableaux.
Le 31 décembre : Bonne Année à touSy vaudeville en 1 acte, par Fanoliet.
Voici le couplet final de cette pochade :
Air : Du Dieu des bonnes gens.
Aux FuDamburs toujours la politesse A 8u se faire élection d*domiciIe, Par des couplets dont la rim 'n'est pas riche. Mais la richess'n'a jamais fait Tbonbeur. Aussi, ce soir, j'ai choisi ce vieil air Pour vous prier d' vouloir bien m'écouter, Quand j' viens vous dir' qu'entre nous, j'vous souhaite, La bonne année à tous, {bis)