‹ Le théatre des grecsChapitre 102 sur 126 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LE CHŒUR j séal.

J'ai entendu ses cris et ses gëmissemens. Ses cris perçans et douloureux maudissent un perfide ëpoux. Elle invoque les dieux, Thémis, fille de Jupiter, gardienne des sertnens, qui l'entraîna jadis dans la Grèce, qui lui fit traverser la mer ténébreuse^, et franchir le détroit dangereux rrui est la clef de l'Océan , pour venir sur ces bords opposés à ceux qui l'ont vu naître.

' Elle entre dans le paUû pour engager Médée à en sortir. C'est ce qui caractérise la fin de l'acte.

'Cette ëpithète, suivant M. Brunck, signifie la mer d'occident. Le détroit dont il est ici question , est le Bospbope de Thrace.

Toute cette exposition est très-belle ; le dialogue en «st plein de naturel , de Térité et d'intérêt : le caj'actère de Médée est annonce avec beaucoup d'art, et par des traits qui font pressentir la catastrophe. C'est, sous tous les rapportst, un des meilleurs morceaux du théâtre grec ; et M. Hardton , qui a fait une 4i8sertation judicieuse sur la Médée d'Euripide (Mém» de VAcad* de* belles-lettres f tom. VIII, p. a43-aG3) , n'a pas^ssez fait ressortir, dans sou analysé , le mérite de cette exposition. R.-R.

Fl.N DU PREMIER ACTE.

TRAGÉDIE D'sURIPlbE. 38S

proche de Torage , c'e^t par ma sagesse que je dois résister à cet impétueux débordement d'éloquence. Ces bienfaits, dont vous êtes si vaine , c'est à Vénus que j'en fais hommage ; c'est elle qui présida à ma navigation , c'est elle qui fait le bonheur des hommes et des dieux. Vous savez sans doute démêler vos propres sentimens^ mais il est pénible de convenir que c'est l'amour dont les traits irrésistibles vous forcèrent de sauver mes jotirs : moimême je ne veux pas jeter sur ce mystère plusdc^ clarté que vous. Mais, pour les services que vous m'avez rendus , vous n'êtes pas sans récompense ; en me sauvant, vous avez obtenu des avantages qui surpassent tous vos bienfaits : née dans une terre barbare, vous habitez les régions fortunées delà Grèce ; vous avez appris à substituer l'empire des lois et de la justice à celui de la force. Toiis les Grecs connaissent votre sagesse. Vous avez acquis de la gloire : reléguée aux extrémités de la terre , eût-on jamais parlé de vous? Tous les trésors de la fortune, tous les dons de la lyre d'Orphée me touchent peu si je n'en jouis avec éclat. Voilà , puisqu'enfin vous me forcez à vous le rappeler , voilà ce que j'ai fait pour vous. Et , quant à l'alliance royale qui fait l'objet de vos reproches, je m'engage à vous faire voir qu'en la contractant, j'ai agi en homme sage, honnête, enfin, comme votre ami et celui de vos enfans. — Calmez vos VI 25

386 uisJoiÉy

transports. •— Après avoir quitte lolcos , après tant d'aventures malheureuses , errant et fugitif en ces lieux, quel moyen plus heureux pouvais^je imaginer pour réparer nos communs malheurs que d'ëpouser la fille d'un roi? non, comme vous me le reprochez', par un sentiment de haine contre vous, ou pressédu désir de posséder une nouvelle épouse, ou de Famhition d'accroître ma prospérité; non, les fils que j'ai de vous suffisent à ma tendresse , et je n'accuse point J'hymen d'avoir trahi mes espérances. J'ai en vue un oh jet plus important sans doute : j'ai voulu fonder pour nous une maison opulente où nous fussions pour jamais à l'ahri de la triste nécessité ; car je sais assez que les amis fuient loin du pauvre. J'ai voulu enfin que nos enfans fussent élevés d'une manière conforme à leur naissance; je veux , si je leur donne des frères , les confondre avec eux, et mettre tout mon bonheur dans cette douce union *. Pourquoi désireriez-vouis de nouveaux fruits de notre hymen ? C'est pour soutenir les enfans que j'ai, que je souhaite d'en avoir d'autres. Est-ce donc là vous trahir? vous-même n'ose-

' Je veux leur faire un sort , leur assurer un rang , Qui les comble de gloire et réponde à leur sang. Près du trône élevés, à Tombre de leur père , ns trouveront ici plus d'un dieu tutélaire.

Créon fera pour eux plus qu'il ne m'a promii. Et les confondra même avec ses petits-fils.

Mddée de Loir«BPtBaai , acte II» ic. Y;.

*RÀGÉDIfi d'eURWIDE. 3^87

riez le dire, ai la privation d'un epourn'avait ulcéré votre cœur. Tel est le cara^îlère des femmes : tant qu'un époux est fidèle , il a toutes les vertus; mais abandonne - 1 -il la couche nuptiale , ses ac* tions les plus vertueuses leur semblent des crimes odieux. Pourquoi faut-il que les hommes ne puisisent se passer d'elles pour jouir des douceurs de la paternité I combien de maux le ciel 'eût épargnés à notre espèce I

tt CHKEUlt.

Jason! tes paroles sont douces et séduisantes; ' mais je te dirai librement, dusse- je passer pour imprudente , que rien ne peut excuser l'injustice dô la conduite enveris une chaste épouse^

Je suis , je l'avoue , différente à bien des égards du reste des mortels; car l'homme injuste qui possède l'art de colorer son crime , mérite à mes yeux un double châtiment. Glorieux d'embellir Tinjustice, il est méchant avec audace ; là sagesse n'avoue point un tel art. Cesse donc de te justifier par d'éloquens discours; unmotsuffitpourte confondre. Si tu n'étais pas un perfide , m'aurais-tu fait un secret de cette alliance ? n'aurais-tu pas employé la voie de la persuasion pour m'y résoudre ?

JASON

N'est^il pas ti'aiseBtiblable que vous auriefc servî

388 Ml^DBS f

mes desseins , vous qui dans cet instant ne pouvez

commander à vos transports * ?

lIÉDéC.

Dis plutôt que tu as dédaigné Talliance d'une femme étrangère; dis que tu as craint qu'elle ne déshonorât ta vieillesse*

JASOK.

Sachez 9 je vous le répète ^ qu'une nouvelle épouse n'était point l'objet de mes vœux , et qu'en formant ces liens je ne cherche qu'à faire votre^ bonheur et celui de vos enfans, à qui je veux don* ner des rois pour frères et pour protecteurs*

MéDÉB*

Âh ! que jamais les dieux ne m'accordent une vie malheureuse au sein des prospérités , ni des richesses qui soient le tourment de moijL cœur ! JASoir.

Voulez- vous savoir quels vœux vous devriez faire afin de paraître plus sage? Souhaitez plutôt que les biens ne vous paraissent point des maux^ qu'au sein du bonheur vous ne vous estimiez pas mal*heureuse.

MÉDéS.

Insulte-moi : car tu as un asile et je ne suis qu'une infortunée fugitive.

' Cette ironie est rarme la plus sûre qne pût employer Jasoa pour repousser la vive attaque qu'on Tient de lui faire. J'ai donc cru devoir la conserver, quoiqu'elle perde m grâce dans la tra^ duction.

TKA6ÉDIB D'BURIFIDB. 3S§

jAson.

C^est vous-même qui êtes Fauteur des maux dont vous vous plaignez.

MÉDÉI*

Qu*ai-je fait? me suis-je livrée à un autre? aije trahi la foi que je t'ai jurée ?

JASON

Vous avez prononcé des imprécations contre le Roi.

1CÉ0ÉX.

Hélas ! je suis moi-même dans ce palais l'objet de votre exécration.

JASON

Cessons ces débats inutiles. Si mes richesses peuvent dans votre exil être de quelque secours k nos enfans ou à vous-même, parlez, je suis prêt à les répandre ; j'enverrai des symboles ' aux hôtes de ma famille, afin que chacun d'eux s'empresse de vous accueillir : si vous écoutea la raison, vous ne refuserez pas mes offres , et vous éprouverez , en domptant votre colère , que c'est elle qui vous rend malheureuse^

' On appelait symboles, en gfec , des tablette» de bois ou d'ivoire , que les TÎUes accordaient aux citoyens qu'elles voulaient konorer et récompenser; et au moyen desquelles ces citoyens jouissaient du droit d^bospitalité , par -tout où ces villes l'avaient •UM-nèmes obtenu. B.-R.

SgO. MÉDÉB,

MÉDÉE

Je ii'userai point de Thospitalité de tesaipais ^ el je ne recevrai rien de toi. Les dons d'un hoAime perfide peuvent-ils avoir quelque prix ?

JASON

Que les dieux me soient témoins que je veux être utile à vous et à vos enfans j mais que c'est vous qui rejette zmes offres, et qui, par votre obstination , écartez vos amis et vous attirez de nouveaux chagrins !

MÉBÉE.

Vole où tes désirs t'appellent ; déjà tu te reproches une si longue absence. Va , deviens l'époux

de ton odieuse amante Peut-être , s'il plaît aux

justes dieux , tu voudras ne l'avoir pas épousée.

Page 1