DE LA
TRAGÉDIE DE MÉBÉÉ.
Lj E T T E tragédie est reraarquaîïle , à plusieuri égards. C'est la plus ancienne des tragédies d'Euripide dont la date nous soit connue avec quelque certitude; Elle fut jouée sous FArchonte Pythodore, la première année de la guerre du Pélopoiièse ; époque que Winckelmahn envisage comme là plus brillante des beaux-arts. Cet ouvrage se trouve ainsi placé à égalé distance des dernière^ tragédies de ce poète et des derniers ouvrages d'Eschyle *. Aussi remarque-t-on que le choeur y remplit une partie plus considérable de l'actioii tragique qvfil ne le fait dans la plupart des autre* pièces d'Euripide.
C'est même le principal repi*ocne que lés modernes aient fait à la fable de celle-ci , parce qu'il paraît étrange que des attentats aussi criminels que ceux de Médée soient confiés à une multitude de femmes ^ liées à là vérité avec elle par les iiœuds de la confiance et de l^amitié , mais étrangères
' Voyea U hQjte i , tom. y > p. ï36-i37.
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pour elle , et sujettes de son ennemi. Il ne parait pas que les anciens aient été choqués de cette invraisemblance; on ne voit pas du moins ce reproche exprimé dans leurs critiques , et nous ^vons qiie Médée faisait partie d'une tétrcilogie ou de quatre tragédies réunies pour le concours, et qu'elle fut couronnée aux jeux publics de la Grèce. Euphorion eut le premier prix , Sophocle le second , Euripide le troisième ; c'est ce que nous apprend le critique grec Aristophane.
M. Hardion a taché de justifier le jugement des anciens , et de réfuter les reproches des modernes. Ce savant paraît d'abord admettre la tradition transmise par Parméniscus, au sujet d'un présent fait à Euripide par les Corinthiens ; il en conclut que, pour satisfaire à l'engagement qu'il avait pris , le poète devait écarter toute idée de haine de la part de ce peuple contre Médée ; cl que c'est ce qu'il a fait en introduisant un chœur de femmes de Corinthe , dévouées à ses intérêts; il faut convenir que, bien loin de justifier Euripide, cette raison-là ne ferait, si elle avait quelque fondement, que joindre un tort du cœur à un tort de l'esprit , et trahir un auteur plus avide d'argent que de gloire. J'ai déjà rejeté ce conte dans sa vie, et je ne crois pas qu'il ait aucune vraisemblance.
Une raison sur laquelle M. Hardion insiste
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davantage, c'est que Creon n'ayai^ à CoriAthi^ qu'un pouvoir fort limita , et même qu*il avait çedé une portion de ses Etats à Jason et à Médçe , ensorte que celle-ci était réellemeçit souverain des femmes qui composent le chœur, Mai« Iq passage de cette tragédie sur lequel cette opiiiiQn est fondée me paraît mal interprété ; le mot dô souveraine qu'emploie Médée en parlant d'elle-» même n'e$t point relatif au chœur y mais à uii^ femme de sa suite qu'elle envoie à Jason , et qui avait coutume de la servir dans le§ occasions iw« portantes où le secret était nécessaire. Il est vrai cependant que , suivant quelques ai^teurs anciens y Médée avait régné à Corinthe. Un scholiaste cite Eumélens et Simonid^copime ayant coiiservécette tradition. Il est vraisemblable d'ailleurs que le pouvoir de Créon n'était point absolu , et cela peut jusqu'à un certain point expliquer la violation de fidélité de la part des femmes du chœur.
' Cependant, ce n'est point seulement ce manque d'égards pour leur propre roi , qui cause ici queï-» que surprise et qui donne lieu à la critique. On a peine à donner de justes raisons des confidences de Médée et de l'indulgence de ses amies: c'est là principalement ce qu'il faudrait expliquer, pour répondre non seulement aux critiques de P. Cor* neille etdeDacier, mais au sentiment involon-? taire que fait naître cette pièce chez tous les lec-
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tevLTs modernes. Le chœur qui était rornement de la tragédie grecque et la source de mille beautés qui lui sont propres , avait aussi ses inconvéniens* Le sujet de M édée étant très-théâtral , il ne fallait point sans doute l'exclure par un respect excessif pour les vraisemblances : il y fallait un chœur, et même au temps où cette pièce fut écrite , les spectateurs étaient encore accoutumés à lui voir souvent remplir le principal personnage : il devait occuper la scène, être intéressé dans l'action , parler, agir avec continuité, sans s'écarter des sentimens de modération et d'honnêteté qui le caractérisent. Il fallait donc des confidences. Il paraît assez que les confidentes de Médée ne pouvaient être que des femmes. Les anciens Grecs et sur - tout Euripide supposent toujours que les femmes se favorisent mutuellement dans les projets formés par la jalousie ; cette espèce de principe est rappelé par plusieurs insinuations adroites dans le cours de cette tragédie. Soit que les Grecs fiissent injustes envers les femmes , ou qu'un peu plus de gêne rendît chez eux les femme& moins estimables , ils semblent avoir eu trop peu de confiance en leur caractère pour être surpris de leurs mutuelles complaisances. Aussi voyons-nous Aristote, lorsqu'il analyse les mœurs tragiques , placer les femmes à côté des esclaves : « La bonté des mœurs )^ a lieu dans chaque classe d'hommes , dit ce phi<i.
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D losophe ; en effet une femme est bonne , et il en » est de, même d'une esclave, quoique peut-être ou D puisse dire de ces deux classes que l'une est plus » mauvaise que bonne , et que l'autre est toutrà- » fait mauvaise. » Et ces paroles ne sont que le résultat de l'analyse de tout le théâtre grec , où lea femmes ne paraissent en général que pour com«^ mettre de grands crimes , et pour exercer des ven* geances , excusables dans leur principe, il est vrai» mais si funestes dans leurs ravages qu'on oublie la cause de leurs fureurs pour en détester les effets. U y a quelques exceptions , ainsi qu'Âristote l'indi* que ; mais sa remarque est fort juste , et peut ser^ vir à expliquer le zèle des confidentes de Médée,
Ces confidentes, en effet, dès qu'on accorde qu'il fallait un chœur et un chœur d.e femmes , lie pou-* vaient être que des Corinthiennes. Il n'eut point été naturel d'user d'une supposition analogue à celle d'Euripide dans Hélène ou dans Iphigénie en Tauride , où ce poëte introduit un chœur de Grecques captives. On ne pouvait point supposer que Médée fuyant avec Jaspn eût emmené avee elle quinze habitantes de la Colchide, et les usages des Grecs ne permettaient pas de penser qu'on eût rassemblé un si grand nombre de captives barbares d'une contrée avec laquelle les Corinthiens n'é-^ taient point en guerre , et n'avaient point de com^ munication pacifique. Ainsi ; forcé.de choisir des
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Corintliieiines pour en composer le chœur , le poète a Élit tout ce qui était en son pouvoir poiir iauver les invraisemblances qu'il n'a pas pu éviter toutÀ*&it. Ces femmes sont des amies de Médce : àè$ l'entrée , la nourrice a soin d'avertir le spectateur que Médée s'attira la bienveillance des citoyens de Corintbe. Ensuite , quoique ces femmes corinthiennes ne s'opposent point aux projets de vengeance que Médée médite contre son époux et Sa rivale, parce que, suivant les tragiques grecs, c'était la morale des femmes; elles frémissent de l'idée d'un parricide, et ne perdent aucune occasion d'exprimer l'horreur que ce crime leur inspire ; enfin , elles font tous leurs eflforts pour le prévenir.
Il n'en est pas moins vrai que leur intlifférence pour Créon reste inexpliquée ; le ton dont ce prince parle à Médée , son titre de roi indiquent assez le rang qu'il tenait dans Corinthe , et l'autorité dont il y jouissait : il se peut bien néanmoins, comme je l'ai dit tout à l'heure , que Médée soit Supposée jouir de quelque autorité , et que les femmes d'un haut rang, telles que celles qui composent le chœur , fussent peu dans la dépendance du roi : cela est même analogue à l'esprit des anxÀeni gouvernemens de la Grèce , ou la monarchie et l'aristocratie se balançaient mutuellement, sans ^r à U démocratie toute espèce d'influence , en-
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sbrte qu'on y retrouvait presque toutes le§ nuances du mélange de ces trois formes élémentaires. D'a-s près ces réflexioîis, il ne paraît point qu*on puisse entièrement justifier le zèle extrême du chœur "^ pour les intérêts de Médée , mais c'est en grande partiç aux préjugés anciens et aux formes de l'ancienne tragédie, qu'il faut imputer ce défaut.
Il disparaît devant tant de beautés. Ce qui fait le charme de cette tragédie , e'^stla clarté de l'action , sa simplicité , sa grandeur ; cette étrange entreprise de Médée , qui , pour venger l'infidé* lité d'un époux , ne veut pas le faire périr , mais lui déchirer le cœur par tant de morsures douloureuses qu'elle lui fasse regretter la mort : la dernière et la plus cruelle dans les opinions anciennes, est de refuser ses fils à ses embrassemens, de lui ôter le droit de les ensevelir. Cette action d'ailleurs est parfaitement* préparée , la gradation des sentimens y est observée avec un art et une science profonde : d'abord ce sont des cris inarticulés de douleur qui sortent du fond du palais, ensuite d'amères plaintes 3 la nourrice présage de loin des violences qui font frémir ; elle ne veut pas que ses fils s'offrent à sa vue ; enfin Médée paraît , elle justifie sa conduite -et sa douleur ; elle y donne cours avec Jason ; assurée d'une retraite , elle se livre enfi'n à ses projets de vengeance ; mais comme on la voit se déchirer elle-même le sein pour affli-
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ger son ennemi! quels combats de la jalousie et de la tendresse maternelle ! et quelle adresse du poëté de laisser voir clairement au spectateur que 'la tendresse l'emporterait , si cette tendresse ellemême ne lui armait le bras ! Il ne Ëiut pas qiie les fils de Médée soient les esclaves d'une marâtre ; elle se persuade qu'ils deviendraient ses victimes; elle aime mieux prévenir leur supplice que les li* vrer en proie à la dérision y sans les sauver du trépas. Longepierre a eu raison de conserver cette pensée ;
Non , mes enfans jamaiii ne seront sa TÎctime t
Ils mourront de ma mainu Tout me force à ce crime.
Les caractères sont après l'action ce qu'on, ad^ mire dans cet ouvrage. Tout n'est point sacrifié à celui de Médée , quoique celui-*^ surpasse comme un géant tous les personnages secondaires. Voyes cependant quelle vérité dans les traits qui carac* térisent Créon : c'est un prince bon, mais faible, à. qui le pouvoir absolu a^ donné l'habitude d'agir et de commander avec trop de hauteur , que l'obstination irrite ^ mais qui ne peut point résister k la douceur. Les remarques qui s.e trouvent répan-» dues, dans les extraits placés au-^devant de cette tragédie, me dispensent de parler du caractère de Jason et de quelques autres traits du même ouvrage, qu'on a çu occa$ion de releyjer par des com*
l'RAGÉDié d'bURIPIDE. ^ij
d'un père : il ignore si l'objet de ses soins doit un jour y répondre , ou s'il le déshonorera par ses vi-' ces. Enfin, voici lé dernier coup et le plus affreut qui l'attend. Ses enfans jouissant d'une fortune assurée , ont atteint l'âge de l'âdoleséence , et se distinguent par leurs vertus. La mort impitoyable vient les arracher d'entre ses bras , et les entraîne aux enfers. Âh! faut-^il qu'à tous les maux dont les dieux affligent la nature , nous souhaitions d« voir ajouter la plus horrible des douleurs I
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